‹ Essai sur les traités philosophiques de Cicéron et leurs sources grecquesChapitre 53 sur 70 · CARACTÈRE DU « DK NATURA DEORUM · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DU « DK NATURA DEORUM

Mais ce qui distingue les Antiquités divines et tous les ouvrages du même genre du traité de Cicéron sur la yiatvre des dieux, c'est que celui-ci s'occupe de la religion en général, les autres de la religion romaine. Yarrou étudiait celle-ci en homme d'État qui voyait en elle une des causes principales de la grandeur romaine ; Cicéron examinait les principales doctrines sur les dieux eu philosophe qui veut avant tout connaître ce que chacune d'elles contient de vrai. En expliquant l'origine de légendes et de cérémonies religieuses qui menaçaient de tomber en oubli ou en désuétude, Varron cherchait à consolider l'État, dont la religion avait toujours été le soutien. Cicéron, au contraire, ne craignait pas d'ébranler la croyance aux dieux, fondement de toute religion. L'auteur des Antiquités divines s'était attaché à la philosophie du Portique qui donnait des mythes une explication rationnelle en les ramenant à des symboles physiques. Cicéron condamnait chez les Stoïciens le désir de satisfaire tout le monde et de trouver une raison plausible aux légendes les plus absurdes. Varron voulait faire une œuvre utile; il ne cachait pas que, s'il avait à refaire la religion romaine, il la ferait autrement ; mais il fallait l'accepter telle qu'elle était et se garder d'en montrer les défauts. En effet . il y a des vérités qu'il est bon que le peuple ne sache pas et des mensonges qu'il est bon qu'il prenne pour des vérités ». (1) Cicéron n'a pas cette prudence, il n'hésite pas à condamner les supersti tions populaires, sans se demander s'il est utile d'entretenir ces croyances, au lieu de les combattre. Il répondrait volontiers

ses rapports avec le droit civil. Julius .Modeslus et Titius s'étaient occupés des fériés; Masurius Sabinus et Cincius, des fastes; Gavius Bassus et Nigidius, des dieu.x en général ; Cornélius Labéon , des dieux pénates ; Verrius Flaccus et .Marcus Messaia avaient étudié à part Saturne et Janus. On connait de Yératius Pontificalis un livre Mir les supplications, et de l'illustre Trébatius, l'ami de Cicéron et d'Horace, un ouvrage considérable intitulé: de religiouibu-s ; les indiyitamenta étaient le sujet d'un traité que Granius Flaccus adressait à César, grand pontife, et César lui-même avait écrit sur les auspices un ouvrage dont Macrobe cite le onzième livre. » G. Boissier, Élude sur la vie et les ouvi-ages de Varron, p. 294.

(i) Saint Augustin, Cité de Dieu, IV, 31.

que le vrai ne saurait, jamais être nuisible, et il regarde comme le premier effet d'une éducation pliilosopliique de donner des idées plus saines sur la religion et sur les dieux (1).

Mais les arguments de Cotta contre l'existence des dieux et la Providence sont si forts qu'on a pensé parfois qu'il prêchait l'athéisme. Il dit, il est vrai, qu'il croit aux dieux de Rome sur la foi des anciens Romains et parce que cette croyance a fait la grandeur de la République. Mais ce serait ici une simple précaution oratoire, comme lorsque Cicéron, à la fin du de ncdiira deorurn, déclare que l'opinion de Balbus lui parait la plus vraisemblable.

Remarquons toutefois que pour être athée et s'avouer à soimême son athéisme il faut une certaine fermeté d'intelligence dont Cicéron parait avoir toujours manqué. « Ceux, dit-il, qui cherchent quelle est notre opinion sont vraiment trop curieux (2). » Mais on était en droit de demander à Cicéron ce qu'il pensait de l'existence des dieux et de leur providence, puisqu'il composait un livre sur cette grave question. On ne pouvait croire qu'il n'eût pas là-dessus des idées arrêtées, et beaucoup le soupçonnaient de partager le sentiment de Cotta.

Aussi bien il devait sembler étrange qu'un grand pontife développât tous ces arguments contre les dieux et la Providence, et les partisans de l'ancien ordre de choses s'indignaient sans doute de voir ceux-là mêmes qui étaient préposés à la garde des institutions religieuses en préparer la ruine. Ces critiques n'étaient pas sans quelque fondement et on les faisait sans doute à Cicéron de plus d'un côté. C'est pour y répondre qu'il déclare en tête du de divinatione, qui suivit le de natuy^i deorum, qu'il n'a pas dessein de nier l'existence des dieux, mais seulement de montrer l'insuffisance des raisons philosophiques par lesquelles on prétendait la prouver. Il semble que Cicéron était sincère.

