LE .DE NATURA DEORUM
Le de natura deorn.m, où Cicéron fait exposer la théologie des Épicuriens par Velleius, et celle des Stoïciens par Balbus, qui sont ensuite successivement critiqués par Cotta, a été composé avant le meurtre de César, c'est-à-dire avant les ides de mars 710 (44 av. J.-C), comme on le voit par la façon dont il est parlé de la dictature de César (1). Dans une lettre à Atticus, écrite au mois de juin 709 (5), Cicéron demande qu'on lui envoie l'ouvrage de Phèdre sur les dieux, <ï>3tî2poy zîp; ôsSJv (3;, dont il voulait probablement se servir pour le de natura
(1) De nat. dcor., I, i, 'i. — (2) XIII, 39. — (3) Certains manuscrits portent r.ipiaGC^v, Victorius et Manuce, dans leurs éditions^ donnent déjà la leçon -io\ Octuv. J.-V. Le Clerc entendait le Phèdre, dialogue de Platon, et non Phèdre, le philosophe épicurien. L'ouvrage (|ue Cicéion demande à Atticus n'aurait pas été composé par Phèdre, mais par Dicéarque. Celui-ci n'aimait pas le styla de Platon auquel il reprochait sa redondance [oopx-.y.ôi xpor.o;. Diog. Laert., 111, 38). 11 avait exposé ses critiques dans un livre intitulé <i>a:'Spo'j -îoiocj'iv, de iix qu.œ rediiiidant in Phcrdrn Platonig. Cette opinion est déjà mentionnée par Krische [Forschiinijen aiif dem Gebiete der alten Philosuphie, p. 28); mais il semble, comme on le l'ait générah'ment aujourd'hui, prétiirer la leçon ;5£p\ 0=107. Potersen remarque que, si l'on emploie des lettres majuscules, les deux leçons présentent à peu près lu ii:ème apparence.
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deorum. Il a donc travaillé à cet écrit pendant l'aiitomne de 709.
Le (le )iatura deorum est un des ouvrages les plus importants où l'antiquité nous ait appris elle-même quelles étaient ses croyances religieuses. Les dieux païens étaient une création de l'imagination populaire. Leur figure et leur iiistoire se précisèrent et se fixèrent dans les récits des poètes primitifs. Mais il vint un temps où les hommes qui réfléchissaient ne se contentèrent plus de croire. Il était permis d'avoir sur les dieux, leur origine et leur nature des idées toutes personnelles et complètement ditl'érentes de l'opinion générale, pourvu que, par les pratiques extérieures, on ne se distinguât pas de la foule. Aussi bien les premiers philosophes mirent leur cosmogonie d'accord avec la théogonie des poètes. Ainsi Thaïes faisait tout sortir de l'eau, comme Homère voyait dans l'Océan le père des dieux : de même l'air primordial d'Anaximène répondait au chaos d'Hésiode. Mais plus tard les philosophes ne craignirent pas de rejeter les récits mythologiques des poètes.
L'expression TsXXi <bs.'2zT.r. xy.zd était devenue proverbiale (1), et Xénophane se moquait de l'anthropomorphisme des poètes (2). C'est qu'il n'y avait pas d'autorité religieuse qui imposât à la croyance de tous un dogme bien déHni. Anaxagore, il est vrai, fut accusé d'impiété parce qu'il regardait le soleil non comme un dieu, mais comme une masse de pierre incandescente, et l'accusation portée contre Socrate lui reprochait entre autres choses de ne pas reconnaître les dieux de l'État. Toutefois, celui qu'on voulait frapper dans Anaxagore ce n'était pas le libre-penseur, mais le conseiller et l'ami de Périclès. Quant à Socrate, on le confondait avec les sopliistes.
Ceux-ci combattaient ouvertement la religion populaire. Ou
(1) Aristot., Melap'mjs., A -2, p. 983. — (2) • Cn sont les hommes qui semblent avoir produit les dieux et leur avoir donué leurs sentiments, leur voi.\ et leur air... Si les bœufs ou les lions avaient des mains, s'ils savaient peindre et faire des ouvrages comme les hommes, les chevaux se serviraient des chevaux et les bœufs des bœufs pour représenter leurs idCos des dieux, et ils leur donneraient des corps tels que ceux qu'ils ont eux-mêmes. • (.Mullach. frarjin. philos, gripc.,!, 101, s<(.).
bien ils soutenaient qu'on ne pouvait dire des dieux s'ils étaient ou s'ils n'étaient pas ; ou bien, comme Diagoras, ils en niaient sans détour l'existence. Comme ce scepticisme ou ces négations dans l'ordre religieux étaient accompagnés de hardiesses semblables dans les questions de politique et de gouvernement, on comprend que les consei-vateurs de l'époque aient voulu défendre ;\ la fois l'ancienne constitution et la religion nationale : Socrate but la ciguë et Protagoras n'évita un sort pareil que par la fuite.
