LE LIVRE IV DU « DE FIXIBCS
la pratique Cicéron n'ose pas s'en tenir à la nouvelle Académie, et. s'il n'embrasse pas encore franchement les idées du Portique, il reproduit celles d'Autiochus, qui prétendait concilier le Portique, l'ancienne Académie et le Lycée, mais qui aurait eu bien peu de chose à changer dans son système pour devenir un parfait Stoïcien (1).
Le livre V.
Cicéron, dans le livre V du de fini.bus, expose par l'organe de M. Pison sa propre opinion sur le souverain bien.
Cicéron a pris soin de nous indiquer lui-même en plusieurs endroits (2) que le livre Y était emprunté d'Antiochus d'Ascalon(3). Toute question d'origine ne saurait donc se rapporter qu'à un ou deux passages qui seraient inspirés d'un autre philosophe. Ainsi les emprunts faits à Anriochus semblent ne commencer qu'au chapitre 6. Pour ce qui précède Pison se reporterait aux anciens Péripatéticiens, surtout à Théophraste.
On a dit que le commencement du livre V était, comme la fin, imité d'Antiochus, parce qu'on trouve au commencement de ce livre une courte exposition de la logique et de la physique péripatéticiennes, à l'exemple de ce que nous avons vu dans le
(1) Ibid., Il, i'i, 132. — (-2) Nous lisons V, 3. 8 : « Pison comineoça [II- parler. Je vous prie, Brutus, de voir s'il a bien rendu toute l'opinion d'Antiochus, dont vous me paraissez approuver fort la doctrine, vous qui avez si souvent entendu son frère Aristus. . Ibid., 3, 14 : » Quant à noire Antiochus, il me semble qu'il remet en honneur avec un grand zèle l'opinion des anciens, opinion qu'il montre professée également par Aristote et Polémon. . Ibid., 6, 16: . 11 nous faut avoir recours à la division de Carnéade dont Antiochus aime à se servir. . Ibid , i7, SI : i J'ai déjà rciTiarqué tout à l'heure que vous vous expliquiez de la sorte, et je sais que notre ami Antiochus tient pour ce sentiment. » — (3) Le livre V du de finihu.i semble inspiré d'.intiochus ; c'est aussi d'Antiochus que serait eniprunti-e l'exposition de la morale péripatéticienne dans les Eyto'j'ies éthiques de Stobée. Ainsi s'expliqueraient les rapports qu'on trouve entre le passa^^re de Stobée et le livre de Cicéron. Mais peut-être celte opinion est-elle plus spécieuse que vraie, ou du moins doit-elle être restreinte. (Voir notre thèse latine : De lohnnnix Stobœi Edojis eartmijui foutibui.)
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livre I pour les Épicuriens et dans le livre IV pour les Stoïciens. — Mais rien ne prouve que ces expositions viennent d'Antiochus. Elles sont si sommaires, surtout celles du livre V, que Cicéron pour les composer n'avait pas besoin d'un modèle grec. Une connaissance, même superficielle, des principaux [Systèmes philosophiques suffisait ; les grands traits sont seuls indiqués d'une fdi.'on tout oratoire, et Cicéron n'entre jamais dans les détails, surtout pour ce qui regarde les Péripatéticiens.
Il semble que Cicéron emprunte à ses propres souvenirs ce qu'il dit de Théophraste et que son guide ne soit pas encore Antiochus. Cicéron parait avoir beaucoup lu le livre de Théophraste sur la vie heicre'>(,se {1). Au contraire il ne nomme qu'une fois la Morale à JS'icomaque (2), et c'est pour se demander si elle ne serait pas du fils d'Aristote. Comment Aritiochus, qui avait la prétention d'en revenir à la pure doctrine péripatéticienne, aurait-il pu exprimer un doute pareil, et comment dès lors attribuer à Antiochus le passage où il se trouve? (3) On peut donc regarder comme probable l'opinion qui veut que jusqu'au 1 15 Cicéron soit indépendant et s'inspire ou se souvienne d'un écrit de Théophraste (4).
On a cru rencontrer dans le livre V du de llnibus. comme dans le livre IV, des passages analogues à d'autres du livre II, ce qui prouverait qu'Antiochus a été le modèle de Cicéron pour le livre II, comme pour les livres IV et V (5). — Mais les idées communes contenues dans les livres II, IV et V' s'expliquent parce qu'elles venaient de Cicéron lui-même, dont elles étaient comme le bagage philosophique. On peut remarquer aussi que dans les deux premiers de ces livres, qui sont des réfutations, et dans le dernier, qui est un développement personnel, Cicéron est beaucoup plus libre que lorsqu'il expose un sj-stèrae étranger, comme dans les livres I et III. Alors le manque de
(1) Il en parle de fin., V, 3, 1"2 et -28, 83 ; Tusc, V, 9, 24 ; Acad., I, 0, 33 cl 35: II, 43. 134 ; il le cite de fin., \, 29, 86. — (2) De fin., V, 3, 12. (3) Diogène de Laerte commet la mOme erreur (VIII. 88). — (4) Celle opinion est celle de M. Madvig, contrairement ii M. Hir/cl. — (5) Hailteklcr (de Cicérone, etc., p. 36).
LE LIVRE V DU « DE FIMBfS ». [H
précision et de profondeur de ses connaissances philosophiq^ues le force de s'attacher de plus près à des ouvrages grecs où se trouve exposé le système dont il parle. Si nous avons trouvé dans le livre III des incohérences, c'est que toutes les parties de la doctrine stoïcienne se tenaient si bien entre elles qu'on ne jiouvait guère en omettre ni en abréger quelqu'une.
