‹ Essai sur les traités philosophiques de Cicéron et leurs sources grecquesChapitre 20 sur 70 · CICÉRON ET ARISTOTE · texte numérisé non relu

CICÉRON ET ARISTOTE

davantage, avec quel soin Cicéron a lu les livres de morale d'Aristote.

Cicéron prétend qn'Aristote faisait venir l'àme du cinquième élément (1). Il dit qn'Aristote ne donne pas de nom à cet élément, mais qu'il désigne l'àme « par un terme nouveau, iv3îA£y î(a comme si elle était un mouvement continu et éternel. » Dans les écrits qui sont parvenus jusqu'à nous Aristote appelle l'àme non b/czkiyy.:x-i, mais br.ûdyv.x'i. Il faut donc supposer que l'orthographe du mot a été défigurée par les anciens copistes, ou accuser Cicéron d'une négligence étonnante. Mais Cicéron a dû écrire k-nùAyi:xi ; car hzù.iyv.x signifie. activité, ou, comme traduit Leibnitz. actus, vis efp.cax , principium, agendi, die Wirhsamkeît. Au contraire Ybnt\iyv.x est bien une continuité. Mais Aristote nie absolument que l'âme soit un mouvement continu (2). Cicéron semble donc avoir confondu les deux mots hltkiyv.xi et htSiAyy.x'i, ou du moins avoir réuni en une seule leurs significations bien diflerentes. et y avoir joint l'idée stoïcienne que l'àme était toujours en mouvement, en tension dans le corps (3j.

Mais, dit-on, Cicéron ne s'est pas trompé en rapportant qu'Aristote faisait venir l'àme du cinquième élément (4). Telle était l'opinion qu'exprimait le philosophe grec dans YEudème, dialogue sur la nature de l'àme (5). Nous savons par Pro-

(1) Tusc, I, 10, 2?. — (2) De anima, \, 3. — (3) Cf. Madvig, de finibus, p. 493; Kùliner, éd. des Tuxc, p. 71. — (4) Baiiniliauer, ibid , p. ISrl. — (n) On a repris récemment la question de savoir où CictTon avait appris qu'Aristote appelait l'àme v/où.i/v.n . et qu'il la faisait consister dans le cinquième élément. (R. Hirzel, Mii'H'e Bhénan, 1884, 2, p. 169, sq.) C'est bien ici une doctrine professée par .\rislote,mais seulement dans ses dinlnijitea philosophiques, surtout dans XF.udè.me, lorsqu'il adoptait encore en partie les idées do son maitrc Platon. Celui-ci parle du cinquième élément [Thni>e, 53 C). Mais pas plus qu'.irislote il ne le confond avec l'éther. Ce sont les Platoniciens et les Péripatéticicns postérieurs qui ont fait cette assimilation. Suivant Cicéron, .Aristote appelait l'àme hhùd'/i'.m, c'est-à-dire un mouvement continuel et sans fin. Or dans le Phèdre (243 E) Socrate dit que l'àme est immortelle parce qu'elle se meut toujours. L'imikiyi'.x s'appliquait aux mouvements inférieurs de l'àme.

dus (1), à l'époque de qui les dialogues populaires d'Aristote existaient encore, que, si dans le traité de l'ànie Aristote parle en physicien et ne s'occupe pas de la descente de l'âme dans le corps, de sa condition et de sa divinité, c'est qu'il avait traité ces questions dans ses dialog>',ex. Là il devait affirmer l'immortalité de l'âme dont il ne dit rien dans le de anima. Cicéron reproclie à Aristoxène d'avoir prétendu que l'âme, étant une harmonie, était mortelle; il ajoute: « Aristoxène est savant; mais qu'il cède sur ce point à son maître Aristote (2). » Ceci prouve qu'Aristote, dans certains de ses écrits, défendait l'immortalité de l'âme. Cicéron avait lu VEudème; c'est peut-être à ce dialogue qu'il avait emprunté les preuves de l'immortalité de l'âme contenues dans la Consolation et reproduites dans le livre I des Tusculanes (3).

Donc Cicéron a pu prendre dans les Dialogues d'Aristote une partie des idées qu'on croit d'ordinaire emprimtées à l'enseignement d'Antiochus. Mais c'est ici une preuve de plus qu'il n'a pas lu les traités sévèrement philosophiques d'Aristote; il

rÈvTôXe'yHta à so.i aclioii la plus élevée qui se trouve aussi en Dieu. D'après un passage du dialoguo d'Aristote sur la philosophie, dans le de natiira deorum (I, 13, 33), le pliiloso|)he grec considérait les dieux comme des esprits sans corps continuellement en mouvement. En effet, ni Aristote ni Platon ne disent qiie le cinquième élément soit de nature nialérielle. Aristote remplaça ÈvosXsjfc'.a par hmXiyv.a. lorsque la notion de -ziko- prit chez lui une grande importance, ce qui eut lieu dans ses derniers écrits, les seuls que nous ayons conservés. Ce qui prouve que l'expression hmXiyv.o. est un mol forgé par Aristote, c'est qu'elle n'a été employée que par lui, par ses commentateurs, ou par ceux qui se reportaient expressément à la notion particulière qu'il avait voulu exprimer. De plus, ce mot n'a formé aucun dérivé, tandis qu'on en trouve plusieurs venant û'hiàùd'fv.oi.

