LE LIVRE I DU « DE >'ATURA DEORUM
Posidonius est cité à la fin du discours de Cotta, etl'on est forcé d'avouer que les deux derniers chapitn^s ont une couleur stoïcienne. On peut attribuer à Posidonius la fin du livredepuis rénumération des athées (1;. On trouve en effet, indépendamment de la citation de Posidonius, des phrases qui indiquent une origine stoïcienne. On dit à Épicure que sa vénération pour les dieux est sans objet; c'est aussi le reproche qui lui est fait dans Plutarque (2). — Nous lisons dans Gicéronles mêmes définitions de la piété et de la sainteté que dans Sextus. Mais ces définitions sont données dans l'exposition de la morale stoïcienne chez Scobée (3). Qu'elles se retrouvent chez Sextus dans les preuves de l'existence de Dieu, c'est peut-être un signe qu'elles sont empruntées aux Stoïciens, et non que Cicéron s'inspire ici d'un Sceptique. — La distinction de la religion et de la superstition (4) appartient aux Stoïciens , comme on le voit par Cicéron lui-même (ô) et par Cornutus (6). Le reproche que Cotta fait aux Épicuriens de ne pas placer en Dieu la bonté et la bienfaisance (7) est aussi emprunté aux Stoïciens.
» Combien la doctrine des Stoïciens est préférable (à celle d'Épicure), dit Cotta (9); ils pensent que les sages sont les amis des sages, même lorsqu'ils ne les connaissent pas. » On oppose ici l'amitié de personnes qui ne se connaissent pas et qui sont éloignées les unes des autres à l'impossibilité dans la doctrine d'Épicure de dispositions bienveillantes, même entre gens qui vivent ensemble, hommes ou dieux. Il faut par conséquent attribuer cette doctrine à un Stoïcien, c'est-à-dire à Posidonius, plutôt qu'à un Académicien.
Cependant nous devrions admettre la seconde supposition, si nous trouvions dans ces passages quelque opinionnon stoïcienne qui indiquerait réellement une source sceptique. Mais tel n'est pas le cas ici. — Un Stoïcien, dit-on, ne saui'ait avoir parlé des mystères comme le fait Cotta (10). Mais il faut mettre ce pas-
(l) 1, 41, ll.H. — (-2) Sloic reimg., ch. 6, 3. — (3) Ed., Il, 12-i H(;er. Cf. Diog. Lacrt., VII, 119. - (4) I, 42, 117. — (o) II, iS, 71. — (6) De mt. deor., éd. Gale, p. 23G : cî; -o vj'ji^.i'.-i, iXÀi >xt\ v.i zo oz'.iiSa-.tiovîîv. — (7) I^ 43, lil. — (8) PIul., de corn, not., ch. oi, l. — (9) I, 43, l-2l'. — (10) 1, 4-2,
sage au compte de Cicéron seul: car il n'est pas du tout à sa place, et il trouble la suite des idées. On trouve des pensées semblables dans Sextus ; mais l'auteur grec ne parle pas des mystères; il n'en était sans doute pas question non plus dans le modèle de Cicéron ; celui-ci les a introduits dans son récit en se rappelant le livre I des Tvsculanes (1), oii ils viennent immédiatement après lamention des hommes divinisés. La citation de vers empruntés à un poète tragique romain prouve aussi que Cicéron ne relève ici que de lui-même. On peut donc conclure avec certitude que la fin du livre I du de natura cleorum est, pour l'essentiel, empruntée à Posidonius. Mais les parties qui précèdent s'accordent avec la fin du livre. Ainsi Diagoras, Théodore et Protagoras sont cités ensemble comme athées (2) ; il est vraisemblable que les paroles de Cicéron dans ce passage sont empruntées au même auteur que les détails analogues qu'on lit dans les derniers cliapitres (3).
Une autre particularité remarquable, c'est que Cotta semble, à partir du 1 76, développer les idées dont nous trouvons comme le résumé au § 123, et qu'on doit nécessairement attribuer à Posidonius.
Mais reste toujours la contradiction signalée plus haut entre les deux jugements portés sur la piété d'Épicure. Toutefois ces deux passages (4) ne sont peut-être pas empruntés à. des auteurs différents. Il est possible que l'ouvrage imité par Cicéi'on mentionnât sur la piété d'Rpicure deux opinions opposées, comme celles que nous trouvons chez Sextus (5). Cicéron pouvait donc se décider pour l'une ou pour l'autre de ces opinions, ou les rapporter séparément.
