I.E LIVRE I DES « TUSCULANES
regardait comme un malheur pour l'àme si le feu du foyer venait à s'éteindre, lorsqu'il n'y avait plus de descendant^du mort pour alimenter la flamme. Les enfers n'étaient que le tombeau agrandi. Dans ce triste séjour, où tout présentait un aspect crépusculaire, il y avait moins des récompenses pour les bons que des supplices pour les méchants, et les meilleurs euxmêmes souffraient d'une diminution de vie. Les récits des poètes ne faisaient qu'augmenter l'horreur qu'on éprouvait pour ces lieux désolés. Achille, dans Homère, dit qu'au lieu de commander aux morts il aimerait mieux être au service d'un pauvre laboureur qui n'aurait pas toujours de quoi manger. L'idée de peine et de récompense pour les âmes après la mort apparaît avec Platon. Mais on regardait toujours la condition des cames •: comme plus à plaindre qu'à envier. La crainte de la mort et de la misérable existence qui attendait chacun dans le Tartare-empoisonnait toutes les joies de la vie.
C'est pour combattre ces terreurs superstitieuses qu'Épicure soutint que l'àme mourait avec le corps (1). Les Stoïciens admettaient que certaines âmes, celles des hommes illustres, pouvaient subsister jusqu'à l'un des grands embrasements du monde ; alors elles allaient se confondre avec l'àme universelle. A l'époque de Cicéron les gens éclairés ne croyaient plus à ce qu'on racontait des enfers et des supplices qu'y" subissaient certains criminels fameux. Le grand pontife César ne craignit pas, lors de la discussion sur le châtiment à infliger aux complices de Catilina, de nier en plein sénat rimmortaHté de l'âme. Cette opinion est mentionnée et réfutée très mollement dans la quatrième CatïUnavré. Cependant la crainte delà mort troublait ' encore les plus fermes courages. C'est pour cela que Cicéron, dans la première Tusculane, essayait de prouver que si l'àme survit au corps elle ne saurait être malheureuse, et que, si elle périt avec lui, on ne doit pas non plus craindre la mort, puisqu'elle met fin à tous maux et à toutes souffrances.
(Ij Sa doctrine fut favorisée par la coutume de brûler los morts. Comme i! ne restait sur le bûcher qu'un peu de cendre, oa prit l'habitude de croire que l'àme était entièrement consumée avec le corps.
Le livre I (1) des Tusculanes commence par une sorte de prélude(2) dontles idées sontrépétéesplusloin (3). Nous étudierons alors quelle en est l'origine Quant aux opinions des différents philosophes sur l'àme (4), on ne savait si l'auteur latin les avait rassemblées lui-même, ou s'il les avait empruntées à l'ouvrage de quelque philosophe grec; on croit aujourd'hui qu'elles vien nent d'un écrit d'Énésidème (5).
(1) M. Heine {de Tusc. disjnit. fontibus, Weimar, 1861)) a cherché de quels philosophes grecs Cicéron s'est inspiré pour les livres 1 et IV des Tusculanes. — (-2) Ch. 5-8. - (3) I, 13, 3^, sq. — (4) I, ch. 9-11. —(,5) M. Diels (dox. grœci, p. iOi), sans arriver h un résultat certain, a du moins donni; des conjectures vraisemblables. Il remarque d'abord que Varron disait (p. :266, iS, éd. Riesp) : « On passe aujourd'hui sa vie k exposer ce que les anciens n'employaient qu'une partie de la leur à inventer. Nous mangeons le miel des abeilles ; nous n'en faisons pas nous-mêmes. » Telle était, dit M. Diels, la pratique non seulement de Varron et de Cicéron, mais aussi d'Énésidènie, qu'on regarde comme ayant fondé dans ce siècle une école nouvelle. Il pilla et bouleversa les écrits des philosophes antérieurs plutôt qu'il n'en composa lui-même d'originaux.
On trouve dans Platon (Phèdon, p. 96 B) les doctrines sur l'àme d'Empédocle, d'Anaximène, de Diogênc, d'Heraclite et d'Alcméon. Arislote {de anima, I, 2) passe aussi en revue les opinions des philosophes antérieurs sur l'àme. Mais le fragment de Cicéron est beaucoup plus développé que ces deux passages. Il faut noter que Cicéron semble citer l'opinion de Dicéarque d'après ses propres lectu: es. Mais Cicéron n'a pas composé lui-même ce résumé et la remarque de Varron s'adresse surtciut à lui. Si l'on excepte l'opinion de Dicéarque, le reste de l'énumération est emprunté à un livre étranger, surtout les doctrines que Cicéron indique rapidement et comme à la dérobée, parce qu'il craignait de fatiguer l'altenlion par la sécheresse de ces détails minutieux.
