‹ Essai sur les traités philosophiques de Cicéron et leurs sources grecquesChapitre 58 sur 70 · LR LIVRE I DU « DE DIVINATION E · texte numérisé non relu

LR LIVRE I DU « DE DIVINATION E

sur uiiù éUiile luiiiutieuse du texte; mais il semble qu'il y ait ici exi-è.s (le subtilité: on vou-irail, trouver dans l'ouvrage de Cicérou uu ordre exact ([u'ou ne saurait deuiauder à l'auteur latin, quand on songe à la rapidité avec laquelle il a composé ses traités philosophiques. Aussi bien Posidonius était un homme instruit et beaucoup de philosophes avant lui avaient écrit sur la divination ; il était certainement assez riche en exemples pour que Cicérou. en imitant son ouvrage, ne fût pas embarrassé s'il avait besoin de faits pris à l'histoire ou à la vie ordinaire. Une grande partie des cinq livres de Posidonius devait être remplie de tels exemples (1).

Mais il y a certains passages du livre I qui ne paraissent pas appartenir à Posidonius. En plusieurs endroits de ce livre Cicéron rapporte des exemples historiques d'après Gélius (2). Célius Antipater aimait beaucoup à mentionner les prodiges, ce qui rendait son livre commode pour la composition du traité sur la divinadon. Il est peu probable que Cicéron ait lu le livre même de Célius. M. Junius Brutus, le meurtrier de César, en avait fait un abrégé. C'est cet abrégé que Cicéron demande qu'on lui envoie en même temps que le livre de Panétius sur la Providence (3). Cicéron semble s'être servi de ce dernier ouvrage pour une partie du livre II du de natura deorion, et pour quelques chapitres du livre II du d*? difi'/iaiione, comme nous le montrerons plus tard. On peut supposer aussi qu'il a pris dans l'abrégé de Célius les exemples historiques qu'il dit tenir de lui.

(1) Harlfnldcr, ibii. , p. Il, noie. M. Harlfeirtrr a examiné et réfuté l'une après l'autre toutes les assertions do M. Schiche. — (i) I> il 'iS, 49, 33, 36, 77, 78. C'est l'tiistorien Célius Antipater que Cicéron mentionne après Caton, Pictor et PisoUj et qu'il loue d'avoir donné h. l'histoire plus de grandeur et un Ion plus élevé. (D^ orut., II, 1-2, 34.) 11 vivait à l'époque de Gracqucs (de. Jioin., I, 26, 36), et il écrivit une histoire de la seconde guerre punique. {Orat., 69, -230.) Si les exemples qu'il cite ne se rapportent pas h cette époque, ce sont des remarques accidentelles. (Cf. de dii\, I, '26, 53-36.) — (8) Ad AU., XIII, 8. Cette leUre a été écrite par Cicéron à Tusculum, au mois de juin ou juillet 709, à l'époque où il composait le de nat.nra deurum, que di:vait bientôt suivre le de diriiiatione.

Cicéron cite deux faits de la vie de Denys le tyran, empruntés à l'historien Philiste (1). Dans une lettre à son frère Quintus, Cicéron appelle Philiste un écrivain du premier ordre, fécond, pénétrant, concis, presque un petit Thucydide (2). t Mais, ajoute-t-il, laquelle avez-voas de ses histoires ? car il y en a deux. Je préfère, moi, celle de Denys, maître fourbe que Philiste avait bien connu. » Or, c'est justement de cette histoire de Denys que sont tirés les exemples cités dans le de divinatione. On peut donc conclure que Cicéron avait lu cette histoire de Philiste.

Après un exemple emprunté à Célius, nous en lisons un autre, également liistorique, qui se rapporte au Carthaginois Hamilcar (3). Le même fait est raconté dans Diodore de Sicile (4), mais avec des changements assez considérables, ce qui prouve que Cicéron et Diodore se servent de sources diflerentes. Le récit de Diodore est plus soigné. Les inexactitudes de Cicéron viennent sans doute de ce qu'il a puisé non dans un livre d'histoire, mais dans l'ouvrage d'un philosophe, qui ne s'inquiétait pas de rechercher comment la chose s'était passée exactement (5).