On trouve dans les développements qui précèdent et qui suivent le|85 des idées stoïciennes. Cotta demande si un physicien n'a pas honte d'aller chercher un témoignage de la vérité chez des esprits gâtés par la superstition (6) ; on lit le même argument dans le livre II (7). On rencontre la doctrine stoïcienne de la divinité du monde et des astres (8), celle de la finalité
(I) I, 13, 29. - (-2) I, 23, 63. — (3) I, 42, 117. - (4) I, », 123; 30, 83. - (o) IX, 38 et 64. - (6) I, 30, 83. - (7) 17, 43. — (8) I, §§ 87, 05.
LE LIVRE I Dr: « DE >".VTrRA DEORUjr ». '.iZO
dans la nature et en particulier dans le corps humain (1), la preuve de l'existence de Dieu tirée de la contemplation de ses œuvres {'Z).
Cicéron nous donne, au commencement de son discours, une sorte de plan pour les développements qui suivent: « Dites-moi d'où viennent les dieux, où ils sont, quel est leur corps, leur âme, leur vie (3) » ; et il parle aussitôt de la théorie qui fait naître les dieux des atomes, quoique Yelleius n'ait rien dit de cette théorie. Cotta passe ensuite à la forme des dieux (4), et il réfute le passage correspondant de l'exposition de Yelleius (5), en laissant de côté la question du séjour divin. Mais il rappelle plus tard (6) l'ordre indiqué dans le discours de Yelleius, et il se dit en droit de parler de la demeure des dfeux, quoique Yelleius ne l'ait pas fait. Toutefois il se hâte de reprendre la critique de l'exposition de la théologie éincurienne au point où il l'a laissée (7). La présence des idées exprimées au 1 103 ne peut s'expliquer que parce qu'elles se trouvaient dans le modèle grec de Cicéron. Il avait à concilier l'obligation de réfuter successivement les opinions exposées par Yelleius, et le penchant à reproduire avec exactitude l'ordre du modèle qu'il avaij sous les yeux. Or les idées contenues dans les || 103 et 104, comme iniv exemple la conformité des appétits de chaque être avec sa nature, sont tout à fait stoïciennes.
Ce passage est important, parce qu'il nous montre que Cicéron avait entre les mains un livre qui combattait pied à pied la théologie épicurienne. H est peu probable que Cicéron ait emprunté ces critiques successives à un ouvrage académicien ; celui-ci aurait sans doute contenu une critique générale des doctrines religieuses des différents philosophes, dans laquelle on aurait sui\i non l'ordre des écoles, mais celui des matières ; et Clitomaque n'a pas dû écrire de livre consacré tout entier à la théologie épicurienne. On ne dit nulle part que Carnéade ait fait d'Épicure ime critiqTie aussi approfondie, tandis ([u'on paile toujours de sa polémique contre les Stoïciens.
(1) 1. §^ 9-2 ol 99. - (-2) I, 36, 100. - (?.) 1, -23, 65. - (i) 1, §§ 76-102. — (3) 1, §i 46-48. - (6) I, 37, 103. — (7) I, 19, 49.
et de celle des Stoïciens contre les Épicuriens. Nous pouvons donc attribuer aux Stoïciens les arguments contre les Épicuriens dont Cotta ne nomme pas les auteurs, par exemple la critique de la physiriue de Démocrite et d'Épicure (1).
La critique de la preuve de l'existence de Dieu par le consentement universel (2) est un argument de la nouvelle Académie ; mais Gicéron pouvait très bien ne la devoir qu'à lui-même : il ne veut pas, dit-il, y insister davantage, parce que cet argument est commun à d'autres philosophes. Ces paroles prouvent que l'ouvrage qu'il avait sous les yeux était emprunté au Portique et ne parlait pas de cette objection. S'il avait appartenu à l'Académie l'objection eût été longuement développée, comme une des critiques principales adressées aux Stoïciens. On trouve des réminiscences qui ne peuvent venir que d'un Sceptique ; mais elles jurent avec le contexte et doivent être attribuées à Cicéron, qui ne voulait pas qu'on oubliât que c'est Cotta, c'est-à-dire un Académicien, qui parle. D'autre part. Cotta se moque de l'Académie (3) ; le modèle de Cicéron n'étant pas emprunté à l'Académie, il oublie qu'il est lui-même de cette école.
On pourrait objecter qu'il n'est pas vraisemblable que Cicéron ait pris à un Stoïcien la critique qu'il met dans la bouche d'un Académicien. Mais Cicéron n'est pas si scrupuleux lorsqu'il s'agit de combattre Épicure. Cicéron semble s'être également servi d'un ouvrage stoïcien pour la critique de la morale d'Épicure au livre II du de finibus. Or on trouve une grande ressemblance de composition entre les deux livres (4).