Il est natui'el de se demander, à propos du livre Y du de fînWus, dans quelle mesure Cicéron s'est inspiré des Péripatéticiens et surtout d'Aristote. On a quelquefois attribué à Cicéron une connaissance des livres d'Aristote bien plus complète et plus précise que celle qu'il posséda jamais (1). L'éloge que fait Cicéron (2; d'Aristote, de Théophraste et des anciens Péripatéticiens est tel qu'on doit l'attendre d'un homme qui, sans connaître à fond les livres de ces philosophes, a sur eux les notions générales que peut donner une bonne instruction littéraire (.3).
(I) Slahr, Aristote chez les Homains. — (-2) De fin., V, i, 9. — (3) Pison parle [de fin-, V, 5, 1-2} des livres exotériques d'Aristote et de Théophraste, et d'autres ouvrages plus soignés qu'ils avaient laissés dans leurs commentaires. C'est la distinction fameuse des livres exotériques et ésotèriqiies. Mais on ne l'applique d'ordinaire qu'aux écrits d'Aristote et non à ceux de Théophraste. Seul Galien nomme à ce propos Théopiirasle à coté d'Aristote. Pison ne cite pas, parmi les écrits ésolériques d'Aristote, la Mnraie à Nimmiujne ; bien plus, il se demande si elle n'appartiendrait pas au fils du philosophe Mais.il est peu vraisemblable que Nicoinaque ait écrit des livres de morale; car Aristoclès, dans Eusèbe {Prœpnr. evamj., XV, -2i, dit qu'il mourut jeune. L'explication de Baumhauer ule Aristot., etc., p. 18), que la Morale à Mcomaqae serait bien d'Aristote, mais aurait été éditée par son fils, n'est guère plausible. Aussi bien le seul auteur qui affirme que le fils d'Aristote a composé la Morale à Nicomaqne est Suidas, dont le témoignage a peu de valeur. On croira difficilemenr. qu'il y avait des livres de Nïcomaijue qui décelaient si peu leur origine qu'on ait pu généralement les attribuer au pCre, et que quelques-uns seulement les sou|)çonnaient d'iHre du lils. Suivant Bernays ((/('•//. (/'.ArivJ., p. 130), le doute exprimé par Cicéron viendrait de ce qu'il souhaitait ([ue son fils Marcus pût un jour écrire, comme lui, des traités philosophiques. C'est bien le célèbre ouvrage d'.-Vdstote que Cicéron veut désigner ; mais il en parle par ouï-dire; il ne l'a pas
Cicéron n'a pas lu beaucoup les ouvrages de morale d'Aristote, quoiqu'il regardât la morale comme la partie la plus importante de la philosophie (1). H a cru avec trop de facilité Antiochus qui prétendait que les doctrines morales qu'il professait lui-même étaient celles d'Aristote et de Platon ; c'est ainsi qu'il attribue à l'ancienne Académie et au Lycée la théorie des •Axz'x ÇÎ71V et des T.xpx ç'jcw qui est toute stoïcienne. Stobée emploie, il est vrai, ces expressions dans les Églogues morales (2), en parlant de la morale péripatéticienne. Mais les mots ày.Xi-'-ii, i-v/.\o'rri, xa9^y.;v, v.a-::p6wî'.; qu'on trouve dans ce passage indiquent clairement qu'il est d'origine sto'icienne (3). — Il en est de même pour la doctrine des premiers biens naturels, -ri zpto-ra -/.a-ri çùari, que Cicéron attribue aux anciens Académiciens et aux Péripatéticlens (4). L'expression tx -pù-ra v.x-x çûccv ne se trouve ni chez Platon, ni chez Aristote. On ne comprend pas qu'on se soit appuyé sur le livre V du de finibus, où Cicéron déclare qu'il suit Antiochus et non Aristote, pour dire qu'on voit clairement, sans qu'il soit besoin de le démontrer
lu, ce qu'il aurait pu faire. Car nous croyons, avec M.Ravaisson {Métnphijs. d'Arùt., I, p. 7, sq.), que les écrits d'Aristote n'ont pas cessé d'être connus des philosophos péripatéticlens, quoique Strabon rapporte (XIII, 60S) que ces écrits restèrent longtemps enfouis dans la cave des héritiers de Nélée, disciple d'Aristote et de Théopliraste. Cicéron dit (de fin., Ill, 3, 10) qu'il est venu chercher dans la bibliothèque de Lucullus « commentdrios quosilam Aristotelios •. OrPison appelle justement « cmnmentarios » les écrits ésolériques d'Aristote, ce qui prouve qu'ils étaient connus à l'époque de Cicéron. Mais on ne peut conclure de là que Cicéron les ait lus; car il voulait sans doute seulement faire ressortir ses connaissances et ses études philosophiques. (1) Victorius, dont ,^I. Madvig approuve l'opinion. Jladvig, dit Baumhauer (ih'ul., p. 169), ne nie pas que Cicéron ait lu la Politique d'Aristote. Mais celle-ci ne se comprenait que par la Morale à Nicomnqne, qui, dés lors, n'était pas inconnue de Cicéron. — Le lien entre la Morale à Nicouinqve et la Politique d'Aristote n'est étroit qu'aux yeu.x d'un philosophe attentif. Cicéron était trop distrait pour s'inquiéter de ces rapports logiques. Ce qui dans le de repnblica semble pris à la Politique d'Aristote peut simplement venir [de Polybe. — (2) P. 230, Hcer. — (3) Voir notre thèse latine : De lohannis Stobœi Edoyis eariimque fontibus. — (4) De fin., II, 11,