‹ Essai sur les traités philosophiques de Cicéron et leurs sources grecquesChapitre 54 sur 70 · LE « DE DIVIN ATIONE · texte numérisé non relu

LE « DE DIVIN ATIONE

Les deux livres sur la divinafion furent composés après le de naturel deor-um. Le plan ressemble à celui de ce dernier ouvrage. Seulement dans le de divinntione on ne parle pas des Épicuriens, parce qu'ils rejetaient la divination, mais sans en faire une critique approfondie. Les Stoïciens, au contraire, la défendaient de toutes leurs forces, et ce sont leurs idées qu'expose dans le livre I Quintus Cicéron. Ces idées sont critiquées dans le livre II par Cicéron lui-même, qui, aux arguments de son frère, oppose les raisonnements sceptiques de Caméade.

La divination ne nous semble aujourd'hui qu'une science vaine et superstitieuse. Cependant elle repose sur le même fondement que la prière, c'est-à-dire sur la foi en la Providence divine qui gouverne les choses et veille sur le genre humain. Le plus souvent la prière n'est pas un hommage désintéressé de la créature à son créateur, mais la deaiande d'un secours, qui exige parfois une dérogation aux lois physiques. Dans la divination on ne veut pas intluencer la voloatj divine, mais la (lécoiivrir pour s'y coafarmer. La divination n'est plus possible

maintenant que la science soumet peu à peu tous les phénomènes de la nature et même de l'âme à un déterminisme rigoureux ; mais elle devait fleurir au temps où l'on croyait que le hasard régnait en souverain sur les événements de ce monde et qu'il y avait une multitude de dieux dont chacun accomplissait une fonction déterminée et présidait à un ordre particulier de phénomènes. Lorsque l'idée qu'on se faisait des dieux se lut épurée et qu'avec les Stoïciens, on ne vit plus dans la foule des divinités populaires que les ditt'érents attributs et comme les aspects divers d'un Dieu unique, la foi en la divination subsista. On pensait que, si tout était enchaîné dans l'univers, la connaissance de certains événements permettait de prévoir ceux qui, dans la suite, leur étaient liés d'une façon indissoluble.

Mais pendant ce temps que devenait la liberté? Si l'homme était libre de prendre telle ou telle détermination, son action, suivant sa nature, pouvait entraîner d'importantes conséquences. Si Achille, par exemple, n'était pas allé au siège de Troie, quel changement dans l'histoire du monde I Comment dès lors prétendre que l'avenir était déterminé d'avance? Il fallait sacrifier la liberté humaine ou la possibilité de la divination. Le traité de la divination se rattache étroitement d'une part au de oiatura. deo7'u)n, où l'on parle de la providence divine, fondement de la divination, de l'autre au de fato, où l'on étudie le destin et la liberté.

Les philosophes de la Grèce avaient professé sur la divination des opinions ditférentes, suivant qu'ils faisaient une part plus grande à l'observation des phénomènes ou aux facultés intuitives de l'àme. Pythagore et ses disiàples croyaient à, la divination (1). Il en était de même d'Empédocle. Thaïes, au contraire, expliquait par des lois naturelles la connaissance de l'avenir; c'est d'après des indications météorologiques qu'il prédit une abondante récolte d'olives et une éclipse de soleil. La doctrine de l'école d'Élée sur la divination était la même que celle de l'école d'Ionie ; Xénophane, en supprimant la Providence, supprimait du même coup l'art de prévoir l'avenir.

(l)Le nom de Pythagore, n-jS^Yopa;, signifie « organe de Pytlio ••

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Heraclite, le partisan de l'écoulement éternel, était ici d'accord avec Xénophane, le défenseur de l'éternelle immobilité. Anaxagore expliqua le mouvement dans le monde par Tintelligence ordonnatrice ; mais il bannit la divination. Démocrite l'aurait imité, si son explication matérialiste des songes ne l'avait forcé de les faire venir parfois d'images envoyées par des génies. Socrate accorda une attention plus grande que n'avaient fait les philosophes antérieurs au problème de la destinée humaine, et il admit, dans une certaine mesure, la divination et l'inspiration prophétique : on connaît l'histoire du démon de Socrate. Mais le philosophe n'abandonnait pas à la révélation le soin de résoudre les problèmes qui étaient du domaine de la raison. La tendance mystique qu'on remarque chez Socrate fut conservée par Platon, et de lui passa chez les Stoïciens, qui appuyèrent sur leur croyance à la fatalité et à l'enchaînement de toutes choses l'apologie sans réserve de la divination. Au contraire, l'esprit scientifique que nous avons vu chez Thaïes, et, avec certaines restrictions, chez Démocrite, reparait chez Aristote, qui, cependant, admet encore la divination par les songes. Épicure nie absolument qu'il y ait aucun moyen de connaître l'avenir. Les Sceptiques, avec Carnéade, dans leur polémique contre les Stoïciens, donnèrent aux raisons d'Epicure une forme plus brillante et de plus grands développements.