La réfutation des Épicuriens dans le de natura deorum. doit appartenir à une autre source que celle des Stoïciens. En effet, Cicéron dit au commencement du livre I qu'il imite Carnéade pour la réfutation du Portique : pour celle d'Épicure il ne nomme personne. Or il avait déjà probablement choisi et examiné ses modèles lorsqu'il écrivit cette introduction ; par suite s'il avait résolu de prendre, pour la critique d'Épicure,
(I) I, §§ 63 et 108. — (-2) I, 2-2, 62. — (3) 1, 29, 80. - ('n Cf. Madvig, •2' éd. du de fin., préfnce.p. LXIl.
LE LIVRE I DU « DE XATURA DEORCM ». 227
un ouvrage de Clitomaque, il aurait déjà nommé auparavant Carnéade, ce quïl ne fait qu"aj)rès avoir parlé des Stoïciens.
Cotta suit de près l'exposition de Velleius et s'y reporte souvent. C'est ce qu'indiquent les nombreux endroits où il fait directement allusion à des expressions ou à des pensées de Velleius. Ce qu'il y a de remarqua'ole, c'est qu'à partir du 1 111 il n'existe plus de semblables allusions. De même à partir du § 75 on rencontre très souvent, plus tard assez fréquemment, après le | 115 très rarement des passa.Ljes qu'on trouve déjà dans des écrits antérieurs de Cicéron, surtout les Académiques et le de finib'is (l). Ces passages doivent être attribués , sinon entièrement , du moins en partie , à des réminiscences de Cicéron lui-même. C'est une preuve que dans la première partie du discours de Cotta Cicéron était bien plus indépendant de son modèle que dans les derniers chapitres (2).
Pour le livre II du de /ïnibtf.s Cicéron s'est beaucoup moins servi d'un modèle grec que pour le livre I. Alors, comme ici, on ne saurait affirmer expressément qu'il ait puisé à une source sto'icienne et non académicienne. La première supposition nous parait préférable : nuiis le doute reste permis et il montre que Cicéron doit beaucoup à lui-même et reproduit moins exactement son modèle grec, de telle sorte que la détermination de ce modèle devient moins facile, et. dans une certaine mesure, moins importante (3).
(I) D^ fin., I, §•§ n--26, et II, pa.'isim. — (-2) Schwenke, ibid., oT, sq. — (3) Une conjecture ingénieuse, c'est que 1.1 réfutation de Velleius par Cotta est empruntée au livre V du r.ta\ ftiS>; de Posidonius, qui est justement cité à la fin du discours de Cotta (Schiclio. ibid., p. 38-2). Nous aurons plus tard à examiner l'hypothèse d'après laquelle l'exposition de la théologie stoïcienne par Balbus, au livre II, serait empruntée aux quatre premiers livres du keoi
Les livres II et II! <lii « île natura «leornm ».
Le livre II du de natura deurum. L'exposition de la tliéologie sloiciorine par Balbusest empruntée au r.ipMiwj de Posidonius. Mais la quatrième partie, sur la providence par rajiport ù riiommc, et peut-être la troisième, sur la providence en général, paraissent venir du -sp- -povo'ii; de Panétins. La seconde partie est imitée non d'ApoUodore, mais de Posi'Jonius, qui est aussi la source du reste du livre. — Le livre III. La rét'utalion de lialbus par Cotta est inspirée d'un écrit de Clitomaque. La critique, aujourd'hui perdue, de la doctrine stoïcienne sur la Providence et VOclnviu.i de Minutius Félix. Les Antirpiltés divines de Varron et le de natura deorum. Caractère de ce dernier ouvrage.
Le livre II DU « DE NATUR.\ DEORUM ».
Cicéron a exposé et critiqué la théologie épicurienne dans le livre I du de natura deoru->n ; dans le livre II il expose la théologie sto'icienne par l'organe de Balbus.
Les Stoïciens avaient repris la tradition de Platon, qui s'efforçait de trouver un sens raisonnable aux légendes mythologiques. Ils ne rejetaient pas les superstitions populaires, comme faisaient les Épicuriens; ils cherchaient à les interpréter. Dans leur désir d'expliquer tout ce qu'on avait dit sur les dieux, ils se laissaient parfois aller à des exagérations manifestes et ils découvraient une signification morale à des actions tout à fait ridicules ou honteuses. Le rapprochement de la théologie stoïcienne et des religions populaires ne présentait pas de grandes difficultés, la doctrine des Sto'ïciens étant un panthéisme matérialiste qui confondait Dieu avec les forces de la nature. Il était facile de donner un nom à chaque force particulière et d'en faire un dieu spécial. La seule différence qu'il y eût entre les Stoïciens et les croyants ordinaires, c'est que ceux-ci regardaient chaque divinité comme une persoime dis-