(1) Comment, in Tim., V, p. 338. — (-2) Tusc, î, 18,41. — (3) 26, 67. — Pour prouver que Cicéron a beaucoup pratiqué les écrits d'Aristote, Stahr se borne presque à compter les endroits où Cicéron nomme Aristote avec éloge. Mais il suffisait d'une certaine connaissance de la littéralure grecque pour parler ainsi. Beaucoup de jugements d'.Aristote, qui ne tenaient pas étroitement à la pliiiosophie, étaient mentionnés dans les écrits d'autres autours, de telle sorte que Cicéron pouvait les y prendre et les rapporter à Aristote, sans être allé les cherclier dans les livres de ce philosophe. Baumhaucr (ibid., 197) rappelle de nombreux exemjjles cités dans

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n"aurait pas loué, comme il le fait (1), la douceur et les ornements de son style.

Le de ftnibus est peut-être le plus parfait des traités philosophiques de Cicéron. Il le céderait sans doute à la RépvMique tant pour Timportance du sujet que pour l'art et le soin de la composition, si l'on possédait du premier ouvrage de Cicéron autre chose que des fragments mutilés.

Le de finibus se distingue par une grande simplicité de plan et beaucoup d'habileté dans la mise en scène. Il commence par une introduction où l'auteur défend ses idées philosophiques et surtout les emprunts qu'il fait aux Grecs (2i. A ceux qui niaient qu'il fût utile d'écrire en latin des traités de philosophie lorsqu'il y en avait de si beaux en grec, il répond : On lit les pièces des anciens poètes dramatiques de Rome traduites du grec ; pourquoi ne lirait-on pas les ouvrages de philosophie ? Théophraste ne plait-il pas lorsqu'il reprend un sujet traité par Aristote ? (3) On accusait la langue latine de pauvreté et d'impuissance à rendre les idées philosophiques. Cicéron aurait pu répliquer en citant les Académiques, où il se joue au milieu des subtilités de la logique grecque ; U préfère opposer exagération à exagération; le latin, dit-il, est plus riche que le grec (4). Même s'il se contentait de traduire mot à mot Platon et Aristote, Cicéron mériterait bien de ses compatriotes en leur appre-

le de nntura deorum (II, cli. 48-52), qui indiqueraient que Cicéron avait lu l'histoire des animaux d'Aristote. Mais Cicéron avait très bien pu trouver ces exemples dans l'ouvrage de Posidonius qu'il imitait alors. Ce que Calon {de fin., III, 19, 63) dit de la pina et du pinoleres est attribue à Chrysippe par Atliénée, et non à l'histoire des animaux.

(l) De fin., I, 3, 14. — f2) Il avait déjà abordé cette question dans les Académiques, II, -2^ 3. — (3) De fin., I, 3, 10. — (4) Ce n'élait peut-être pas ici un argument de '".irconstance, mais la conviction intime de Cicéron. En effet nous retrouvons la même idée dans les Tusculanes (II, 13, 33). Nous lisons aussi dans la correspondance de Cicéron ; «La langue latine a l'avantage sur celle des Grecs : ce qu'ils appellent tj;j.-o'i;ov, aJvSurr^ov, mots qui ne présentent que l'idée de boire et manger ensemble, nous l'avons, nous, plus heureusement nommé roncicinm, parce que c'est l'acte qui constitue essentiellement le vivre ensemble » (Ad fam., IX, 24).

liant à connaître ces divins génies ; il ne l'a pas fait encore ; mais il ne se croit pas interdit de le faire.

Cicéron veut élever l'esprit des Romains en leur enseignant la doctrine de Platon sur la manière de vivre honnêtement et heureusement (1). Cela ne vaut-il pas mieux, dit-il, que de discuter exclusivement sur des points de droit, par exemple l'enfant d'un esclave appartient-il au propriétaire de l'esclave ou à celui qui l'emploie. Cicéron ne nous donne pas, comme il semblait le promettre, les idées du chef de l'Académie, mais celles des Épicuriens et des Stoïciens récents. Il a la prétention de professer lui-même la doctrine d'Aristote ; mais il ne la voit ici, comme partout ailleurs, qu'à travers l'éclectisme d'Antiochus.

Aussi bien Cicéron avait le droit de soutenir, comme il le fait, qu'il ne remplissait pas seulement le rôle de traducteur, et qu'il ne reproduisait les idées étrangères qu'en y joignant ses opinions et son style. En effet le seul moyen d'expliquer la faiblesse de la réfutation de Torquatus et de Caton, c'est de dire que Cicéron s'inspire d'ouvrages antérieurs à ceux où étaient contenues les idées qu'il voulait combattre, ou bien qu'il se fie à son érudition insuffisante, et qu'il transporte dans les discussions philosophiques ses habitudes oratoires.