On peut croire que Cicéron ne doit qu'à ses souvenirs personnels les exemples empruntés à l'histoire romaine qu'il cite sans indiquer de qui il les tient. Comme les fragments en vers, ils étaient destinés à reposer l'esprit des lecteurs en les ramenant à des traditions qui leur étaient plus familières que les exemples pris à l'histoire de la Grèce et des peuples étiangers.

(I) I, 20, 39 et 33, 73. — (i) Ad Quint., II, 13. — (3) De dio., I, "24, 50. — (4) XX, 29. — (5) Scliiche, p. !8. Peut-èlre Cicéron n'a-l-il pas bien compris son niodèle grec. En effet, il dit (I, 24, 50): « Nous lisons dans l'historien Agatliocle (apiul Adathodem scriptiim in historia es',) que le Carthaginois Hamilcar crut entendre une voix lui annonçant qu'il soupcrait le lendemain dans la ville de Syracuse qu'il tenait alors assiégée. » Mais on ne saurait supposer que l'Agathocle dont parle Cicéron soit r.4gathocle de Cyzique mentionné par G. I. Vossius dans son livre sur les historien.i grecs (p. 379, éd. Westerm.), et qui avait écrit une histoire de Cyzique. Comment dans un livre sur cette ville pouvait-il parler avec tant de soin d'Hamilcar qu"il rappelât même ses rêves? Au contraire, tout le monde accordera que l'histoire d'Agathocle,

Le livre II.

Le livre II du de divinatione est une réfutation par Cicéron lui-même de l'apologie de la divination par son frère Quintus au livre I. L'ordre suivi dans la discussion est le même que dans le de naf/ura deot^um, où, après l'exposition de Balbus, vient la critique de Cotta. Celle-ci est empruntée à Carnéade et à la nouvelle Académie; il est probable qu'il en est de même pour la critique de Cicéron. Cette conjecture est confirmée par dift'érents passages du livre IL Cicéron dit à son frère : « Je dois maintenant répondre à ce que vous avez dit. Je le ferai, mais sans rien affirmer, cherchant la vérité, doutant souvent et me défiant de moi-même (1). » C'est ici le doute académique. Plus loin Cicéron avoue qu'il doute de presque tout (2). A.u dernier chapitre du livre il indique clairement quel modèle et quelle méthode il a suivis : « Peut-être même, dit-il, regarderait-on les Stoïciens comme seuls dignes .du nom de philosophes si Carnéade n'avait résisté à toutes leurs exagérations... Le caractère propre de l'Académie étant de ne point trancher les questions, d'approuver ce qui lui parait vraisemblable, dç comparer tous les systèmes, d'exposer ce qu'on peut dire en faveur de chaque opinion, et, sans interposer son autorité, de laisser aux auditeurs une entière liberté de juger, nous resterons fidèles à cet usage que Socrate nous a transmis (3). 3

Le contenu du livre II du de divinatione semble donc, dans

tyran dft Syraeusi; à Tépoque d'Hamilcarj devait contenir beaucoup de détails sur ce dernier, qui fit la guerre aux Syracusains. Il semble qu'il y avait dans l'ouvrage grec que copiait Cicéron : l'aTi Si h -rf, to3 'Avaôor.Ài'oj; '.t-.o^'.cl, et que Cicéron comprit que c'était une histoire écrite par Agathocle, et non l'histoire d'Agatboc'.e. Nous n'avons donc pas à nous demander si Cicéron a lu l'histoire d'Agatliocle, comme il semble avoir fait pour l'histoire de Denys par Philiste.

(M II, 3, 8. — (2) II, 1-2, 28. — (3) Il semble que ce soit ici la méthode de Carnéade, plus encore que celle de Socrate. C'est ainsi que dans la première Taxrulane (I, 16, 38) Cicéron annonce une démonstration platonicienne, tandis que ses arguments sont empruntés aux Stoïciens.

ses pai'ties essentielles, emprunté à la nouvelle Ai-idémie. Les Stoïciens sont plus souvent cités et coniliattus dans le livre 11 du de divinniiorie qu'aucune auti'e école pliilosopliùjue. Coumie ils étaient de tous les philosophes de l'antiquité ceux qui avaient défendu la divination avec le plus d'acharnement et le moins de restrictions, c'est contre eux que devait être surtout dirigée la critique de Carnéade.

