‹ Essai sur les traités philosophiques de Cicéron et leurs sources grecquesChapitre 27 sur 70 · LE LIVRE I DES « TUSCULANES · texte numérisé non relu

LE LIVRE I DES « TUSCULANES

grand nombre. Ou trouve en partie les mêmes exemples racontés presque dans les mêmes termes chez Sextus Erapiricns (1). Nous lisons au même endroit chez ce dernier les vers d'Euripide que Cicéron a traduits en latin (2).

En résumé, Cicéron pour le commencement de la première " Tusculane semble s'être surtout inspiré de Posidonius, et pour la fin de Crantor. Mais ce n'étaient probablement ici que de simples réminiscences, auxquelles étaient venus se joindre beaucoup de souvenirs étrangers.

Lucrèce, quelques années avant Cicéron, avait consacré tout un livre de son poème, et le plus beau de tous (3), à nier l'immortalité de l'âme. Les raisonnements passionnés et les vives peintures du poète épicurien avaient dû produire une vive impression sur les hommes de son temps. Lucrèce faisait parler la nature, qui nous reproche notre désir déraisonnable de vivre toujours ; il montrait tout ce qu'avait de vain la crainte des supplices du Tartare, et soutenait que l'enfer était seulement dans notre cœur agité par les passions.

Mais l'âme humaine préfère encore la souffrance au néant. Lucrèce célèbre avec une sorte d'enthousiasme religieux son maître Épicure dont la doctrine a procuré au monde la paix dans le néant. Mais le poète est moins convaincu qu'il ne le voudrait. Il lui reste une inquiétude secrète, qui se manifeste par une amertume passionnée. S'il était sincère avec lui-même, il s'avouerait qu'il n'a pas trouvé dans la philosophie d'Éiiicure le bonheur et le repos qu'il cherchait. Plutarque avait raison de soutenir qu'on ne peut vivre heureux en suivant les préceptes d'Épicure.

La théorie épicurienne de la mort conserve un semblant d'efficacité dans les époques calmes ; mais elle est insuffisante dans les périodes troublées, parce qu'elle ne réussit pas à détruire la crainte de la mort en affirmant qu'il n'y a rien

(l) Hiipoth., m, 2-26, sq. — (2) Tusc, I, -W/Jl.ï. On trouve également ces vers dans Plutarque, Consol. à ApoL, p. 109. — (3) Le livre lit. Cf. C. Martha, le poème -J": Lucrèce, 1/12, 1873 : la'crainte de la mort et la vie future, p. 113,sq.

au delà de cette vie. Pour mourir sans regret, ou même avec joie, il faut qu'on sache qu'on ne meurt pas tout entier. On comprend dès lors pourquoi Cicéron,qui composait la première Tusculane au moment du meurtre de César, c'est-à-dire à l'une des époques les plus tristes de l'histoire romaine, ne s'est pas contenté de reproduire les raisonnements de Lucrèce contre l'immortalité de l'âme. Il commence, au contraire, par affirmer cette immortalité, et ce n'est qu'à la fin du livre qu'il dit que. si l'âme est mortelle, il ne faut pas non plus craindre la mort. Il veut convaincre tous les lecteurs, même les partisans d'Épicure. C'est là cequi dut faire surtout l'intérêt etl'efflcacité de son livre.

En l'écrivant, Cicéron songeait à lui-même et n'oubliait pas ses contemporains. Il s'était sans doute demandé plus d'une fois ce qu'il y avait au delà de la mort. Lorsqu'on est sûr de fournir toute sa carrière, ces questions excitent une anxiété moins poignante. La mort est le terme inévitable où il faut bien toujours finir par arriver. Mais lorsqu'on court à chaque instant le risque de voir sa vie terminée par un accident violent, lorsqu'on est persuadé qu'elle ne s'achèvera pas paisiblement, mais sera tout à coup interrompue, alors on s'inquiète de la mort.

Quand nous lisons aujourd'hui la première Ttisni-hine, où Cicéron veut prouver que la mort n'est pas un mal, nous sommes tentés de ne voir là qu'un lieu conuuun et de regarder « tous ces beaux développements comme un exercice oratoire et une amplification d'école. Il n'en est rien cependant et la génération pour laquelle ils étaient écrits y trouvait autre chose. Elle les lisait à la veille des proscriptions et sortait de cette lecture plus ferme, plus résolue,mieux préparée à soutenir les grands malheurs qu'on prévoyait. Atticus lui-même, l'égo'iste Atticus, si éloigné de risquer sa vie pour personne, y prenait une énergie inconnue. « Vous me dites, lui écrit Cicéron, que « mes Tiisculanes vous donnent du cœur : tant mieux; il n'y a t pas de ressource plus prompte et plus sûre contre les événe- « ments que celle que j'indique (1). » Cette ressource, c'était la

(1) Ad An., XV, 2.

