‹ Essai sur les traités philosophiques de Cicéron et leurs sources grecquesChapitre 46 sur 70 · LE LIVRE I DU « DE X.VTURA DEORUM · texte numérisé non relu

LE LIVRE I DU « DE X.VTURA DEORUM

les preuves philosophiques ne sont pas décisives, on n'en doit pas moins croire aux dieux parce que les anciens Romains y ont cru (1). Cotta raisonne ici tout à fait comme un théologien de nos jours qui attaquerait l'autorité de la raison pour la remplacer par la toi. Mais il oublie qu'à ce moment la tradition était fort ébranlée à Rome : ce n'était pas lorsque la république était presque détruite qu'on pouvait en appeler à la tradition.

On dirait que Cicéron a été irrité par les deux dogmatismes en sens contraire des Epicuriens et des Sto'ic'iens, et qu'il a voulu faire voir la vanité de leurs prétentions. En efi'et les Épicuriens semblaient ne douter de rien et parlaient des choses divines avec tant d'assurance qu'ils avaient l'air de revenir sur l'heure de l'assemblée des dieux (2). Aussi bien ces dieux, si Épicure n'ose pas les nier, il les réduit à leur plus simple expression. Ils n'ont ni sang ni corps, mais un semblant de corps et un semblant de sang. Épicure subtilise la substance de leur être au point de la détruire; ses dieux ressemblent à ces esquisses légères où l'on ne trouve que les lignes principales: ce sont des dieux au trait, monogrammi. Ce sont aussi des dieux fainéants : tranquilles dans leurs intermondes ils ne s'occupent pas de ce qui se passe dans l'univers. En présence de ces exagérations Cicéron dut ressentir l'impatience qui porte les esprits circonspects à dépasser dans leurs négations les bornes de leur conviction intime. Ainsi s'expliquerait la nuance d'athéisme qu'on trouve dans les paroles de Cotta.

Quel a été le modèle de Cicéron pour la critique faite par Cotta de l'exposition de Velleius? On a cru que le discours de Cotta au livre I comme au livre III du de natura deorum était emprunté à l'un des nombreux écrits de C'iitomaque (3).

Mais dans le livre III Cotta cite souvent Carnéade; ici il ne le fait pas une seule fois. De plus, la polémique de Carnéade était surtout dirigée conta'e les Sto'iciens; les Épicuriens et les autres philosophes ne venaient qu'eu seconde ligne. Cottamontrepour le Portique uneprédilectiou qui étonne chez un Académicien (4), et

(1) De nat. deor., III, "2, 6. — (-2) Ibid., I, 8, 18. — (3; S.^hômanii (introd. au de nat. deor., p. 18). — (4) De mit. deor., I, ?,Q, 100 ; 4t, 1-21.

qui ne peut s'expliquer que si l'on voit là l'indication du modèle de Cicéron. Enfin, au terme de son exposition, Cotta cite le livre V de l'ouvrage de Posidonius sur les dieux: c'est le seul écrit qu'il mentionne. Or il est naurel qu'il indique ses sources au commencement ou à la fin de son exposition. Le livre de Posidonius semble donc avoir été le modèle de Cicéron pour le discours de Cotta au livre I (1). — Laquelle de ces deux opinions est la plus vraie.

Cotta die, à la fin de son discours (2), qu'en réalité Épicure ne croit pas à l'existence des dieux et n'a l'air de l'admettre que pour ne pas se faire haïr. Cotta s'appuie sur l'autorité de Posidonius pour confirmer son assertion. Mais, ailleurs, il soutient que les dieux ne sauraient avoir la forme humaine (3) : or, suivant les Épicuriens, ils ne peuvent en avoir d'autre; on devrait dès lors nier leur existence. Épicure ne le fait pas par crainte, non du peuple, mais des dieux. Ce passage est en contradiction formelle avec celui cité plus haut. La partie où se trouve le second passage ne saurait donc être empriuitée à Posidonius, comme la fin du discours de Cotta: elle vient plutôt de Clitomaque.

Une preuve que Cicéron s'est insi)iré de Clitomaque, c'est qu'on lit chez Sextus Empiricas (4j la même opinion sur la piété d'Épicure que dans le de nuiura deortim (5). Cotta combat la doctrine de Déniocrite, suivant qui nous connaîtrions les dieux par des images qui arrivent jusqu'à notre œil (6) ; il y a chez Sextus un passage analogue. Sextus, il est vrai, déclare que dans la critique des preuves de l'existence de Dieu, il ne veut pas^s'attarder à suivre Clitomaque et les autres Académiciens, qui ^s'appesantissent sur les détails (7). Mais il ne tient pas parole, comme il l'avoue lui-même. Sextus reproduit les arguments de Carnéade. On peut croire que Cicéron fait de même ; seulement il donnerait aux raisonnements sceptiques une forme

(1) TeuffGl, Hist. de la litc. rom., 3e éd., p. 347. — (-2) De nat. deor., I, 44, 123. — (3) I, 30, 85. — (4) IX, §§ r>8 et 64. — (5) I, 30, 83. — (6) I, 38, 101. Cf. Sû.xlus, IX, 42. — (7) Hartfelder, B/ifi». ,V!(s., 1881, p. 2-28.