Du moins Cicéron n'avait pas perdu de vue à qui s'adressait son ouvrage. Dans les Académiques il avait essayé d'intéresser ses concitoyens aux questions de logique en comparant les novateurs en philosophie aux révolutionnaires eu politique. Dans le de finibus il fait exposer la morale épicurienne par Torquatus, un grand personnage qui ne craignait pas d'avouer ses préférences philosophiques devant quelques amis, mais que Cicéron mettait au défi de les professer » dans le sénat, devant le peuple, à la tète d'une armée, devant les censeurs (2). » La doctrine d'Épicure avait alors une bien mauvaise réputation puisqu'on n'aurait osé la défendre publiquement. Cicéron ne s'est pas toujours montré juste envers elle, parce qu'il la craignait pour les mœurs des citoyens et la constitution de l'État.

(1) De fui., I, "2, o. — ii) Tuw., IH, "21, 31. Cf. de fui., Il, 22, li.

CARACTÈRE DU a DE FI^TBL■S ». 117

Si la morale du plaisir péchait par excès de relâchement, celle du devoir se faisait blâmer par son trop de sévérité. Elle avait pris exactement le contre-pied de la morale d'Épicure. Celle-ci accordait trop au corps ; l'autre ne lui accordait rien; la première flattait les instincts égoïstes, la seconde voulait qu'on s'oubliât pour sa patrie, ou mieux encore pour tous les hommes (1). On ne devait pas comprendre à Rome, qu'au lieu de citoyen romain on préférât être citoyen du monde.

Dans le de flnibus Cicéron combat la morale d'Épicure, parce qu'elle ne fait ni des hommes, ni des citoyens dont Rome a un si pressant besoin en ce moment; il combat aussi la morale inflexible du Portique, à laquelle il reproche de ne pas comprendre et de mutiler la nature humaine. Cicéron, avec son caractère souple d'homme d'esprit, d'avocat et d'homme nouveau, devait être vivement choqué de l'obstination presque ridicule de ceux qui, comme Caton, montraient dans la politi que la même raideur que dans la philosopliie. Au sénat Caton parlait comme s'il eût donné son avis dans la répul)lique de Platon, et non dans la boue de Romulus(2). Un jour, pendant la guerre des Gaules, il proposa de livrer César aux Germains, comme violateur des traités. Reportait des sandales, parce qu'il voyait les statues de Roniulus et des anciens Romains qui en avaient. Au lieu de faire au peuple des largesses magnifiques, comme César, il lui distribuait des raves à la manière deCurius. Aussi ne fut-il jamais consul, et cependant il importait à la république qu'il le fût. R faisait tort à l'État par ses qualités mêmes, comme le dit expressément Cicéron (3).

Sur la question du souverain bien Cicéron défend une doctrine moyenne, qui sait se garder des exagérations d'Épicure et de Zenon, et donner la première place à la vertu, sans nier l'importance des biens extérieurs. Les riches Romains partisans de la philosophie d'Épicure s'inquiétaient peu aux mains de qui tomberait le gouvernement de la république pourvu qu'ils con-

(1) Non sibi, sed toti ijeiiitum se creileve ntunih.

Lucain, portrait de Caton, P/i'im., H, :j8;i. — [i) Ad Ml., II.. (3) Ibid.

lis CHAPITRE IV.

servassent leurs volières et leurs murènes. (1) Caton de son côté persistait à reparaître au forum où il avait été accueilli à coups de pierres, et d'où il était revenu la tète meurtrie et toute ensanglantée. Les premiers sacrifiaient tout à leurs plaisirs ; le second négligeait le soin de sa vie pour remplir ce qu'il croyait un devoir. La meilleure façon d'agir était entre ces deux conduites opposées, comme le vrai bien n'est ni celui d'Épicure, ni celui de Zenon, mais celui qui réunit et fond ensemble les deux doctrines contraires.

(1) « Nos grands personnages, écrivait Cicéron i Atticus {ibid.), se croient au ciel quand ils ont dans leurs viviers des barbeaux qui leur mangent dans la main ; ils ne s'occupent pas du reste. •

Les livres 1 et 11 «les » Tiisciil.iiies ..

Les Tiisciilnnes. Lo livre I : la crainte de lu mort. Idées des anciens sur !';ime. Le commencement du livre, ou la théorie de l'imniortalité, est imité de Posidonius, et non de Panétius. La fin est inspirée surtout de Cranter. Il n'est pas vrai que tout le livre vienne de Posidonius. Croyance des anciens à l'immortalité. — Le livre II ; les remèdes contre la douleur. Le livre II est inspiré de Panétius dans sa Lettre à Tubéron, plutôt que d'.\ntioclius. Indépendance de Cicérou.

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