On trouve sur la nature de l'àme les mêmes renseignements dans Tertullien {de anima, c. l^, qui se rencontre ici avec Plutarque {Placita, IV, 3, 12, sq). La source à laquelle a puisé TertuUieu est Soranus, philologue érudit de l'époque de Trajan. Mais nous pouvons remonter encore plus haut et soupçonner à quel philosophe est empruntée l'énumération faite par Cicéron. Celle-ci ressemblant fort au passage de TertuUieu, nous sommes amenés à croire que l'o.-i'gine première des détails donnés dans les deux auteurs est un écrivain ancien. Sextus Empiricus {ado. jfathem., VII, 313) expose avec brièveté les dift'érentes doctrines sur l'àme. Plus loin {ibid., VU, 349) il invoque le témoignage d'Énésidème, qu'il nomme à propos d'Heraclite, puis en même temps que Straton. TertuUieu (de univia, c. 13> fait ce
LE LIVRt; I DES « TUSCULANES ». 123
Nous pouvons considérer les chapitres 12, 26-22, 52 comme formant une partie bien distincte où Cicéron essaye de prouver scientifiquement l'immortalité de l'àme. Il invoque le témoignage de l'antiquité qui, plus près de son origine divine, apercevait mieux le vrai. Le ciel tout entier a été peuplé par les hommes et par ceux dont en Grèce on montre encore les tombeaux. Ces preuves sont empruntées aux Stoïciens. Ils s'accommodaient de la doctrine d'Évémère, qui voyait dans les dieux des hommes divinisés. Comme exemple, Cicéron nous cite Hercule, qui était justement le modèle choisi par les Stoïciens. L'idée que seules les âmes d'élite parvenaient au ciel se trouve dans le Songe de Scipion (1) ; cette doctrine était empruntée à Platon(2); mais elle est déjà celle des mystères, et les Stoïciens, qui prenaient dans les croyances populaires tout ce qu'ils pouvaient expliquer par la raison, l'avaient adoptée. Mais ils rejetaient dans les mythes ce dont l'absurdité était évidente (3). Cicéron n'est donc pas infidèle à leur doctrine en se moquant des enfers.
La preuve la plus forte de l'e-xistence des dieux, c'est, dit Cicéron (4), qu'il n'y a pas de nation si sauvage ni si barbare qui
double rapprocljemeiU. Se.xtus et Soranus semblent donc avoir puisé également dans Enésidème. Telle serait aussi la source de Cicéron. On ne saurait guère douter, après la démonstration de M. Haase {de philosoph. scept. successiûtie, Vircibouig, 1875, p. 15), qu'Énésidème ait envoyé ses livres pyrrhoniens à L. Tubéron, ami de Cicéron. Le goût de la philosophie' était héréditaire dans cette famille. C'était pour Tubéron que Panétius avait composé une lettre sur les moyens de guérir la douleur et qu'Hécaton avait écrit sa Morale. Peut-être Enésidème avait-il puisé lui-même à des phuita très anciens. Cicéron aurait pu s'adresser à la même source; mais il est peu probable qu'il l'ait fait; il est plus vraisemblable qu'il s'est servi du livre d'Énésidème. Cependant on ne saurait l'atifirmer. La réputation des philosophes sceptiques était enfermée dans l'enceinte de leur école. On trouve dans Cicéron de nombreuses opinions des Sceptiques récents, nulle pari des théories empruntées à Enésidème. Cicéron défend, en plusieurs endroits, la doctrine éteinte des anciens Sceptiques, mais ce doit être d'après les écrits de Clilomaque; il est possible qu'il n'ait pas connu le livre d'Énésidème, ou l'ait volontairement ignoré.
(1) Rcpub., VI, c. 26. — (-2) Phédoi', 108 A. — (lî) Cf. Sénèqne, Cotuol. ad Marc, i9, i. —(4) I, 16,36.
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ne croie aux dieux ; il en est de même pour l'immortalité de l'àme. Les Stoïciens accordaient beaucoup au consentement universel; ils pensaient que les -/.cval è'vvo:at, comme l'idée du bien et du mal et celle de l'immortalité, produites par la nature, et non par l'art, ne pouvaient être fausses.
Cicéron passe ensuite aux arguments philosophiques en faveur de l'immortalité de l'àme (1). Il dit que Phérécyde et son disciple Pythagore ont enseigné que l'àme était immortelle, mais que le premier qui ait donné les preuves de cette immortalité, c'est Platon. U ajoute qu'il aim^ mi^ux se tromper avec Platon que d'ètre dans le vrai avec les autres philosophes. On croirait dès lors que les arguments qu'il va donner sont tout platoniciens; il n'en est rien. Ce qui suit,comme ce qui précède, semble emprunté au Portique. Le système du monde que Cicéron nous expose (2) est celui des Stoïciens ; comme eux, Cicéron reconnaît quatre éléments, l'eau et la terre au centre, au-dessus l'air, et tout en haut le feu ou l'éther.
« Pour en revenir aux quatre éléments connus, dit Cicéron, il faut, si l'âme en est formée, comme l'a cru Panétius, qu'elle soit un air enflammé. D'où il suit qu'elle doit gagner la région supérieure; car ni l'air ni le feu ne peuvent descendre; ils montent toujours. Ainsi, supposé qu'enfin ils se dissipent, c'est loin de la terre; et supposé qu'ils ne se dissipent pas, mais qu'ils subsistent intacts, ils tendent encore plus nécessairement en haut et percent cet air impur et grossier qui touche la terre. » (3) Les Stoïciens n'étaient pas d'accord sur la nature de Dieu, don t ils faisaient tantôt l'éther, tantôt le feu, tantôt l'air pénétrant et réunissant toutes choses (4); mais ils regardaient tous Dieu comme un élément matériel. Ils parai-ssent avoir eu des opinions aussi divergentes sur la nature de l'àme humaine; mais ils s'accordaient à y voir une parcelle détachée de l'àme du monde ou de Dieu. Aussi s'est-on étonné que Cicéron, dans le passage cité plus haut, attribue particulièrement à Panétius une doctrine qui était celle de tous les Stoïciens. Ce serait là
(i) I, 16, 38. — (2) I, 17, 40. — (3) I, 18, ii. — (4) De mt. deor., II, 9, 24, sq.