‹ Essai sur les traités philosophiques de Cicéron et leurs sources grecquesChapitre 44 sur 70 · LIVRE I Df « DE XATrRA DKOIiUM · texte numérisé non relu

LIVRE I Df « DE XATrRA DKOIiUM

effet Velleius dans les deux cas argumente contre les Stoïciens. ; Il n'est pas vraisemblable que l'auteur épicurien, après avoir d'abord rassemblé les principales critiques qu'on pouvait faire à la théologie des Stoïciens et à celle de Platon, qui leur avait servi de modèle (l), se soit appesanti de nouveau (2) dans l'exposition de sa propre théorie sur les doctrines religieuses de Platon et des Stoïciens. On pourrait le supposer de Ci(;éron, il cause des circonstances et de la rapidité avec laquelle il travaillait ; mais nous ne devons pas admettre dans l'écrivain grec une pareille négligence sans motifs qui nous y forcent.

Si les deux parties dogmatiques étaient puisées à la même source, nous trouverions deux fois la critique des Stoïciens presque dans les mêmes termes (3).

Les deux parties dogmatiques paraissent empruntées à des sources différentes ; mais peut-être le fragment historique et ce qui suit appartiennent-ils au même modèle. La transition de l'un à l'autre établit entre eux ini étroit enchaînement. On lit : « De là votre destin, illa fafnlis nécessitas, que vous appelez v.\i.3.a\>.irr, ; tout ce qui nous arrive vient, dites-vous, de ce que l'éternelle vérité l'a décidé, et que tel est l'éternel enchaînement des choses (4). » Par le mot « iUn » Velleius désigne quelque chose de connu et cju'on a considéré en première ligne. Après une exposition détaillée des doctrines théologiques des philosophes antérieurs, y compris les Stoïciens, il combat spécialement les Stoïciens ; ceci n'a rien d'étonnant parce que les théories religieuses de chacun des philosophes du Portique avaient été d'abord examinées séparément ; au contraire, dans la partie dogmatique qui suit, on réfute d'une façon sommaire les plus importantes d'entre elles, et celles qui étaient le plus

(l) Ibid. — (-2) I, §^ o.'2-o5. — (3) Nous lisons : . Si vous croyez quft le monde est Dieu, tournant, comme il le fail^ sans relâche autour de l'axe du ciel, et cela avec une étrange rapidité, peut-il avoir un instant de repos? • (I, '20, i>-2.) Velleius avait déjà dit : • Et ce dieu rond, à quoi l'occupczvous? à se mouvoir d'une si grande vitesse que l'imagination même ne saurait y atteindre. Or, je ne vois pas qu'étant agité de la sorte, il puisse être heureux et avoir l'esprit tranquille» (I, 10, 24). — (4) D« nat. deor., L iO, 55.

opposées à la théologie épicurienne, c'est-à-dire la création et la providence. C'est sur ce point qu'éclatait surtout l'opposition entre les Épicuriens et les Stoïciens et que portait leur polémique, comme on le voit par les remarques empruntées à Posidonius à la tin du livre I (1).

Le fragment historique est écourté, si l'on en juge par la comparaison avec Philodème. Ce qu'il y a surtout de surprenant, c'est la brièveté de Cicéron dans l'exposition de la doctrine épicurienne. Tandis que les Épicuriens la présentaient avec tous les développements possibles, Cicéron en dit à peine assez pour se faire bien comprendre (-2). Il semble qu'à mesure qu'il avança dans la traduction de son modèle grec, Cicéron craignit toujours davantage de donner trop de place à la philosopliie épicurienne, et que, par suite, il devint de plus en plus court. La rapidité avec laquelle il écrivait ne lui laissait pas le temps d'abréger son modèle; d'après la mauvaise méthode des faiseurs d'extraits, il traduisait complètement la première partie d'un exposé et passait ce qui venait ensuite (3). Le rapport de la troisième partie du discours de Velleius avec le contenu présumé de l'original grec est le même que le rapport du fragment historique avec le traité de Philodème.