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plus concise, et parfois, dans sa manière rapide de composer, il en négligerait quelques-uns.

Cotta nie que tous les hommes aient l'idée des dieux(l;, ce qui était un argument des Stoïciens; ceux-ci accordaient la même valeur que les Épicuriens au consentement universel. Plus loin Cotta nomme Diagoras l'athée et Théodore (2). Le même rapprochement se trouve dans Sextus (3). Cotra et Sextus s'accordent aussi à ranger Protagoras parmi les athées. Il est vrai que ceux-ci sont cités en plus grand nombre par Sextus que par Cotta, et qu'ils racontent différemment la mort de Protagoras. Mais après la mention de Protagoras on trouve immédiatement chez Sextus le passage de Cicéron sur la piété d'Épicure (4j. Cicéron ne nomme pas Critias parmi les athées, mais il expli(iue son athéisme de la même façon que Sextus. qui le nomme, Sextus (ô) et Cicéron (6) se servent des mêmes expressions. ij'î-7;ç, inelas, sjtîSïîjc, sanctitas ; ils délinissent de même la piété, une sorte de justice à l'égard des dieux » et la sainteté « la science du culte à rendre aux dieux ».

Cotta prétend que les mystères d'Eleusis, de Samothrace et de Lemnos sont plutôt des phénomènes naturels que religieux {7).^ Ceci est tout à fait contraire à la doctrine des Stoïciens, qui s'efforçaient d'unir la philosophie à la mythologie. — Cicéron, comme exemples de fantômes imaginaires, nomme la Chimère, Scylla, les Centaures (S). Les mêmes exemples se retrouvent chez Sextus pour le même objet (9). Mais il semble qu'ils étaient passés en proverbe; car on les trouve cités dans le dialogue apocryphe de Platon, l'Aœiochus (lOj, et Balbus dit: . Y a-t-il quelqu'un qui croie que l'hippocentaure ou la Chimère aient existé ? . (Il) La réduction à l'absurde de la doctrine épicurienne qui attribue aux dieux la forme humaine (12) rappelle Sextus (13). On trouve chez Sextus (14) une phrase qui répond exactement à un passage de Cicéron : . Es ont dit que

(1) l, 2S, 61 - (i) I, 00, 63. (3) ,x, ^3. (î, ,, 30, gg. (j) ^^ li^. - (6) I, 41, 116. - (7) I. i-1, 119. (Si l. 3S, 10.5-IO.S. — (9) l.X 49, liri-JS. (10) 369 C- (11) De nat deor., II, i, 3. - (l-^i I .34 94' - (13) IX, 178. - (14; IX, 14. ' ' "

toute hi doctrine sur les dieux immortels avait été imaginée pur les sages. » (l)

Les deux derniers chapitres du livre I de Cicéron présentent une couleur stoïcienne; mais ils renferment des idées déjà exprimées (2), et l'on y trouve encore, à propos de Démocrite, un rapport étroit avec Sextus(3). Celui-ci parle comme Cicéron de la société des hommes avec les dieux et des hommes entre eux (4). Cicéron nomme la bienfaisance et la bonté dont Sextus ne fait pas mention ; mais c'est qu'il reproduit son modèle avec plus de soin. Quant à l'absence de liaison entre les deux derniers chapitres et ce qui pi'écède. ce serait une faute de composition résultant de la rapidité avec laquelle Cicéron a éciit sou ouvrage.

L'opinion qui regarde Clitomaque comme le modèle de Cicéron lorsc[u'il fait parler Cotta, à la fin du livre I du de nal.ura deorum, semble donc prouvée. On ne pourrait, dit-on, infirmer le parallèle entre Cicéron et Sextus qu'en montrant que les principaux passages de Sextus se trouvent dans une exposition stoïcienne de la théologie (5).

Mais les ressemblances entre les deux auteurs sont peut-être moins frappantes qu'on ne le dit. A l'époque de Cicéron, ou négligeait les différences entre les doctrines pour considérer surtout les ra.pports apparents.

On peut aussi donner des arguments considérables en faveur de l'opinion qui voit dans un Stoïcien le modèle dont s'est servi Cicéron pour le discours de Cotta (6). Cicéron se trouve parfois dans un accord aussi parfait avec Sextus Empiricus que plus haut avec Philodème. Malheureusement on ne peut pas reconnaître par l'exposition décousue et qui se répète souvent de Sextus quelle était la nature de la source à laquelle il a puisé. Aussi bien rien n'empêchait Posidonius de se servir d'un travail de Clitomaque pour son propre ouvrage sur les dieux, de même qu'un Sceptique postérieur, ou un compositeur de Ptecite pouvait employer le livre de Posidonius.

(1) I, 42, 118. — (2) I, 41, 113 et 36, 100. - (3) IX, 19. - (4) IX, 131. — (o) Hirzel, I, 45. — (6) Schwenke, ibid., p. 53.

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