LA CRITIQUE DE COTTA
A l'époque de Cicéion les Romains avaient depuis longtemps perdu toute croyance aux dieux de l'ancienne Rome ; mais on continuait d'ol)Sefver scrupuleusement les rites du culte traditioiuiel parce t[ue la religion était moins une affaire d'àrae qu'un instrument politique. « Tandis qu'on poursuivait un grand personnage, M. iEmilius Scaurus, pour avoir négligé quelques sacrifices, on laissait César, grand pontife, nier en plein Sénat l'immortalité de l'âme (1). » C'est qu'on séparait complètement la conviction intime des pratiques extérieures. Les Romains, chez qui les pontifes étaient en même temps des magistrats, avaient toujours subordonné au culte la partie dogmatique et l'esprit à la lettre. L'importation à Rome des idées grecques à l'époque de Scipion et de Lélius n'affaiblit pas cette habitude. Polybe louait les Romains d'avoir su se faire une religion si peu chargée de dogmes ou de fables scandaleuses, et en même temps si favorable à leurs desseins politiques. Les hommes d'État romains se crurent obligés de maintenir, sans y rien changer, une institution qui avait tant servi à la grandeur de leur pays. Mais s'ils remplissaient avec une gravité antique leurs fonctions d'augures ou de pontifes, lorsqu'ils avaient dépouillé tout caractère officiel et s'entretenaient avec leurs amis, ils ne craignaient pas de laisser voir tout leur scepticisme. « Il est malaisé de nier l'existence des dieux dans l'assemblée du peuple, dit Cotta ; mais dans une conversation particulière rien n'est plus facile (2). »
L'incrédulité n'existait pas seulement dans leo hautes classes et chez les gens éclairés: elle avait aussi pénétré chez le peuple. Les Plébéiens, qui n'avaient pas de foyer, n'avaient d'abord pas non plus de culte recoimu. Ils avaient toujours regardé d'un mauvais œil la religion ofticielle que les pontifes, choisis primitivement parmi les Patriciens, mettaient au service des intérêts de leur ordre. Plus tard on ne craignit pas de se moquer
(l) G. Boissiur, lu relvj. romnine, I, 6i. — (-2) De nat. deor., l, ii, 61.
21 s CHAPITRE VIII.
sur le théâtre des dieux de la Grè(;e et île leurs aventures scaudaleuses; mais bientôt ces dieux se confondirent avec les sévères divinités du Latiura. et le mépris dont les premiers étaient l'objet rejaillit sur les secondes. Celles-ci furent même bafouées directement. Le terrible railleur Lucilius, un des principaux membres du cercle des Scipions, se moquait des « inventions de Faunus et de Numa, » c'est-à-dire du culte national.
L'incrédulité la plus complète s'alliait très bien avec la superstition. « Sylla, qui avait volé les trésors de Delphes, portait sur lui une petite image d'Apollon, qu'il embrassait de temps en temps, comme Louis XI, et à laquelle il adressait de ferventes prières (1). » « César, depuis ujie chute qu'il avait faite, ne montait pas en voiture sans prononcer une parole magique qui devait le préserver de tout accident: il raconte dans ses mémoires les prodiges qui avaient annoncé sa victoire de Pharsale , et il gardait précieusement le palmier noir qui ce jour-là, dit-il, avait percé tout à coup le pavé d'un temple (2). » Les apparitions troublaient parfois les plus fermes courages. Tel fut le spectre qui se présenta devant Brutus veillant dans sa tente et lui dit: « Je suis ton mauvais génie; tu me reverras dans les plaines de Philippes. » Brutus fit part de cette vision à Cassius, qui lui expliqua, comme Lucrèce, la vanité des songes. Mais, à Philippes, Gassius, vaincu par Antoine^ crut voir devant ses yeux le visage sanglant de César: « Je t'avais tué, cependant, » s'écria-t-il, et il se jeta sur la pointe de son épée. A la fin de la république romaine il y avait autant de superstitieux que d'incrédules.
C'est pour combattre les idées superstitieuses sur les dieux queCicéron composa le de ncUura tleorum. Dans cet ouvrage Cotta critique à la fois la théologie des Épicuriens et celle des Stoïciens. Les arguments pour prouver l'existence des dieux ne servent, dit-il, qu'à rendre cette question douten.se (;3). C'est à faire aux philosophes de rendre compte delà religion: mais, si
(1) G. Boissier, ibul, I, 60. — (-2) De Champagny, les Césars, t/«, II, 198. — (3) De mit. deor., 111, 4, 10.