A Rome, Ennius avait attaqué les devins de toute sorte, et soutenu que les dieux ne s'occupaient pas des affaires humaines. Scipion, Lélius et leurs amis devaient partager sur la divination les idées de Polybe, qui était sur ce point disciple d'Aristote et de Carnéade, et celles de Panétius qui, n'osant nier la valeur des pratiques divinatoires usitées àP„ome, repoussait absolument l'astrologie, venue de l'Orient. Varron décrivait minutieusement la science des aruspices, sans y croire, et Lucrèce la condamnait avec une sorte d'emportement (1).

Suivant Plutarque (-2), Cicéron,dans sa jeunesse et sous l'impression des leçons de Posidonius, avait consulté l'oracle de

(l) Boiiché-Leclorcq. H'st. de hi div., l, inlrod., p. 30, sq. — (-2) Vie dî Cic, 5.

Delphes, et consacré des offrandes dans son temple. Mais à la fin de sa vie il était bien revenu de sa première ferveur. Dans le de nattera deorum il laisse encore à Cotta le soin de combattre successivement les doctrines théologiques des Épicuriens et des Stoïciens. Dans le livre II dn de diinnatione il prend la parole lui-même, et, oubliant sa qualité d'augure, il réfute sans pitié les superstitions stoïciennes. « Il considère la divination comme le fléau de l'esprit humain et il croit rendre à ses compatriotes un service signalé en la reléguant parmi les superstitions dont la philosophie doit délivrer la société. Le témoignage qu'il se décerne, en finissant son traité de la divination, rappelle à certains égards les protestations passionnées de Lucrèce... C'est dans toute la plénitude de saraison et dans un moment où l'avenir lui apparaissait chargé d'obscures menaces qu'il rompt avec la vaine curiosité des choses futures (1). » Ce qui devait ajouter plus de poids aux paroles de Cicéron, c'était la gravité des circonstances où elles furent écrites. Il semble qu'après le -meurtre de César et au moment d'engager contre Antoine la lutte oratoire qui devait lui coûter la vie, le vieux consulaire se soit recueilli pour indiquer son opinion sur l'un des sujets qui passionnent le plus la curiosité humaine: la possibilité de prévoir l'avenir.

Le livre I.

Dans le livre I du de divinatione, Quintus, le frère de Cicéron, expose les arguments stoïciens en faveur delà divination. Ce livre doit avoir été emprunté à quelque ouvrage écrit en grec et non en latin. Cicéron dit c^iie jusqu'à lui la littérature philosophique à Rome ne comptait que quelques écrivains sans valeur dont les livres n'étaient lus que dans leur parti (2). « S'ils trouvent à se faire lire, ajoute Cicéron, c'est seulement de ceux qui veulent qu'on leur permette à eux-mêmes d'écrire dans ce goût-là. > Il est vrai que Varron avait composé sur les choses divines un grand ouvrage, dédié à César, qui était grand pontife.

(1) Bouché-Leclercq, ihkl.. 70-7-2. — (2) Thm-., I, 3. 5.

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Mais Cicéron ne parait pas s'être servi du travail de son savant ami. D'après le témoignage de Lactance (1). Yarron avait énuméré toutes les sibylles, au nombre de dis, en indiquant les auteurs qui en avaient parlé. Or Cicéron ne nomme jamais qu'une seule sibylle (2). De plus, la sibylle qu'il mentionne en premier lieu est celle d'Erythrée, tandis que c'est la sibylle de Cumes qui eut dû venir la première à l'esprit d'un Romain.

Cicéron a probablement eu recours à un Stoïcien grec (3). Cette supposition est confirmée par deux passages du commencement des livres I et II. Cicéron dit à, son frère : « Vous défendez la forteresse des Stoïciens (4), » et: » Vous avez défendu en Stoïcien l'opinion des Stoïciens (."j) >.