Mais Carnéade n'avait laissé aucun écrit, à l'exception de quelques lettres, dont on semble même avoir mis en doute l'authenticité. Son enseignement avait été recueilli par Clitomaqne : un de ses nombreux ouvrages a dû être le modèle de Cicéron.

Nous trouvons Clitomaque cité à propos du mot de Carnéade sur la fortune honorée à Préneste (I). Dans la critique des aruspices les Carthaginois sont expressément mentionnés (2j. Une telle érudition serait surprenante chez tout autre que le Carthaginois Clitomaque (3).

La supposition que le livre lidu de divinalione est emprunté à Clitomaque est confirmée par une autre remarque. Nous lisons : « Chrysippe définit la divination « une vertu qui connaît, voit et explique les signes envoyés aux hommes par les dieux (4). > Cette formule est la même que celle de Sextus Empiricus (5) ; elle se distingue de celle qui est indiquée au commencement du livre II : « La divination est un présage et un pressentiment des choses fortuites (6). » Mais la définition que nous venons de lire ne pouvait appartenir à Posidonius qui n'admettait pas le hasard, et qui faisait même dépendre la divination de l'enchaînement immuable des choses (7). Elle n'était pas celle de Chrysippe ; elle ne pouvait non plus avoir été donnée par Panétius, puisqu'il mettait en doute la réalité de la divination. Entre Chrysippe et Panétius, il n'y a d'autres

(1) II, 41, 87. — (2) II, 1-2, 28. — (3) G'osl ainsi qu'entre autres raisons d'allribuer à Clitomaque l'inspiration du livre III du de natiira deurum, nous avons remarqué qu'il s'apitoie sur la ruine de Cartilage, ce que n'eut jamais fait un vrai Ho:i:ain. — (4) II, 63, 130. — (5) .-!(/(>. Math., IX, 132. Cf. Stobée, Ed., Il, 1-2-2, Hcer. — (C) 5, 13. — (7) I, o5, l-2;i.

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Stoïciens importants que Diogène de Babylone et Antipater. Le premier de ces deux philosophes mourut vers 150 avant J.-C. ; le second enseignait à Athènes de 150 à 113 avant J.-G. Il mourut cette année ou un peu auparavant : car, suivant Diogène de Laerte (1), Caraéade lui survécut. Antipater fut donc le contemporain de Carnéade et c'est entre eux qu'eut lieu, selon toute apparence, la vive controverse que les philosophes de la nouvelle Académie soutinrent alors contre ceux du Portique (■2).

Antipater s'était écarté de la doctrine de son maître Diogène ; sa théorie du souverain bien différait aussi de celle des premiers Stoïciens. Il est vraisemblable qu'il avait rejeté ou changé les opinions primitives du Portique qui ne pouvaient plus être défendues contre les nouveaux Académiciens. C'est à lui qu'appartient sans doute, la définition indiquée par Cicéron au commencement du livre II (3). C'est contre cette déûnition que Carnéade et Clitomaque durent surtout diriger leur critique. Ceci nous explique pourquoi elle est combattue par Cicéron. qui a l'air d'ignorer que la définition donnée par Quintus au livre I (4), et qui n'est autre que celle de Posidonius, s'en distingue par une modification importante. Mais Carnéade et Clitomaque ne pouvaient critiquer des formules qui ne devaient être avancées qu'après leur mort yô).

On dirait que Quintus, dans sa définition du livre I, a prévu les objections que lui fait Cicéron au livre IL et qu'il a voulu d'avance y échapper (6).

(1) IV, 6-i. — (-2) Acad.,. II, §§ 17, iS, 109. - (3) 5, 13. — (',) 3, 9. — (5) Ce qui prouve que c'est bien Antipater, et non Posidonius, qui est critiqué dans le livre II, c'est que, d'une part, un écrit d' Antipater est mentionné (II, 70, Mi) ; d'autre part, Cicéron dit que les Stoicii'ns expliquaient l'éclair par une émanation des vapeurs froides de !a terre (II, 19, 44). .Mais celte explication ne s'accorde pas avec celle de Posidonius, ([ui, suivant Sénèque (Quœst. nnt., II, 5'»), taisait venir l'éclair des évaporations sr^clies et fumeuses. — (^i Nous trouvons d'autres exemples analogues. Ainsi Quintus répond .i la critique que son frère lui adresse au livre suivant, d'après Carnéade. « Si les prédictions sont vraies quelquefois, dit Cicéron, c'est un eÔ'et du hasard » (II, -il, oi). • Jamais, avait dit Quin-

