‹ Essai sur les traités philosophiques de Cicéron et leurs sources grecquesChapitre 52 sur 70 · LE LIVRE III DU « DE >'ATURA DE0RL1I · texte numérisé non relu

LE LIVRE III DU « DE >'ATURA DE0RL1I

Dans la dernière partie du livre Cotta montre que la raison n'est pas pour l'homme un présent si enviable (1); car bien souvent elle ne sert qu'à faire le mal. Les dieux ne s'occupent pas de punir le crime, ni de récompenser la vertu, et ils seraient injustes, si. comme on le dit, ils rendaient les enfants responsables des fautes de leurs parents. Cicéron, pour cette dernière partie, semble n'avoir pas eu de modèle grec sous les yeux, ou du moins s'en être inspiré très librement. Les vers, en assez grand nombre, qu'il cite viennent des poètes tragiques romains; presque tous les exemples sont tirés de l'histoire romaine, et les traits empruntés à l'histoire grecque ne présentent aucune particularité qui permette de supposer que Cicéron les a transcrits du livre de quelque philosophe grec.

Il y a cependant une exception qid fait croire qu'ici, comme pour le reste du discours de Cotta, Cicéron avait sous les yeux un traité de Clitomaque. Cotta dit : « Critolaiis a détruit Corinthe, Hasdrubal Carthage. Cesont euxqui ont crevé les deux yeux du rivage maritime, et non quelque dieu : car vous niez que Dieu puisse éprouver la moindre colère. Mais du moins il aurait dû venir à leur secours et sauver de si grandes et si belles cités (2). » Le regret qu'on exprime ici de la ruine de ces deux villes est bien surprenant dans la bouche d'un Romain comme Cotta (3). Gomment devait parler un Romain, c'est ce que montre Cicéron. « Il faut, dit-il, faire la guerre pour pouvoir vivre en paix sans dommage ; après la victoire il faut sauver ceux qui n'ont pas été cruels ni barbares dans la guerre ; c'est ainsi que nos ancêtres ont reçu dans Rome les Tuscuîans, les Éques, les Volsques, les Sabins. les Herniques. Mais ils ont

sonl formés par • un concours volonlaire d'alonm's, pour lequel il n'est besoin ni d'artiste, ni déjuge, ni de cn-ateur •. C'est bien ici l'explication c^picurienne de l'origine du monde, comme nous aurons occasion de le voir dans le de fnto. Seulement Balbus ra|)pelle les harmonies de la nature (11. 30, 75); Ca-cilius se contente de les mettre en doute (o, SJ-IO) ; l'état actuel du monde ne l'enthousiasme pas du tout. Les Épicuriens ont peut-être nié .simplement la finalité sans essayer d'en rendre compte par la déclinaison volontaire des atomes.

(!) III, 26, 6(5. — (-2) III, 3S, i)l. — (3) Hirzel, Un,]., 1, p. US.

renversé de fond en comble Carthage et Numanee. Je voudrais qu'ils ne l'eussent pas fait pour Corinthe ; mais je crois que ce qui les y détermina, c'est sa position : ils ne voulaient pas qu'elle excitât jamais à faire la guerre (1). » Il ne convenait pas à un Romain de laisser entendre une plainte sur la ruine de Carthage, l'ennemie mortelle de Rome ; mais une telle plainte n'était pas choquante chez Carnéade, et elle était naturelle chez Clitomaque, qui était de Carthage, et qui, après la ruine de cette ville, écrivit un livre pour consoler ses compatriotes. Que Gicéron ait transporté, sans y rien changer, les paroles en question dans son propre ouvrage, et n'ait pas vu combien elles y étaient déplacées, c'est une preuve de la rapidité avec laquelle il a composé le de natura deorum.

De quelle manière Cicéron s'est-il servi de Clitomaque, et dans quelle mesure la critique de Cotta permet-elle de deviner le contenu et la forme de l'ouvrage grec (2) ? Dans cet ouvrage on ne se reportait pas à l'écrit auquel était empruntée l'exposition de Balbus ; car cet écrit était postérieur à l'ouvrage de Clitomaque. Nous avons vu que le livre II est divisé en quatre parties. Cicéron aurait dû transporter cette division dans la réfutation dont il empruntait les matériaux à Clitomaque; il aurait dû s'attacher aussi dans le détail à l'ordre suivi dans le livre II, et transformer, s'il était nécessaire, les arguments de Carnéade dirigés contre Chrysippe, de fai;on qu'ils fussent également valables contre les philosophes dont s'était inspiré Balbus. En un mot, il eût fallu adapter la critique que la nouvelle Académie faisait des Stoïciens à l'exposition de Balbus avec un soin dont Cicéron, avec sa manière rapide de travailler, n'avait pas l'habitude. Il n'est donc pas étonnant qu'on trouve beaucoup de manques de correspondance et de négligences dans le livre m ; le nombre s'en augmenterait encore, si nous n'avions pas perdu la plus grande partie du passage sur la Providence.

