‹ Essai sur les traités philosophiques de Cicéron et leurs sources grecquesChapitre 18 sur 70 · LE LIVRE IV DO « DE FI>'IBUS · texte numérisé non relu

LE LIVRE IV DO « DE FI>'IBUS

lai;[uelle le sage serait seul roi, riche, beau, libre^ celle-là même (jue Cicérou reproche à Antiochus d'avoir soutenue. Il réfute ensuite la doctrine de l'égalité des faute^. Antiochus aurait pu être son modèle sur ce point. Mais on ne voit pas le lien qui unit la dernière partie du livi-e à ce qui précède. Les comparaisons employées dans le livre IV ne se retrouvent pas non plus dans le livre III. Aussi est-il probable que pour le second paradoxe, comme pour le premier et les suivants, Cicéron suit un modèle autre qu'Antiochus. Toutefois les paradoxes stoïciens devaient être bien connus de Cicéron; car c'était ce qui frappait le plus dans la doctrine du Portique. Pour les réfuter, comme pour les exposer (1), Cicéron n'avait donc pas besoin de recourir à un livre de philosophie ; il lui suffisait de s'abandonner à ses souvenirs et à son talent oratoire.

Cicéron dans le livre IV du de ftnibt's croit réfuter l'exposition et l'apologie de la morale stoïcienne par Caton au livre III. Mais, comme nous l'avons dit, Caton semble avoir prévu ces critiques et il y a répondu par avance. La première o'ojection que Cicéron fait aux Stoïciens, c'est que Zenon n'a innové (pi'en paroles par rapport aux doctrines de Platon et d'Aristote. Cependant Caton a soutenu (-2) qu'il y avait entre Zenon et les philosophes antérieurs autre chose qu'une difi'érence de mots. Il persiste dans son opinion après le discours de Cicéron, et lui dit : « Vous approuvez tout de nos Stoïciens, excepté les termes dont ils se servent ; pour moi, de vos philosophes, je n'approuve absolument rien {3). »

Après avoir pris leur point de départ dans la nature tout entière, les Stoïciens, dit Cicéron, oublient tout à coup le corps, pour ne penser qu'à l'âme. Ce que Cicéron reproche aux Stoïciens est justement leur titre de gloire. Aristote faisait consister le bien pour l'homme dans le développement harmonieux de toutes ses facultés. Mais quelle sera la hiérarchie de ces facultés? Aristote avait regardé comme la fonction la plus élevée de chaque être son acte propre. c'./.=y.o-i àpyo-;. Cet acte pro-

1) Voir les Paradoxes dtidiw à BruUis. — (-2) De fin., [II, ?<, !Û. — (:'.) Ibid., IV, -28, 80.

pre était pour l'homme l'intelligence, principe et fondement de la volonté. Mais on pouvait sur ce point différer d'avis avec Aristote. Les Épicuriens regardaient comme le tout de l'homme la sensibilité. De là des conséquences pernicieuses en morale. C'est pour cela que les Stoïciens, partis de la nature, négligent, une fois la raison venue, le corps et le soin du corps, pour mettre notre conduite en harmonie avec le cours ordinaire de la nature, harmonie qui est pour eux la vraie moralité. L'âme devient donc l'objet exclusif de leur sollicitude. Les Stoïciens avaient pu trouver chez Platon les principes de leur doctrine ; mais ils avaient développé ce qui chez lui n'était qu"en germe. Cicéron ne veut pas qu'on oublie les penchants inférieurs de notre être, qui, aux yeux des Stoïciens, n'étaient destinés qu'à servir de moyens pour une fin plus haute ; il demande qu'on les cultive pour eux-mêmes. Telle est la doctrine qu'il indique dans le livre IV, et qu'il développe dans le livre suivant. Mais la conséquence de ces idées, c'est d'absoudre, qu'on le veuille ou non, toutes les convoitises, et de déclarer tous les besoins respectables.

Les Stoïciens seuls promettaient au sage le l)onheur. En effet les Péripatéticiens voulaient qu'à la vertu se joignissent les biens extérieurs. Mais ceux-ci ne sont pas toujours en notre pouvoir. « Un marchand se félicitait d'avoir équipé plusieurs vaisseaux. « Je ne fais pas grand cas, dit un Spartiate, d'un « bonheur qui ne tient qu'à quelques cordages. » (1) Pour Caton la philosophie n'avait de raison d'être que si elle nous apprend les moyens d'être heureux (2). Or elle ne peut nous procurer le bonheur que s'il n'est besoin pour cela que d'être vertueux. Cicéron le sentait bien. A la fin du de finibus (3) il dit que, si . l'on n'accorde pas que le sage est toujours heureux, on est obligé de convenir, avec Théophraste, que le bonheur est incompatible avec la douleur et les soufl'rances corporelles. Dans les deux derniers livres du de ftnibus, Cicéron combat la thèse stoïcienne que la vertu suffit au bonheur ; mais il la reprend dans la cinquième Tiisculane (4).