Mais ces rigueurs ne sauvèrent pas la vieille religion. Évémère enseigna bientôt que les dieux n'étaient que des hommes divinisés. Si la poétique imagination de Platon s'efforçait de trouver dans les légendes mythologiques un sens raisonnable en les interprétant, le sévère Aristote dédaigna la parcelle de vérité qui pouvait être contenue dans les récits sur les dieux, parce que cette parcelle de vérité était mêlée à trop d'erreurs.
La religion primitive des Romains était sèche et tout abstraite, comme il convenait à un peuple sans imagination, et dont l'esprit était tout entier tourné vers l'utile. Ils avaient divinisé les forces de la nature et les diverses manifestations de l'activité humaine. Leurs dieux étaient plutôt des abstractions que des personnes véritables, comme les divinités grecques. Aussi les dieux de l'ancienne Rome se laissèrent-ils facilement déposséder par ceux de la Grèce, lorsque ceux-ci firent invasion en Italie, à l'époque des guerres puniques.
Il ne resta de divinité latine que Jauus. « Et derrière lui continuèrent de vivre une multitude de petits dieux qui faisaient leur tâche de tous les jours dans la maison ou dans les champs. » (1)
Mais, en même temps que les dieux de la Grèce, entraient à Rome les écrits des philosophes qui avaient ruiné la mythologie en prétendant^ l'expliquer. Ennius traduisait le livre d'Évémère, et celui d'Épicharme où les dieux n'étaient plus que la personnification des forces de la nature. Le poète grec qu'ont
(1 ) E. Havet; /c ilrht. et ses crUj., II, S3.
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surtout imité les premiers auteurs latins est Euripide, un piiilosophe et un sceptique, dont les pièces de théâtre sont parsemées de maximes incrédules. Ennius faisait dire à un personnage d'une de ses tragédies : < J'ai toujours soutenu et je soutiendrai toujours qu'il y a des dieux; mais je crois qu'ils ne s'inquiètent pas de ce que fait le genre humain. » (1)
Le livre I.
La pensée d'Ennius était la doctrine fondamentale de la théologie épicurienne. Épicure n'avait pas voulu nier les dieux, comme avaient fait les sophistes ; il avait craint, dit-on, de troubler son repos, ceux qui avouaient leur athéisme ayant été parfois condamnés à la mort ou à l'exil. Mais il est plus probable que les négations radicales des sophistes répugnaient à Épicure. Nous croyons voir les dieux en songe. Or toute image, selon Épicure. provient d'un modèle réel. Donc les dieux existaient.
Aussi bien on a eu raison de dire que l'antiquité, surtout en Grèce,
ISIarchait et resjiirait dans un peuple de dieux.
« Dès que les yeux d'un Grec s'étaient ouverts, il avait vu Zeus, Pallas. Aphrodite ; il les retrouvait tous les jours dans des peintures, dans des marbres, dans des tapisseries... Comment croire que les dieux n'existaient pas, quand on vivait au milieu d'eux autant qu'au milieu des hommes et avec plus de plaisir ; quand on les voyait si beaux et qu'on avait les sens pleins de leurs formes divines ? » (2) C'était une sorte de foi esthétique.
Mais tout n'était pas riant dans les religionsde l'antiquité. Elles avaient aussi leurs croyances sombres. Ces dieux que la sculpture montrait si calmes, on se les représentait souvent comme farouches et inexorables. La crainte des dieux, disait Lucrèce, ne laissait goûter aucune joie pure et sans mélange. Pour détruire cette crainte, Épicure rendit les dieux inoffensifs, incapables d'amour ni de haine pour l'homme, parce qu'ils ne
(1) Tèlamoii, frag. — (i) E. Havet, ihl.L, I, SoS.
s'occupent pas de lui. Épicure commençait sans doute par faire la critique des doctrines religieuses. Nous savons qu'il traitait avec beaucoup de dédain et d'insolence les pliilosophes des autres écoles. Ses disciples avaient dû l'imiter sur ce point et même le surpasser, comme nous le voyons dans l'exposition de la théologie épicurienne par Velleius, au livre I du de natura deoruin.