Nous arrivons ici au même résultat que pour le commencement du livre II des premières Académiques et pour les livres I et III du de finibvs. Nous avons vu que ces livres étaient empruntés à des philosophes postérieurs à ceux dont Cicéron s'était servi pour faire la critique de la logique d'Antiochus et des morales épicurienne et stoïcienne, de telle sorte que plusieurs de ses objections sor^ réfutées d'avance. De même Cicéron, pour le livre II du de divinalione, s'est inspiré d'un philosophe antérieur à celui dont il s'est servi pour le livre I : Posidoniusest en effet venu après Carnéade et C'iitomaque (1).

Dans la division du livre II (2), on ne voit pas mentionnée la divination par les astres et par les sorts, qui était admise par Posidonius. Pour la divination par les sorts, cette omission semble étrange au premier regard. Nous lisons : « Carnéade, au rapport de Clitomaque, avait coutume de dire qu'il n"avait jamais vu la fortuneplus fortunée qu'à Préneste (3) ». Carnéade avait donc parlé de la divination par les sorts. Mais, nous dit Cicéron, « ce genre de divination est généralement décrédité (4) ». Dès lors il avait pu croire que, pour la rélufer. il suffisait d'un trait d'esprit.

tus, le hasard n'imite parfaitement la vérité > (I, 13, 23). — t Les récita que font les Sloiciens sont faux et imaginaires •, dit Cicéron (II, 36, 1131, qui ne se souvient plus des paroles de Quintus ; • Chrysippe a pris soin de recueillir d'innombrables oracles, tous attestés pai- des autorités et des témoignages imposants » (I, 19, 37).

(l) Mais, dira-t-on, si ce n'est pas Posidonius qu'on réfute, pourquoi est-il cité deux fois dans le livre 11 (15, 33 et 21, 47) ? On peut répondre, avec M. Hartfelder (ibid , p. 20), que cette mention appartient à Cicéron. Dans le premier de ces passages, il trouvait dans son modèle grec les noms de Chrysippe et d'Antipater; il se souvint que dans le livre II il combattait les vues de Posidonius sur la divination; alors il joignit son nom au leur. Ne pourrait-on dire aussi qu'il se rappelait avoir lu dans !e livre de Posidonius, ou même lui avoir entendu professer de vive voix une opinion semblable à celle qu'il critiquait alors? Quant à la seconde mention que Cicéron fait de Posidonius, elle doit lui être allribnée exclusivement : comme disciple et ami de Posidonius, Cicéron devait très bien savoir s'il s'était occupé de divination météorologique. — (i) II, ch. 11.— (3) II, il, 87. — (i)Ibid.

I,E LIVRE II DU « DE DIVIX.VTIOXE ». 271

Il est probable que Cicéron ne doit pas à Clitomaque la critique de la divination par les astres (1). Cette superstition est d'origine orientale : elle ne s'introduisit qu'assez tard en Grèce. Il n'est guère vraisemblable que Chrysippe et Antipater, qui sont surtout combattus par Caraéade et par Clitomaquei- l'aient connue , car ils passèrent leur vie à Athènes. Mais il n"en est pas de même de Diogène de Babylone, qui était né à Séleucie, ni de Posidonius, originaire d'Apamée : on connaissait et on pratiquait en Syrie et sur les bords de TEuphrate la divination par les astres. Les détails que nous lisons dans le livre I (2) sur l'astrologie peuvent très bien avoir été puisés par Cicéron dans un livre de Posidonius. Mais nous avons vu que ce n'était pas à ce livre que s'adressait la réfutation de Clitomaque ; donc ce doit être à un autre philosophe que Clitomaque qu'est empruntée la critique de l'astrologie (3). Cicéron termine cette critique par cette phrase : « Voyez-vous que je ne répète pas les paroles de Carnéade, mais celles de Panétius, le prince des Stoïciens ?» Panétius, infidèle sur ce point à la doctrine générale du Portique, avait dit qu'il mettait en doute la vérité de tous les genres de divination, mais que. pour celle par les astres, il la rejetait absolument.