(l) Ch. 44. Cf. I, 1, -2. — (-2) Cf. I, 19, 49. — (3) Un exemple frappant de cette façon de procéder, c'est la manière dont Cicéron parle de Chrysippe (I, §§ 31-41), lorsqu'on la rapproche de ce que dit Pliilodèmo (77, 1-2 — 82, 13). Cicc^ron expose avec assez de développoiiient le contenu du livre I du -zp\ Oïojv de Clirysippe ; pour le livre II, il est dt^jà plus court; quant aux autres écrits tliéologiques du pliilosoplie grec, il les passe com|détemeiit sous silence. Do même, dans les paragraplies qui précèdent, les philosophes pour lesquels Cicéron se trouve d'accord avec Philodème (Antisthènes, Aristote) appartiennent au commencement du fagmcnt, tandis que pour les détails (|u'on trouve ensuite chez Pliilodôme (Sneusippe, 72, 7 b, Cléanthe, 74 f, Persée, 77, 1-lt) il n'y a rien do correspondant chez Cicéron. — Velleius ])romel de parler de la forme des dieux, de leur vie et des mouvements de leur intelligence; il n'a traité avec développement que le premier point, et encore il l'écourlc tellement à I.t fin qu'il craint lui-même de n'être pas compris; quant au second point, il ne lui consacre que quelques lignes, si bien qu'il ne mentionniî même pas la demeure des dieux dans les intermondes. (Cf Schwenke, ibiil., p. 34.)

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Les mots: «Ceux qui ont dit qu'il y avait des dieux sont partagés en tant d'opinions diflërentes qu'il serait ennuyeux de les compter (1)» ont l'air d'annoncer que Cicéron ne vent pas faire de revue historique. Mais elles montrent aussi qu'il avait enti-e les mains une revue de cette sorte. Cicéron commença par se servir d'un écrit épicurien où ne se trouvait pas cette revue historique, mais dans l'introduction duquel étaient critiquées les doctrines principales des théologies platonicienne et stoïcienne. C'est à cette souicé qu'est empruntée la première partie. Plus tard Cicéron se décida, pour des motifs que nous ne connaissons pas, à faire entrer dans son livre la revue historique. Alors il revint à l'écrit épicurien où il l'avait trouvée, et il continua de le suivre jusqu'à la fin de l'exposition de Velleius (2).

Il reste à chercher quel est le philosophe épicurien imité par Cicéron pour la première partie, et celui qu'il a choisi pour les deux autres. — Une conjecture très vraisemblable se présente tout d'abord en ce qui concerne la première partie (3). Nous avons vu que Cicéron écrivait à Atticus, à l'époque où il travaillait au de natura deom.in : « Je désire que vous m'envoyiez les livres dont je vous parlais dans une de mes lettres précédentes, et surtout le r.z^\ 9îu7 de Phèdre (4). » C'est à cet ouvrage de Phèdre que semble empruntée la première partie de l'exposition de Velleius. La doctrine de la Tpivs-.a y est critir|uée. Cette particularité s'expliquerait en supposant que le livre de Phèdre était spécialement dirigé contre un Stoïcien qui avait exposé la théorie de la Providence et qui était tenu en haute estime par ses auditeurs romains. Ce Stoïcien ne serait autre que Panétius qui avait écrit un traité -£pi r.^yiz'.x^. Phèdre s'était surtout proposé pour objet la critique de Panétius et n'avait pas voulu faire une exposition générale de la théologie épicurienne : c'est pour cela que Cicéron, ne le trouvant pas propre à son dessein, l'abandonna pour un autre écrit épicurien.

{i) De nat. ileor., l, 1, 2. — (2) Cf. Scliiclie, ibid., p. 376. — (3; I, §§ l,S.-2-l. — (4) XllI, 3S1.

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auquel sont empruntées les deux dernières parties de l'exposition de Velleius.

A quel philosophe épicurien appartient cet écrit ? Ce ne doit pas être Philodéme. Les diftérences entre le récit de Velleius et les fragments du zïpl ejorî.Ssîa? sont, comme nous l'avons vu. trop considérables pour qu'on puisse dire que le premier s'est inspiré du second. Cicéron et Philodéme ont plutôt puisé tous deux à un modèle commun.