(1) Tasc, V, 14, 40. — (2) D^ jin., 111, 3, 11. — (3) V, 26, 77. — (4) . Jon

LE LIVRE IV Dli « DE FIXIBQS ». lOÎ

Dans le livre IV du de ftnibua (1) Caton reproche à Cicéron de ne pas aller au fond des choses : tout ce qu'il a dit jusqu'alors n'est bon que pour le public, et il attend de lui quelque chose de mieux. A la fin de ce livre Cicéron r2) rappelle qu'il s'est moqué des paradoxes stoïciens en plaidant pour Muréna contre Caton (3). « Mais alors, dit-il, je parlai^ devant des ignorants. H faut maintenant raisonner avec plus de rigueur. » En elfet les paradoxes stoïciens ne sont exagérés qu'au premier regard: considérés de plus près ils paraissent vrais. La philosophie du Portique était faite pour les Romains, qui l'avalent pratiquée avant de la connaître. C'est aux Stoïciens que Cicéron a pris en. partie les détails du Songe de Scipion, et toute la théorie du droit qu'il développe dans le premier livre du de legibus: c'est à eux qu'il doit ses inspirations les plus hautes et les plus pures en morale.

Cependant les dogmes stoïciens semblaient extravagants à la multitude. » Les vaines subtilités des Stoïciens, dit dans les Tusculanes (4) l'auditeur de Cicéron, sont comme ces petits vins qui ne supportent pas l'eau et qui ont bien quelque agrément quand on les goûte, mais qui le perdent quand on les avale. » La philosophie du Portique avait le tort d'étonner et de dérouter les esprits par des formules bizarres. De plus, elle s'était discréditée en défendant la religion d'État et la vieille constitution. C'est ce qui explique la faveur chaque jour croissante de la doctrine d'Épicure. « Cette philosophie, qui ne cherchait pas la voie vers la sagesse par une altération des mots traditionnels, mais qui se contentait de ceux qui existaient, et qui ne reconnaissait comme vraies que les perceptions des sens, semblait préférable au jargon terminologique et aux conceptions creuses du Portique... Un pressentiment de sa décadence s'empara du Portique lui-même, conmie le prouve la ten-

appelle, dit Cicéron, a la fameuse balance de Critolaûs, où il prétendait ([uc, si d'un côté on mettait les bonnes qualités de l'ime, et dii l'autre non seulement celles du corps, mais encore les autres biens étrangers, le premier cùlé emporterait le second, quand même on ajouterait à ce dernier et la terre et les mers. . {Tasc, V, 17, 31.) (1) 10, '■li. — (-2) -27, 74. — (3) Pro Mur., cUap. SO-oÛ. — (4) V, 5, 13.

lOS CHAPITRE IV.

tative qu'il fit de s'infuser un esprit nouveau sous la forme du syncrétisme. Àntiochus d'Ascalon professait un système qui mêlait ensemble le Portique et la philosophie aristotélico-platonicienne;... il réussit à faire de sa doctrine boiteuse la philosophie à la mode des conservateurs de son temps, et fut consciencieusement étudié par les dilettanti élégants et les lettrés de Rome (1). »

C'est la doctrine morale d'Antiochus que Cicéron expose dans les deux derniers livres du de /inibus. Ajitiochus croyait reproduire la morale péripatéticienne; mais il n'eu a pas compris le caractère original. Il prétendait retrouver chez Platon et chez Aristote toutes les idées du Portique, et, pour cela, il prêtait à ces philosophes des opinions qu'ils n'avaient pas (2).

Cependant les esprits clairvoyants avaient bien saisi le vice fondamental du système d'Antiochus. Balbus s'étonnait qu' Antiochus, un homme des plus perspicaces, n'eût pas vu qu'il y avait beaucoup de différence entre les Stoïciens et les Péripatéticiens (3). Cicéron déclarait lui-même (4) quïl fallait admettre le sage du Portique, ou bien celui de l'ancienne Académie, parce que le sage ne pouvait appartenir à la fois à ces deux écoles. Mais un peu plus loin (5) Cicéron avoue qu'il lui est bien difficile de ne pas approuver la doctrine de Polémon, des Péripaiéticiens et d'Antiochus sur le souverain bien. On trouve déjà dans la partie des p'remière.'i Académiques où Cicéron défend le scepticisme de Carnéade et le probabilisme de Philon plusieurs opinions prises à Antiochus. De même, au livre I du de leglhus, après avoir exposé la théorie toute stoïcienne du droit, Cicéron exprime sur le souverain bien des idées analogues à celles qu'on lit dans les doux derniers livres du de finibus. Pour les questions qui ne sont plus parement spéculatives et qui touchent à

(l) Mommsen, Hist. rom., trad. de Guérie, A'II, p. 300. — (2) Cf. C. Chappuis, de Antiochi Asmlonitœ vita et doctrina, Paris, 1834. p. llj, 62, 69. C'est par une erreur analogue que CicOron, dans la quatrième Tusculnne, condamne la théorie d'.4ristote sur les passions, parce qu'il considère les passions exclusivement au sens des Stoïciens, c'est-à-dire comme des troubles de l'âme. — (3) De nat. deor., I. 7, 16. — (-i) Acad., II, -43, 132. — (".) Ibid., 11,43,139.

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