Une autre preuve que la critique de l'astrologie est empruntée à Panétius, c'est qu'au comjuencement de ce morceau Cicéron dit que Panétius cite plusieurs hommes habiles dans la divination qui rejetaient l'astrologie (4). Ces détails historiques conviennent bien à Panétius, qui, comme son disciple Posidonius, accordait beaucoup plus à l'érudition que les autres Sto'iciens, et avait toujours à la bouche les philosophes anté-

(1) II, ch. ii-il.—{-2) L 36, 91-93. — (3) II, §§ ST-97. — (i) . Eudoxe, disciple de Platon , et le prince des aslrologues , au jugement des hommes les plus doctes, déclare dans ses (écrits que les prédictions et les horoscopes des Chaldéens ne méritent aucune fol. Panétius, le seul des Stoïciens qui rejette les prédictions des astrologues, cite Archélaûs et Cassandre, astronomes fameux de son temps qui ne faisaient aucun usage de cet art. Scylax d'Halicarnasse, ami de Panétius, savant en astronomie, et le premier personnage de sa ville, rejette aussi toutes les prédictions des Chaldéens . {De dio., 11, «, 88).

rieurs (1). Remarquons aussi que deux des témoins cités, Arohélaùs et Cassandre. étaient les contemporains de Panétius, et qu'un autre, Scylax, était son ami.

Cicéron, dans cette partie du livre II ("2). rapporte une opinion de Dicéarque ; c'était un des phlloso[)lies dont Panétius invoquait sans cesse le témoignage (3). Plus haut (4), il parle de Scipion, le second Africain, qui était l'ami de Panétius, s'entretenait souvent avec lui de questions scientifiques et le logeait dans sa maison. « Mais quelle extravagance, dit Cicéron, de ne tenir aucun compte, dans ces révolutions et ces mouvements si rapides du ciel, de la différence des vents, des pluies et des saisons, différence si grande, même en des lieux tn'S rapprochés, que souvent il fait un temps à Tusculum et un autre à Rome (5) ». Panétius s'était occupé de recherches météorologiques. « Que n'avons-nous, dit Scipion dans la République, notre ami Panétius qui étudie avec tant d'ardeur tous les secrets de la nature, et surtout ces phénomènes célestes (6) .»

Mais où Cicéron avait-il puisé ces arguments de Panétius contre l'astrologie ? Dans le livre I du de clivinalione (1), où il rapporte l'opinion de Panétius sur la divination, Cicéron emploie des parfaits : avsiis est, dixit. On pourrait croire alors que ces détails sur Panétius lui sont venus par la renommée ou par des conversations qu'il avait eues avec Posidonius. Mais dans les jjrt'îJ^V'/r*' Académiques, où il nous doime les mêmes détails sur Panétius, Cicéron emploie des présents : dicat, saslineat, potest (8). Cicéron semble emprunter ces renseignements à un ouvrage écrit. Mais quel est cet ouvrage ?

Aucun auteur de l'antiquité ne nous dit que Panétius ait fait un livre sur la divination. Cicéron, au commencement du de divinatione , énumère les philosophes stoïciens qui avaient défendu la divination, et il nomme leurs livres ; il rapporte l'opinion de Panétius sans citer aucun ouvrage de lui. Diogène de Laerte dit : « Suivant les Stoïciens, la divination était étroitement liée à la Providence (9) ». Ornons savons que Panétius

(IjDê^n., IV, 28,79.— (i)Sl, lOo— (?ÀDe jin., IV, 28, -^.— ['t)Dediv., II, 45,95.— (5) Ihid.,U, -43,94.- '6) I, 10, 13. — (7) 3,6. —(S) 11,33, IÛ7. — (9) VII, 149.

LE LIVRE II m; « DE UIVINATIONE ». ~to

avait composé un traité :r£pl -cGvî' a;. Cioéron érrit à Atticus : Demandez à Philox^ne le ti-aité de PanéCius sur la ProKidence (1) ». Cette lettre est du mois de juin ou juillet 709. époque où Cicéron était occupé au rie vatura deorvm. Une partie de cet ouvrage (2) paraît empruntée au livre de Panétins. Or Cicéron écrivit le de natv.ra deorimi avant le de dicwatione. C'est pour composer le premier de ces ouvrages qu'il s'était fait envoyer le traité de Panétins, En le parcourant il y rencontra la critique de l'astrologie qu'il inséra dans le livre II du de divinatioyie. Il s'était servi de Posidonius pour le livre II du de naivra deorvm et pour le livre I du de dlvinatione ; il se servit de Panétins pour le livre II du de jiaiura deoimm et du de divinatione (S).