Ce qui frappe surtout, quand on compare la revue historique chez Cicéron et les fragments de Philodéme, c'est le calme et la politesse de ce dernier, tandis que Velleius se laisse aller aux injures et aux calomnies. Peut-être avons-nous là un signe qui nous permettra de trouver le pliilosophe épicurien que nous 'cherchons. Cicéron nous dit (1) que c'était l'habitude des Épicuriens, surtout de Zenon, d'injurier leurs adversaires. Zenon se distinguait de Phèdre par son irascibilité, tandis qu'il n'y avait personne de plus distingué que Phèdre, qui se fâchait lorsque Cicéron parlait avec trop de véhémence (y ). L'irascibilité, chez Zenon, était devenue partie intégrante du caractère, et rendait plus difficiles les rapports avec lui. C'est ce que nous indique assez clairement Cicéron, lorsqu'il nous dit qu'Atticus admirait Phèdre et Zenon, mais que de plus il aimait Phèdre (3). Cicéron nous parle aussi de la passion avec laquelle Zenon soutenait ses idées (4). Cicéron et Philodéme semblent avoir puisé également dans un ouvrage de Zenon ; seulement le premier a conservé l'animosité qui en faisait le caractère propre, tandis que le second a négligé tout ce qui blessait son bon goût et sa délicatesse (5).

(I) De nat. deor., I, 34, 9S. — (î) Ibid. — (3) De fin., I, 5, !6. — (4) Tusc, m, 17, 38. — (3) Quelle que soit l'opiaiou qu'on adoplo sur l'origine immédiate du fragment historique, on peut se demander quelle en est l'origine première. On trouve des rapports entre le contenu da ce fragment et les Placita de Plularque (I, 7, 4-10;. Krisclie a exprimé l'opinion que le fragment historique était en grande partie emprunté à des Placita. C'est une erreur, dit 51. Diels [doc. gr ceci, p.; 1-28), si Krische a voulu parler des Placita de Plutarque ou d'Aétius; mais cette conjecture est vraie, ou certainement probable, s'il s'agit de Placita

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Cotta loue Velleins de la clarté, de la distinction, de la beauté de son exposition (1), qualités qu'on ne trouvait presque jamais chez les Épicuriens. Or, c'est justement là ce que Cicéron admirait chez Zenon, qu'il avait entendu à Athènes, et il semble tdnsi nous indiquer ((u'elle était la source à laquelle il avait

plus anciens., par exemple le recueil des direrses oiuiiiimt; des phitoioplies fuit par Tiiéopliraste. En effet, si l'on ote, comme il est juste, les erreurs volontaires counr.ises par Cicéron, la revue des philosopltes est la même chez lui et dans IcsPlncita d'Aétius, qui sont la source de ceux de Plutarque et des Egl.Mjuex phii-ùques de Stobée. On parle tîgalenient dans les PUicila d'Aiitiusi de la couronne qui, suivant Parménide, entourait le ciel. Seulement Cicéronf a rendu cetlu opinion d'une manière ab<urde. Il n'y a pas grande différence pour Empédocle et Déniocrite; mais pour le reste, qui est la partie la plus considérable, il y a divergence évidenle. Protagoras, Xénoplion, Antistliènes, ne sont pas nommés dans les Placita. Philodème mentionne les Stoïciens en détail et dans l'ordre; on voit qu'il connaît leurs livres. On peut douterqu'il en soit de même pour les autres philosophes. Il n'a certnitiemcnt pas lu Platon; il n'aurait pas trouvé chez lui la mention d'un Dieu àawrjLâTOj. On ne lisait plus à celte époque les anciens Ioniens, les Éléates, peut-être même Démocrite et Enipédocle ; il restait .à peine quelques exemplaires des ouvrages de beaucoup d'entre eux, comme Anaximandrc et Xénophane. Les détails que nous trouvons sur ces philosophes sont peut-être empruntés à différentes sources assez corrompues, qui découlaient toutes d'un même chapitre de Théophrastc.