Quels étaient les Stoïciens qui avaient écrit sur la divination, et quelle était la nature de leurs ouvrages, c'est ce que Cicéron nous indique brièvement: « Zénou, dit-il, avaic déposé dans ses écrits quelques arguments en faveur de la divination; Cléanthe les développa quelque peu; ensuite vint un homme d'un e.sprit très ingénieux, Chrysippe, qui traita fort au long de la divination dans deux livres, etcomposa deux autres livres, l'un sur les oracles, l'autre sur les songes. Après lui son élève Diogène de Babylone. publia un livre sur ce sujet, Antipater deux et notre

(1) Inst.div., 1,6.— {■!) 1,36,79; II, c. 34. — [?,) 11. Th. Schiclie (de fontibii^ librorum Ciceroms qui sunt de divinalione, léna , 187.Ï) et M. Hirtfelder (die Queilen ron CiVero'.v zioei Biichern de divinalione, Fribourg en Brisgau, 1878) ont étudié avec beaucoup de soin de quels philosophes grecs Cicéron s'est inspiré dans le de divinalione. M. Harltelder, venu après M. Schiche, dont il ignorait le travail, est arrivé aux mêmes conclusions que lui, ce qui est une grande présomption en faveur de la probabiliié de ces sortes de conjectures. Il n'a pu que redificr les vues de son devancier sur quelques points de détail. — (4) I, 6, 10. — (3) II, 3, 8. On pourrait donner d'autres preuves. .4insi nous lisons : « Pour arriver à conclure qu'il y a une divination, empruntons le raisonnement suivant aux Stoïciens » I, 38, 8-J. De mémo « les Stoïciens, dit Ouintus, ne croient pas que les dieux interviennent a cliaque fissure du foie, ni à chaque cri d'un oiseau » I, o'î, 118. L'aigument qu'il donne (I, G, II) pour prouver la vérité de la divination n'est autre que le consentement universel ; c'était une jircuvc affectionnée des Stoïciens ; ils démontraient de la même manière l'existence de Dieu et la nécessité.

ami Posidonius cinq. Mais le prince de la secte, le maître de Posidonius et le disciple d'Antipater, Panétius enfin, s'écarta de la doctrine des Stoïciens, bien qu'il n'ait exprimé que des doutes, sans oser dire qu'il n'y avait point de divination (1). »

Nous aurons l'occasion de cliercher plus tard dans quel ouvrage Panétius avait ainsi fait ses réserves. Nous allons examiner quels étaient les écrits des autres Stoïciens dont nous parle Cicéron. Après avoir énuméré les ouvrages de Zenon, tous étrangers à la divination, Diogène de Laerte ajoute: » A ces divers traités il faut joindre ceux intitulés... Commentaires, Morale de Craies (2) ». Dans la liste des ouvrages de Cléanthe, qui nous est fournie par Diogène de Laerte (3), il n'y a que l'écrit sur les dieux, où il aurait pu parler de la divination. Mais la liste donnée par Diogène, comme il arrive aussi pour d'autres philosophes, n'est pas complète. EneffetPlutarque dit que Cléantiie avait aussi écrit des commentaires pliysiqiifcs (ç'jîwi u-o'^'>r[\i.3.'.3) (4).

Tels devient être les commentaires de Zenon cités plus haut. Zenon et Cléanthe ont très bien pu parler de la divination dans des commentaires sur la physique. Suivant Diogène de Laerte (.5), Posidonius avait aussi exjprimé ses idées sur la divination dans ses livres sur les phénomènes naturels.

Outre les deux livres sur la dîvinalion, Chrysippe, qui était curieux de tous les détails historiques (6), en avait écrit deux autres, l'un sur les oracles, l'autre sur les songes. Dans le premier il avait réuni un nombre considérable d'oracles, et aucun sans un témoin et une autorité importante. Il avait surtout rassemblé les oracles d'Apollon (7). Dans le livre sur les songes il avait recueilli les interprétations du célèbre Antiphon. Cicéron a parlé plus haut de Diogène de Babylone, d'Antipater de Tarse et de Posidonius.

Duquel des philosophes nommés plus haut Cicéron s'esc-il inspiré? Ce ne saurait être Zenon. En effet celui-ci, nous dit

(1) Dfdiv., I. ?,, 6. — (i) Vit, '».— (o) VU, 174, i.(. — (-i) Œuvres mora!^.i, p. -l-ifin, 30 éd. Diîbner. — (3) VII, li9. — (6) In omni hiiioria curiosus. Tusc, I, 45, 108. — (7) II, 56, 115.