Outre la critique de l'astrologie, il y a une partie du livre II du de divinatione qui semble empruntée à un ;iucre auteur que Clitomaque. C'est l'endroit oi'i Cicéron expose l'origine de l'art des aruspices (4). On reconnaît à des signes certains que ce passage vient d'une autre source que ce qui précède et ce qui suit. Il faut observer d'abord qu'ici le discours est interrompu. Au commencement du chapitre 22 Cicéron dit qu'il ne reste plus que les prodiges, et il les réfute brièvement. On voit qu'il abrège l'argumentation beaucoup jjIus développée de l'auteur grec. Il ajoTite : « C'en est assez », et nous croyons finie la critique des prodiges. Mais nous lisons ensuite : « En voilà suffisamment sur ce sujet ;, venons maintenant aux prodiges (5) », comme s'il n'en avait pas encore parlé, et il commence sur ce point une longue discussion qu'il termine en disant : <i En voilà assez sur les prodiges (6) ». Tout ce qu'on trouve dans cette partie avait été indiqué en peu mots au chapitre 22, où Cicéron

(1) Ad AU., XIII, 8. — [i) De mit. di-or., Il, S3, 133- 61, loi. — (3) Celte conjcclure parait timiûraire à ^1. Hirzol (1, ii.ï, note), i|ui ne croit pas que Pancliiis ail traiW de la divinalion dans son livre sur la Providence. Mais il a pu n'en parler que brièvement : le passajje du de divinatione (II, §§ 87-97) n'est pas bien long. La divination étant étroitement liée à la Providence, en examinant la seconde on pouvait très bien être conduit à parler de la première. — ('() 11, "23, ,ïO. — (5) 11, i'*, 33. — (6) II, 33, 70.

cite déjà l'exemple de la mule qui met bas. De plus Cir:éron, contre sa coutume, avertit avec insistance le lecteur que les détails qu'il donne sur l'art des aruspices sont empruntés aux livres des Étrusques, ou du moins se trouvent dans ces livres. « Voilà, dit-il, ce que nous avons appris des aruspices euxmêmes ; voilà leurs arcliives et la source de leur discipline. • Il ajoute: « Pour réfuter cette théorie est-il besoin de Carnéade ou d'Épicure? b Ces paroles montrent que dans le reste du livre Cicéron se sert des arguments de Carnéade, contenus dans un écrit de Clitomaque. Cicéron n'a guère lu les écrits des Épicuriens, si ce n'est pour critiquer leur philosophie. Mais il n'a pas emprunté à Clitomaque les détails qu'il nous donne sur l'origine de l'art des aruspices.

Lydus expose cette origine en s'écartant beaucoup de Cicéron et d'après une source obscure (1). Au nombre des écrivains dont s'est servi Lydus se trouve Nigidius Figulus. Si celui-ci a raconté l'origine de l'art des aruspices, il est très probable que son récit n'est pas resté inconnu à Lydus, qui, sur cette question, était très curieux, et qui devait accorder beaucoup de confiance à Nigidius, en sa qualité d'ancien écrivain. Si Lydus avait trouvé des différences entre la source obscure à laquelle il a puisé et le récit de Nigidius, il les aurait signalées : donc l'origine de l'art des aruspices était exposée chez Nigidius comme chez Lydus. ou bien on n'en parlait pas du tout. Il en résulte que dans les deux cas Cicéron ne s'est pas servi de Nigidius Plgulus.

Nous avons vu plus haut qu'il n'avait rien emprunté non plus à l'ouvrage de Varron sur les Antiquités divines. Si l'on excepte Nigidius et Yarrou, il ne reste plus parmi les contemporains et les prédécesseurs de Cicéron que son ami A. Cécina, dans les ouvrages de qui il a pu trouver ces détails. Suivant Pline le Naturaliste (•2), Cécina avait écrit sur la discipline des Étrusques. « Nous tenons ces détails des Étrusques euxmêmes, » dit Cicéron. Or Cécina était de Volaterre et l'homme le plus considéré de tout l'Étrurie. comme nous le voyons par

(1) De prodi'jUs, ch. 3. - [i) Hist. nat., I. II. Cf. I, 2.