Toutefois cette incertitude d'opinion, cette pensée flottante ne pouvaient plaire aux Romains, amis des idées nettes et des solu-

(1) De hg., I, "23, 60. — (-2) De nat. deor., I, 5, 10.

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tions précises. Les contemporains de Cicéron ne furent sans doute pas satisfaits du de oiatura deorum. Lorsqu'Auguste s'efforça de ranimer l'ancien culte, on alla puiser des renseignements dans les Antiquités d!fi/ie^'^ et l'on se tint en garde contre le de natura deorum. C'est dans le discours de Cotta, au livre lU de cet ouvrage, que Minutius Félix a pris les arguments épicuriens contre la Providence qu'il met dans la bouche de Cœcilius Natalis. Il est vrai que les Pères de l'Église, surtout saint Augustin, se sont beaucoup servis de Varron pour montrer l'absurdité des fables que les païens racontaient sur les dieux et les contradictions où ils tombaient. Mais Varron était une autorité universellement respectée, même par les chrétiens. Au contraire, les païens se défiaient du de natura deorum. Il devint entre les mains des adversaires du polythéisme une arme si redoutable que Dioelétien entreprit de l'anéantir. Mais les objections de Cotta, au livre III, contre la Providence s'adressaient à toutes les religions, et ce sont peut-être des chrétiens qui ont détruit cette partie de l'ouvrage de Cicéron. Là, comm.e dans le reste du livre, Cotta reproduisait les idées de Carnéade ; or nous savons par les Académiques (1) que Carnéade demandait: « Pourquoi Dieu, qui fait tout pour notre bien, a-t-il créé une telle quantité de serpents et de vipères, pourquoi a-t-il répandu sur terre et sur mer tant de causes de destruction ? » Cicéron n'ignorait pas que cette partie de son ouvrage pouvait exciter Tétonnement et l'indignation. Cotta disait, dans un passage aujourd'hui perdu du de natura deorum, qu'il ne fallait pas discuter publiquement ces questions, de peur qu'une telle controverse n'entrainàt la ruine des religions établies (2).

Mais le cercle de lecteurs auquel s'adressait Cicéron était très restreint. « La philosophie restait dans les livres et dans les écoles, et ni les unes ni les autres ne s'ouvraient à tous. Quoiqu'on écrivit beaucoup, ces livres manuscrits étaient loin d'avoir l'immense puissance de diffusion que l'imprimerie a donnée à la parole humaine ; ils n'étaient pas à beaucoup près

(1) II, 3S, I^iO. — (-2) Laclancc, àw. inst., II, 3, 2.

aussi répandus qu'on pourrait le croire. Cicéron. qui était si haut placé, qui était riche, qui était par excellence un homme de lettres, n'avait pas chez lui tel ouvrage essentiellement classique. Il était obligé d'emprunter à la bibliothèque de LucuUus les livres d'Aristote, à celle d'Atticus les écrits de Varron.... D'après cela on comprend que le peuple ne lisait pas (1). »

Aussi bien Cicéron dans le de tiatura deorum ne faisait que reproduire ce qu'avaient écrit avant lui les philosophes grecs. On ne saurait croire qu'un autre qu'un Épicurien ignorant ou malveillant ait prêté aux premiers penseurs grecs et surtout à Platon les idées sur les dieux qui leur sont attribuées par Velleius.

Ce qui frappe aussi dans le de natura deoi^'vi, c'est que Cicéron ne critique et ne pai'aisse connaître aucune autre doctrine religieuse que celle des philosophes et surtout des Épicuriens et des Stoïciens. Cependant les Juifs étaient déjà nombreux à Rome au temps de César, et nous savons par le plaidoyer pour Flaccus que Cicéron connaissait parfaitement leur existence. Leurs idées étaient assez originales pour mériter une courte mention. Cicéron n'en dit pas un seul mot. ce qui prouve une fois de plus qu'il ne faut pas chercher dans ses traités philosophiques des idées personnelles et qu'ils sont tout entiers empruntés aux Grecs.

(1) E. Havet, le chrht et ses orij., II, 98.

Le « de slivinatione ».

Le de divinalione. Idées des anciens sur la divination. — Le livre L L'apologie de la divination par Quintus Cioéron n'est pas inspirée d'un ouvrage romain, en particulier des Antiquités divines de Varron, ni de Zenon, Cléanthc, Clirysippe, Panétius, Anlipater, Uiogène de Babylone, mais de Posidonius. Preuves nombreuses de ce fait. Emprunts à Célius, à Philiste. — Li3 livre IL La critique de la divination par Cicéron lui-nième est imitée d'un écrit de Clitomaque antérieur à l'ouvrage de Posidonius qui a servi de modèle pour le livre L La critique de l'astrologie est empruntée à Panétius et l'histoire de l'origine de la divination étrusque à Cécina.

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