LE LIVRE I DES « TUSCULA>'ES
Il est peu vraisemblable, a-t-ou dit (1), que Cicéron se soit'servi deux fois, à un court intervalle de temps, de l'opuscule de Crantor, d'abord dans son livre de la Consolation, pnis dans les Tusculanes. D'ailleurs Cicéron pour la manière de su{)porter le chagrin, n'approuve pas l'opinion de Crantor. — Mais Cicéron a souvent emprunté des préceptes et des exemples à des philosophes dont il ne partageait pas la doctrine. De plus, il peut simplement se rappeler ce qu'il a pris autrefois dans le livre de Crantor. Dans les Tuscv.laves, dit-il, il n'e fait que toucher ce qu'il a développé plus longuement dans la Consolation-.
On a prétendu, dans ces derniers temps, que Cicéron s'était servi d'un seul traité grec pour toute la première Tuscnlane (2). On signale d'ordinaire une différence bien marquée entre le commencement du livre, où Cicéron s'efforce de démontrer l'immortalité, et la fin, où il dit que, si l'àme était mortelle, il ne faudrait pas non plus craindre la mort. Il y aurait au contraire des rapports entre ces deux parties (o). Mais ces prétendus rapports sont accidentels et si peu marqués qu'on peut dire qu'ils n'existent pas.
Les passages communs entre Cicéron et Plutarque ne seraient pas empruntés à Crantor. Ce qui le prouverait, c'est que Cicéron et Plutarque ont une pensée semblable qui ne peut venir de Crantor. Cicéron dit que, « suivant Callimaque,
on verrait qu'il n'y a aiicnne différence aujourd'hui entre un liippocentaure, qui n'fixista jamais^ et le roi Agameninon, qui existait autrefois, et que Camille n'est aujonrd'tiui pas plus sensible à notre guerre civile que moi, de son vivant, je l'étais ;\ la prise de Rome. > Axiochus, ch. 9 : « C'est donc par une frayeur imaginaire qu'.Vxioclius gémit sur un malheur qui n'est et ne sera jamais pour Axiochus. C'est comme si quek[u'un tremblait à la pensée de Scylla ou d'un Centaure, qui n'existent pas maintenant et n'existeront pas davantage après sa mort, t Ch. 3 : • Sous l'administration de Dracon et de Clistliène tu ne souffrais aucun mal , car tu n'avais pas commencé d'exister; il en sera de même après ta mort, car tu n'existeras plus. »
(l) Kayser (de Crantore Ac.ntUiau-o. p. ?>!]. — (il P. Corssen (Sources de Cicéron pour la première Tnsndaiiif, Rhein. .l/cs., 1881, p. oO*i,sq.). — (^) 1, §§ 36, 37 et 10-2 ; 105-106.
Priam pleura beaucoup plus souvent que Troïle fl) ». On trouve la même pensée chez Plutarque (2). Or il est impossible que Crantor ait cité Callimaque : Crantor mourut avant Polémou, dont on doit placer la mort en 270 (3). Callimaque florissait justement à cette époque. — Mais il avait déjà peutêtre publié quelque ouvrage auparavant; car certains auteurs placent sa naissance en 320 et non 300 av. J.-C.De plus, en admettant que Gicéron ait trouvé la pensée de Callimaque ailleurs que chez Crantor, il n'est pas impossible que Plutarque ait lu les TusciUanes. Aussi bien le rapport entre Cicéton et Plutarque peut être ici purement fortuit. Mais on ne sauraitcroire queCicéronet Plutarque n'aient pas puisé à la même source les pensées qui leur sont communes, lorsqu'ils avouent tous deux qu'ils se sont servis de l'ouvrage de Crantor.
Les raisons en faveur de l'iraraortallté de l'àme données par Cicéron (4) ont unecouleur platonicienne et semblent traduites du Phédon (5) ; Plutarque de son côté cite mot à mot (6) un passage du Phédon (7) ; ce serait une preuve que Cicéron et Plutarque ne se sont pas servis de Crantor. — Mais rien n'empêchait Plutarque de citer directement le P/jfWon. Quant à Cicéron. il avait, suivant son propre témoignage, exposé dans sa Consolation les preuves de l'immortalité qu'il reproduii^ dans la première Tusculane. Il peut très bien avoir pris ces preuves dans le livre de Crantor : si elles ont une couleur platonicienne, c'est que Crantor était partisan de l'Académie.
Donc il est peu vraisemblable que Cicéron. pour la dernière partie de la première Tusculane, se soit, comme pour le commencement, servi d'un ouvrage dePosidonius.
Mais Cicéron s'est encore inspiré d'ouvrages autres que celui de Crantor. Il rappelle (8) le discours "que Platon fait tenir ij ses juges par Socrate condamné à mort (9) ; il indique le coutumes des différentes nations pour la sépulture (10) ; il doit avoir emprunté ces détails à Chrysippe qui en avait recueilli un
(t) I, 39, 93. — (2) Ch. -24. — (3) Diog. Laert., YI, 27. — (4) Ta^c, 1, §§ 44-47. — i5) 65 C D. — (6) 108 AD.— (7) 66B- 67 B. — (8) I, 41, 97. — (9) ApoL, ch. 3± — (10) Tusc, l, 43, lO'J.