LE LIVRE II DU " UE DIVI>'ATIO>"E •'. 2lO

les lettres de Cicéron (1). Les détails qu'on y lit prouvfint que Cicéron a pris à Cécina le passage sur la divination étrusque (2).

Cicéron, dans le livre II du de (Urit)ntiope, nie absolument la possibilité de la divination. Cette hardiesse étonne d'abord de la part d'un homme qui était revêtu de la dignité d'augure et « qui montait la garde aussi fidèlement qu'un antre à la porte de ces temples dont il préparait la ruine ('?>} >. Il y avait longtemps, il est vrai, que le vieux Caton avait dit qu'il ne comprenait pas comment deux aruspices pouvaient se regarder sans rire. « Je ne me soucie, disait un personnage d'une tragé-

(1) Adfain.,S\, o-S. Cicéron écrit àCéciiia(|ui aUeruhiiten Sicile que César lui pernn't de revenir à Rome. Cécina était très instruit dans la divination étrusque. Cicéron, pour consoler l'exilé, fait d'abord semblant de croire à toutes ces pratiques ; mais il tlnit par indiquersa véritable opinion : la divination la plus sûre vient de l'expérience des hommes et des affaires. « Si, dit-il (ad fam., VI, 6!, cette science de l'Étrurie, à laquelle vous a initié votre très noble et très excellent jjère, ne vous égara point alors, mon talent pour la divination ne m'abuse pas davantage aujourd'hui. Ce talent, je le dois aux traditions et aux préceptes des savants, à une longue étude de la nature, comme vous le savez, et surtout à ma grande habitude des affaires, et à cette variété infinie de phases que j'ai parcourues. C'est dans cette dernière espèce de divination que je place le plus de confiance; elle ne m'a pas trompé une seule fois, au milieu des complications les plus obscures et les plus embrouillées. • Et, après le récit des prédictions qu'il a faites et qui ont été confirmées par les événements, il ajoute : « Maintenant donc qu'à la manière des augures et des astrologues, moi qui suis augure aus.si, je vous ai prouvé par des faits ma science divinatoire et augurale, vous ne pouve?. vous dispenser de croire à ma prédiction nouvelle. Je n'ai pas consulté le vol des oiseaux; je n'ai pas examiné si, suivant les règles sacramentelles de la discipline, leur chant vient de gauche; je ne me suis arrêté ni aux miettes qui tombent, ni au son qu'elles rendent. J'ai consulté des signes qui, sans être absolument certains, permettent pourtant d'aller un peu moins i t:\tons et trompent moins souvent que les autres. Je donne à ma divination deux points de départ, dont l'un est César, l'autre la nature des temps et la condition dos discordes civiles. • Et d'après ces deux sources d'observation, il promet un prompt retour à Cécina, « en faveur de qui s'élève la voix do l'Étrurie tout entière. ». — (-2) Schiche, ibid., p. i'à. C'est aussi l'opinion do M. Sclimeisser, dans son travail sur la science étrusque (B'eslau, 1872). — (3) E. Havet, le chnst. et .w orjy., Il, 77.

276 CilAPITRE X.

die d'Ennius, ni d'un a'igure maise, ni d'un aruspice de carrefour, ni des astrologues du cirque ou i1es devins d'Isis, ni de ceux qui expliquent le^ souges.... Ils promettent aux gens des trésors, et ils leur demaadeut nue drachme. Qu'ils prennent la drachme sur le trésor et qu'ils nous donnent le surplus, (l) »

Malgré cette incrédulir»'' qui s";dHcliait, une foule de gens continuaient de croire à la divination ec à la vertu de toutes les prati(iues ridicules ou impures venues de l'Orient. « Le bruit courait que Vaiiuius, qui se prétendait Pythagoricien et se moquait des auspices, essayait d'évoquer les morts en leur immolant des enfants. Marins avait la plus grande conQance dans une Syrienne, la prophétesse Martha, qui lui avait été recommandée par sa femme ; il l'emmenait avec lui dans sa litière et sacrifiait par ses ordres. » (-2) « Pendant la guerre civile des réponses d'aruspices arrivaient sans cesse de Rome au camp de Pompée et entretenaient ses illusioas ; car « Pompée « était sensible, dit Cicéron, à ce qu'annonçaient les prodiges et « les entrailles des victimes. (3) » Caton, Varron et Cicéron furent très effrayés lorsque, quelque temps avant la bataille de Pharsale, un matelot rhodien se mit à prophétiser et prédit qu'avant trente jours la Grèce serait inondée de sang et Dyrrachium mis au pillage (4).