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Gicéron, ne donnait clans ses commentaires que les premiers germes d'une tliéorie de la divination. Cicéron n'a pas dû s'inspirer d'ouvrages où cette théorie n'était encore qu'ébauchée. On peut répéter de Cléanthe, avec plus de raison encore, ce qu'on a dit de Zenon. Nous ne savons presque rien des idées de Cléanthe sur la divination. Cicéron nous apprend seulement qu'il avait compté la divination parmi les notions concernant les dieux innées dans l'esprit humain (1). Il avait sans doute indiqué déjà cet argument réciproque que, s'il y a des dieux, la divination existe, et que. si la divination existe, il y a des dieux.

Nous possédons sur les idées de Ghrysippe, en ce qui regarde la divination, beaucoup plus de renseignements que sur celles de Zenon et de Cléanthe. Cicéron le nomme fréquemment dans les deux livres du de dicinntione. (2). Nous avons vu que Chrysippe avait composé trois ouvrages : deux livres sur la divination, un sur les oracles et im autre sur les songes. Cependant on ne saurait voir dans Ghrysippe le modèle de Cicéron. En effet Quintus définit la divination c l'annonce et le pressentiment des choses réputées fortuites (o) ». Or voici quelle est, suivant Cicéron, la définition de Ghrysippe : « Un pouvoir qui connaît, voit et explique les signes envoyés aux hommes par les dieux (4) a. Cette définition ressemble à celle de Sextus Empiricus : « La divination est la science théorique et pratique des signes que les dieux donnent aux hommes (5) ». Elle présente une analogie semblable avec les deux définitions rapportées par Stobée : « Les Stoïciens disent que la divination est la science spéculative des signes donnés par les dieux et les démons pour la conduite de la vie humaine (6) » ; et ailleurs : t Ils disent que seul l'homme de bien peut pratiquer la divination ; car il possède la science qui fait connaître les signes donnés par les dieux et les démons pour la conduite de la vie humaine (7) ». Si la définition de Gicéron ne mentionne pas les

(1) Demt. deor., II, S, 13.— (-2) I, §§ ?.ï, 39, 84; II, §§ 101, -11.^, Ii6, 130, Ui, lU. — (3) I, 5, 9. — (4) O^ die. II, 63, 130. — (o) Adv. Mathem., I\, i3i. — (6) Ed., II, li-i, Heer. — (7) Ibid., p. 238.

démons, c'est peut-être parce qu'il n'y avait pas de mot latin pour traduire cr'ixuv ; m.ais elle rappelle les deux définitions de Stobée, tandis que celle de Quintus s'en éloigne complètement.

Il y a d'autres preuves que Cicéron ne s'est pas inspiré d'un ouvrage de Chrysippe. D'abord Cicéron nomme souvent des philosophes qui ont écrit après Chrysippe, par exemple Diogène de Babylone, Antipater, Panétius, Posidonius, Carnéade. Or, il n'est guère pro'oable que l'érudition philosophique de Cicérou ait été assez grande pour indiquer les idées de ces divers philosophes sur un point particulier comme la divination, s'il ne les avait pas trouvées dans son modèle grec.

« Laissons là les oracles, dit Quintus, et venons aux songes. Chrysippe, à l'appui de ses opinions, en a recueilli un grand nombre dans leurs plus petits détails, à l'exemple d'Antipacer, qui ne s'est attaché qu'à ceux dont l'explication a été donnée par Antiphon. Ces interprétations attestent sans doute la pénétration de leur auteur : mais leur importance n'est pas assez grande pour que nous les citions. (1) » Antipater a vécu après Chrysippe ; la mention de leurs travaux ne peut venir que d'un Sto'icien qui était postérieur à tous deux, et s'était servi de leurs ouvrages, mais en se croyant tenu de les critiquer.

« Voilà, dit Quintus. le raisonnement de Chrysippe, Diogène et Antipater (2). j Comment Quintus aurait-il pu savoir que le raisonnement de Chrysippe avait été adopté par deux philosophes postérieurs, s'il ne l'avait appris dans un auteur grec venu après Chrysippe, Diogène et Antipater ?

Une autre preuve, c'est l'histoire des deux Arcadiens qui allaient à Mégare et dont l'un fut assassiné pendant la nuit par le maître de l'auberge où il logeait (3). Cette même histoire se trouve dans Suidas (4), mais avec des changements considérables. Ce ne sont plus deux amis dont il s'agit, et celui qui découvre le crime est un habitant de Mégare. Suidas dit : t Chrysippe raconte » : Cicéron, au contraire, ne nomme pas l'auteur à qui il doit cette histoire. Il est naturel de croire que

(1) De div., I, -20, 39. — (-2) I, 39, S4. - (3) I, -27, 57. — (i) S. v. T'ucopoàvTo;.

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