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mort. Aussi que de gens en ont profité. Jamais on n'a vu un plus incroyable mépris de la vie : jamais la mort n'a fait moins de peur. Depuis Caton, le suicide devient une contagion, une frénésie (1). »

La mort, suivant Cicéron, n'est pas le commencement d'une existence misérable ; c'est la fin de tous les maux, ou bien l'entrée dans la véritable vie dont celle d'ici-bas n'est que l'ombre. La véritable mort, c'est la vie terrestre (2). Aussi, à la fin de la République (3), Scipion demande-t-il à son aïeul s'il ne doit pas se hâter de quitter la terre. On commence à regarder le corps comme un obstacle pour l'âme qu'il trouble et qu'il asservit. On ne voit plus dans l'union de l'âme et du corps un fait nécessaire ; cette union peut ces.ser et le corps périr sans que l'âme soit anéantie du même coup; au contraire, rien alors n'entrave plus son activité. Pendant la vie deux principes, l'un inférieur, l'autre supérieur, étaient encliainés ensemble. La mort, en détruisant le principe inférieur, rend à l'autre la liberté (4).

Dans le Songe de Scipion l'immortalité nous apparaît surtout comme le privilège réservé aux grands hommes. « Cicéron a l'air de se figurer le ciel comme un Sénat d'en haut, où siègent sur des chaises curules des consulaires éternels (-5). » C'était une conception stoïcienne. Dans la première TvsciUane, chacun semble avoir le même droit à l'immortalité. Le plus grand bonheur de ceux dont l'âme a survécu à la mort est de contempler l'ordre du monde et de prêter l'oreille à l'harmonie des splières. Les joies intellectuelles sont, en effet, les plus pures de toutes, et celles qui jamais ne produisent de dégoût. Lucrèce

(1) G. Boissier, Cic. et sex amis, 34-. — C2) li, vicunt qui e corporuiii viiiciilis tanquam e cnrcere evolucenint ; vestra vero quœ dicitur vita mors est (De rep., VI, 14). — ;3) De repub., YI, Ib. C'est ainsi qu'un Grec se jeta dans la mer après avoir lu le Phédon (Tusc, I, 34, 84). — (4) Di^jà, dans VHortensitis, Cicéron avait rappelé, d'après Arislole dans ses Dialogues, la coutume des brigands d'Étrurie qui liaient un vivant à un cadavre pour le faire mourir dans cet horrible rapprochement. C'était l'image de l'union de l'Ame avec le corps. — (5) E. Havet. k chriH. et ses orifj., IL 130.

lo6 CHAPITRE V.

faisait dire par la nature à riiomme qui ne veut pas mourir : « Crois-tu donc que j'inventerai pour toi de nouveaux plaisirs! » Mais ce n'est que dans le monde des sens que tout est toujours la même chose. Les joies du corps ne sont pas bien longues ni bien vives ; de toutes parts elles sont bornées par la douleur. Il n'en est pas de même pour celles de l'àme : elles ne connaissent ni interruption ni limite.

Chez Cicéron l'immortalité était donc devenue plus riante et méritait davantage d'être souimitée. Virgile avait d'abord partagé les idées épicuriennes sur la mort et l'autre vie. « Heureux, dit-il dans les Géorgiques (1), celui qui a pu connaître les causes des choses, et qui a mis sous ses pieds toute crainte et le bruit de l'avare Achéron ! > Plus tard Virgile revint aux croyances populaires. Dans le li\Te VI de VÉnéide il unit aux anciennes traditions les idées nouvelles qu'on se faisait des enfers (2). Sous l'empire la doctrine d'Épicure conserve encore des partisans déclarés, comme Pline l'Ancien, qui, dans un passage célèbre de l'Histoire naturelle {3). traite ceux qui défendent l'immortalité en véritables ennemis du genre humain, liais depuis Auguste la croyance que l'àme périt avec le corps perdait du terrain ; l'idée que chacun est récompensé ou puni après la vie se répandait de plus en plus sous l'influence du christianisme.

Le livre II.

La seconde Tasculane traite des moyens de supporter la douleur. C'est un sujet analogue à celui que Cicéron avait développé dans sa Consolation. Les anciens n'avaient pas inventé tous les moyens qu'on a découverts de nos jours pour supprimer on diminuer la douleur physique. Mais il n'est guère de raison morale de se consoler d'un chagrin ou de supporter une soufl'rance qu'ils n'aient connue et imliquée, et Cicéron pouvait abondamment trouver dans les écrits des

(1) II, 490. — (i) G. Boi-ssier, la reliij. romaine : le sixième livre de l'Enéide, h 263, sq. - (3) VU, 33-u6.

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