Cicéron rappelle de deux faisons dift'érentes les preuves et les dogmes stoïciens que Cotta doit critiquer: ou bien il se reporte

■ (l) De ojf., I, U, 35. — (-2, Schweiike, ib., p. 140.

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spécialement à une expression de Balbus : « tu disais, tu faisais observer, il le semblait » ; ou bien il désigne d'une manière générale ces opinions comme étant celles des Stoïciens : » vous dites, vous avez coutume dédire, il vous semble, ■> quoique plusieurs d'entre elles aient été tout particulièrement développées par Balbus. Dans le premier cas Cicéron avait évidemment sous les yeux le passage correspondant du livre II; dans le second, non. Il emploie tour à tour ces deux manières de s'exprimer ; mais il se sert exclusivement de l'une ou de l'autre pendant de longs passages (1). Ainsi, tantôt il s'attache de plus près à Clitomaque, tantôt il se reporte plus fidèlement à l'exposition stoïcienne. C'est ce que montre un rapide coup d'œil jeté sur le contenu du livre III dans ses rapports avec le livre II.

Pour la réfutation de la première partie du livre II, Cicéron déclare qu'il veut s'attacher étroitement au discours de Balbus. et il tient d'abord parole. Mais bientôt il renvoie à plus tard la critique de l'exposition stoïcienne (2). Il ne pouvait avoir d'autre but que d'échapper ainsi à la gène que lui causait la nécessité de reproduire l'ordre du discours de Balbus; il voulait ne pas aller chercher un à un ses arguments chez Clitomaque, mais les exposer quand ils lui tombaient sous la main.

L'écrit de Clitoma(iue devait contenir, comme premier argument contre la Providence, la preuve que les dieux n'existaient pas (3) ; on retrouve cet argument au début de la seconde partie du discours de Cotta. On comprend dès lors que. lorsqu'il s'agit de démontrer l'impossibilité du concept de Dieu (4), Cicéron s'attache de plus près à son modèle sceptique, et qu'au contraire, lorsqu'il critique les dieux particuliers des Stoïciens (5), il suive en partie l'exposition de Balbus. Cependant ici, à cause des nombreuses particularités, étymologies, interprétations, qu'il faut examiner, il est forcé de réfuter les passages correspondants du livre II (6), en chan-

(1) De la première §§ 6-28 ; 39-63: de la seconde §§ 29-38; 66-93. — (2) III, 7, 17. — (3) Voir la marche opposée II, 30, 73. — (4) §§ 29-38. — (3) p§ 39-64. — (G) 23, CO, sq.

géant quelque chose à leur disposition. Ce qui prouve la vérité de notre conjecture, c'est qu'en abordant la troisième partie (1), il dit qu'il la traitera avec plus de soin.

Nous ne pouvons plus en juger aujourd'hui ; mais la conclusion qu'on a conservée prouve combien Cotta se montrait ici indépendant de l'exposition de Balbus. Il réfute la démonstration stoïcienne de l'excellence de l'esprit humain (2), sans que rien rappelle cette démonstration.

Nous trouvons plus loin l'objection si souvent faite à la Providence que les bous souffrent, tandis que les méchants prospèrent (3) ; puis la réfutation de la théorie stoïcienne, sans que Cotta se reporte à l'exposition de Balbus ; il lui prête même le contraire de ce qu'il avait avancé. Ainsi il reproche aux Stoïciens d'avoir dit que la divinité ne s'occupe pas des individus (4) ; mais Balbus soutient justement le contraire et par le même sorite dont Cotta se sert maintenant à rebours (5). On voit par là que Cicéron n'avait plus alors sous les yeux un ouvrage sceptique.

On peut conclure de ce qui précède que les passages où Cicéron rappelle d'une façon générale les doctrines des Stoïciens (6) sont probablement une imitation fidèle d'un écrit de Clitomaque. On trouve aussi ailleurs (7) des traces de l'ordre suivi dans cet écrit; et c'est sans doute là que Cicéron a pris les matériaux de sa discussion ; mais il pouvait facilement ajouter du sien, si c'était nécessaire. Aussi ne saurait-on regarder comme certaineneraent empruntés à Clitomaque que les passages qui ont leurs analogues chez Sextus Empiricus.

A l'époque où Cicéron écrivit le de natura deorum, Yarron avait déjà publié son grand o\\\ïs.ge (S.e% Antiquités divines. L'étude des questions religieuses passionnait alors les esprits. « Les érudits et les jurisconsultes s'occupaient de ces questions, et même les hommes d'État les plus affairés ne les négligeaient pas. » (S)

(1) m, 23, 63. - (2) 26, 66 - (3) III, 32, ÎJ. — (i) III, 39, 93. — (o) H, 66, 163. — (6) §§ -29-38; 60, sq. — (7) §§ 20-28; 39-64. — (8) « .•Vtcius Cipilon, Lib.;oiij Viiraniiis considôraicii'. la religion dans

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