Le (le divinatione, comme le di' nntura deor-nm, n'était destiné qu'à l'élite de la société romaine. « On doit, dit Cicéron. cultiver la science des aruspices dans l'intérêt de la république et de la religion vulgaire (5). Mais nous sommes seuls ; nous pou-

|l) De tlio., I, 38, VAi. — {i) lioissier, la relig. romaine, I, p. HO. — (3) E. Havct, ibid.. II, 82. — (4) De dio., I, 3i, 68. — (3) CictVon avait un jour profité lui-mùme des rt^ponses des aruspices. Le bruit s'était rOpauJu qu'on avait entendu dans un champ, aux portes de Rome, un cliquetis d'armes menaçant. Les aruspices cousiillés njpondircrit que les dieux iHaient irriti^s ; niais rie quoi? Ciodius soutint que c'était Cicéron qui avait tait tout le mal. Cicéron, prenant la parole à son leur, accabla Ciodius. Celui-ci avait troublé les jeux de Cybèle; il était clair dès lors que c'était Cybùlc qui se plaignait ; car c'est elle qui parcourt los bois et les canq)agncs avec des bruits surnaturels. En même temps, l'auteur du de dioLitUiotie se confondait en piotesUUions de respect pour < la science admirable de l'Étrurie, • et en témoisnairesde confiance dans li!S livres silivllins.

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vons chercher hi vérité sans crainte d'être bhnnés. (1) » C'icéron croyait donc que les recherches scepticiues sur hi divination, comnie celles sur la nature des dieux, pouvaient être dangereuses pour la foule (2). Mais on ne saurait guère professer en public des opinions qu'on ne partage pas réellement, ou même qu'on combat en particulier. L'incrédulité dogmatique n'aurait pas tardé à régner partout, si Auguste, comprenant que les croyances religieuses sont un des soutiens de l'État, n'avait relevé les temples qui tombaient en ruine, rétabli les cérémonies du culte et recommandé aux poètes et aux écrivains de célébrer l'ancienne religion.

jMais Cicéron avait été témoin des terreurs superstitieuses qu'inspiraient les présages. D'autre part, il avait reconnu, comme il l'écrivait à Cécina, que la véritable divination consistait dans l'expérience des hommes et des affaires. Dès lors il se crut en droit de dire tout haut ce que beaucoup pensaient, ce que soutenaient hardiment Epicure et la nouvelle Académie. Dans le de natura deorum Cicéron fait critiquer par Cotta les principales doctrines sur la divinité, mais il déclare que, pour son compte, il se range à l'opinion des Stoïciens. Dans le de divinatione il prend lui-même la parole et ne laisse subsister aucune des preuves qu'on donnait de la divination. Le but qu'il poursuit n'est pas autre que celui que s'était proposé Lucrèce : détruire les croyances superstitieuses qui rendaient la vie inquiète et malheureuse. Le poète montre plus d'enthousiasme et d'indignation, l'orateur plus de logique et d'ironie : voilà toute la ditférence.

(1) De div., II, li, 2S. — (-2) Dans le de leijibus (II, 13, 3-2-33), Cicéron avail reconnu l'utilité des pratiques divinatoires au point de vue politique.

Le u «Se fato » et la traihiclioii «lu « Timée ».

Le de fato. Ce qu'on dit de Posidoiiius viuiit de l'ouvrage de ce philosophe imité dans le livre I du de diviii'itiùne. La ihiîorie de Clirysippe sur le destin est exposée et critiquiîe d'après un livre de Clitomaque. Cicéroo emprunte aux Stoii-iens récents, comme Panétius et Posidonius, ou ne doit qu'à lui-même ce qu'il dit du cUnamen. Le fatalisme stoïcien et le déterminisme moderne. Le dinamen, la liberté et la fatalité. Conclusion. — La traduction latine du Timide. A quelle époque et dans quel but ella a été faite. Elle ne vient pas de Tiron, mais de CicOron lui-même. Elle aurait été remaniée avant d'entrer dans un traité philosophique. Les explications de la nature dans l'antiquité.

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