‹ Essai sur les traités philosophiques de Cicéron et leurs sources grecquesChapitre 35 sur 70 · LE LIVRE IV DES « TUSCULAMIS · texte numérisé non relu

LE LIVRE IV DES « TUSCULAMIS

tout le monde alors était plus ou moins esclave, honnis les rois et les tyrans.

En passant à Rome on trouvait le même état de choses. Les citoyens romains conservaient entre eux une sorte d'égalité ; mais les proconsuls qu'on envoyait gouverner les peuples vaincus étaient des rois par l'orgueil et par un pouvoir sans limites, dont ils se sentaient d'autant plus disposés à abuser qu'ils ne devaient pas en jouir longtemps. Les pires attentats contre les habitants de la Sicile étaient peu de chose aux yeux d'un Verres, et il ne reculait devant rien pour satisfaire ses passions. Ici encore le dogme sto'icien de l'égalité des fautes et de Timpassibilité du sage trouvait son application.

Sans doute la doctrine stoïcienne sur les passions conduisait à l'apathie et au renoncement, et La Fontaine a eu raison de dire en pariant des philosophes du Portique que

Ils tout cesser de vivre avant que l'on soit mort.

Mais la vie semblait alors bien peu digne d'être vécue. On trouve dans les Tusculanes je ne sais quel air de tristesse et de découragement. C'est là que Cicéron nous dit après Platon que • la vie n'est que la méditation de la mort. » Combien Spinoza était plus dans le vrai lorsqu'il soutenait que la vie devait être la méditation non de la mort, mais de la vie Cl). Le caractère"' mélancolique des Tusculanes indique bien l'époque où elles furent écrites. C'était sous la domination de César, alors que pour beaucoup l'existence n'avait plus guère de prix, parce qu'on en avait retranché tout ce qui en faisait le charme, je veux dire le maniement des affaires et les luttes d'ambition au forum. Voilà pourquoi Cicéron dans les Tusculanes s^abandonne aux idées ascétiques. Mais ce n'était ici qu'un accident dans sa vie et qu'un coin de son esprit. Cicéron était prompt à désespérer et à écrire à ses amis que tout était perdu ; mais il renaissait vite à l'espérance et montrait plus d'entrain et d'ar-

(I) « La pensée de la mort n'est salutaire que quand elle ne fait pas oulilier do vivre. » (Cf. V. Duruy, Une dernière paye d'histoire romaine, Revue des Deux-Moiidos, IS mai 1SS4).

deur que de plus jeunes que lui, comme Brutus. « On peut dire même que l'enthousiasme austère et l'abnégation mélancolique sont plutôt dans son imagination que dans sa nature. Sa vraie morale n'est pas celle des Entretiens de Tuscvtmn ; elle est celle du livre sur les Devoirs de la vie, qu'il a écrit pour son fils et où il n'a mis qu'une sagesse également élevée et raison- V iuible(l) ».

Le livre V.

Dans la cinquième Tusculane Cicéron essaye de prouver que hL y£j:tu__sntnt au bonheur. C'est une proposition~qlïï, comme nous le verrons plus loin, était commune aux philosophes les plus opposés, par exemple les Stoïciens et les Epicuriens. Après avoir combattu les dift'érentes causes desoufl'rance, comme la crainte de la mort, la douleur, la tristesse, les pas- .sioiis, Cicéron indique le véritable moyen d'être heureux, qui est la vertu.

Le livre V des Ttisculanes, comme les livres II et III. est précédé d'un préambule. Ces préambules doivent être empruntés à des modèles grecs. Le commencement du § 5 offre une certaine ressemblance avec ce que dit Sénèque des consolations que procure la philosophie (2). Cicéron attribue à la philosophie l'invention des premiers liens sociaux , la construction des maisons et l'institution du mariage : nous reconnaissons ici des idées de Posidonius, que nous trouvons développées chez Sénèque (3). Nous lisons chez Sénèque, qui l'attribue à Posido- ^ nias, cette belle pensée : « Un seuljour du sage ejt^jilus long que la plus longue vie de l'ignorant (4). s Elle rappelle une phrase analogue de Cicéron : « Un seul jour bien employé - conforniément à tes préceptes (de la philosophie) ejt préféra- ^ ble à une vie infinie d'erreurs et de fautes (5). j Ces idées sur le rôle et les bienfaits^ de la philosophie avaient sans doute été développées dans YHortensius. Comme le commencement du

(I) E. Havet, U christ, et ses oriij., II, 127. — (i) Ep., 78, 28. — (H) F.p., 9(1, o. — [:] Ep.. 78, 28. - iS) T;;sr.. V, 2, 3.

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