Mais la source commune de Cicéron et des Placita de Plutarque est moin» ancienne. En effet on lit dans les Placita de Plutarque (I, 7, M) que, pour Thaïes, Dieu était rinlelligcncc du monde; ailleurs il dit qu'elle le parcourt en tous sens. Les expressions voD'; toîj xocaoy et o;V,/.£!v appartiennent aux Stoïciens. Le modèle du fragment de Cicéron semble venir d'un ouvrage composé h l'époque de Diogène deBabylone, ou peu de temps après lui; car Diogène est le dernier philosophe dont l'opinion sur les dieux soit mentionn(;e. Suivant M. Jlayor {ibid.,LU}, nous devons remonter jusqu'à Apol'odore, 6 zrinoTÛoawo;, le prédécesseur de Zenon dans la chaire d'Épicure. Il florissait vers la fin du second siècle avant J.-C, et composa, dit-on, plus de quatre cents volumes. M. Diels veut que l'auteur qui est la source commune de Cicéron et des Placita appartienne au temps où les idées stoïciennes commençaient à régner partout, c'est-à-dire a l'époque des éclectiques, dont les études inspiraient Cicéron, V'arron, Aétius et toute la philosophie du premier siècle avant J.-C. Mais ce sont ici de simples conjectures dont il faut reconnaître l'incerlitude, tout en admirant la sagacité de leur auteur.

216 CHAPITRK VIII.

puisé (1). Non seulement Cioéron avait entendu Zenon, mais encore il avait lu et connaissait ses écrits. Il nous dit : « Tel est le portrait de la béatitude épicurienne emprunté aux paroles (verbis) de Zenon, de telle sorte qu'il n'y a pas moyen de le nier (2). » Zenon avait étudié l'histoire de la philosophie, comme on le voit par Diogène de Laerte, qui mentionne le livre X r^? -ïô'i oiXitcowv ijv-i^îo)? (3). Cicéron citait Zénou et Phèdre comme les meilleurs interprètes de la doctrine épicurienne; mais c'est à Zenon que Philon envoyait ses élèves pour leur faire bien connaître l'épicurisme (4). Cicéron peut donner à Phèdre le nom de « philosophe distingué. « louer la politesse et les connaissances de Philodème ; c'est Zenon qu'il place au premier rang des Épicuriens (5).

Le livre de Philodème, comme l'exposé de Yelleius, fait succéder à la critique de la théologie des autres philosophes l'apologie de celle d'Èpicure. Mais ici nous ne trouvons presque plus de rapports entre Philodème et Cicéron, ce qui prouve que ce dernier, à partir de là, se montre bien plus indépendant de son modèle grec et que peut-être il cesse de le reproduire pour s'abandonner k lui-même et à ses souvenirs personnels. Cicéron, pour la fin de l'exposition de Velleius, a pu s'inspirer de Zenon : il ne semble pas qu'il l'ait copié.

(Il II est vrai que Cicéron veut peut-être seulement faire remarquesou propre talent d'écrivain. — (i) Tuic, III, 17, 38. — (•") X, 3. — (4) De nat. deor., I, 21, 59. — (5) Zénou, dit M. Seliiclie, élait pour Pliilodèn'.^une autorité. Pliilodème dans le -spUJ5;ÔH;'=;(éd. Goniperz, p.tl.S, 1. 18) se reporte à Zenon. Petersen (p. 8) menlionnc un écrit de Pliilodème sous le titre latin ; « De mirihas ac vitils, opus ex librj Zeiionis contractum ». On trouve le nom de Zenon dans le titre mutilé d'un traité de Philodème (no 1389, préface des HerculanensM publiés iiOxi'onl, l, p. 3), et dans le r.Bp\ ot)[jlî;[i)v (p. 24, 26, éd. Gomperz). Que pour la doctrine épicurienne sur les dieux Philodème se rattai:he directement à Zenon, c'est ce qu'on voit par le titre d'un ouvrage « -3o'i -S>y Oiôlv J-jt:')/ oj^évir;; S'.aYtoyf;; xaïi ZrîvtDva >, dont On trouve les restes dans le tome VI des volumina Heiculaiieiisia édités i Naples.

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