LE « DE FATO
Le de fato a été composé après le de divinatione. Il ne serait autre chose que le récit d'un entretien que Cicéron avait eu à Pouzzoles avec le consul désigné A.Hirtius, en 710 (44 av. J.-C), après le meurtre de César (1). Ce traité est postérieur au dialogue sur la vieillesse, dont Cicéron nous parle comme terminé au commencement du livre II du de divinaUone (2).
Cicéron nous dit (3) qu'il avait dessein d'ajouter aux livres sur la nature des dieux et sur la dicinalion un traité sur le destin, qtii lui semblait nécessaire pour compléter cette série de questions. En effet les Sto'iciens, entre autres preuves de la divination, s'appuyaient sur l'ordre immuable des choses. Mais il s'agissait de concilier cet ordre immuable avec la liberté chez l'homme. C'est justement pour sauver le libre arbitre qu'Épicure avait nié la nécessité des physiciens. La prétention des Stoïciens était de conserveries deux termes qu'Épicure jugeait inconci-
([) Di lato, I, i. — (-2) 1, :l. — (:)) De dioin., Il, 1, 3.
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liables. Le traité sur le destin est presque tout entier consacré à l'esameu de cette tentative.
Malheureusement le livre est incomplet. Il y a deux lacunes considérables au commencement (1) et à la fin (2). Le dernier chapitre, qui n'a pas de rapport avec ce qui précède, contient une partie de la critique du clinumen. Cicéron a déjà parlé plus haut de la déclinaison des atomes, mais très rapidement (û).
Dans le de natura deorum et le de divinatione l'exposition de la doctrine stoïcienne est l'objet d'un livre séparé (4). Ici. au contraire, Cicéron fait suivre immédiatement de la critique l'exposition de chaque argument des Stoïciens en faveur du fatum. Il est donc probable qu'il ne s'est pas servi d'un ouvrage stoïcien, mais d'un livre où, comme dans le defato. on combattait chacun des raisonnements du Portique après l'avoir exposé. Ces raisonnements sont empruntés à deux philosophes distincts : Posidouias, dont Cicéron nous parle peu, sans doute parce que le commencement du de fato est perdu : puis Chrysippe. dont il développe la doctrine dans toute la suite de l'ouvrage. Si l'on supposait qu'il doit à des écrits stoïciens l'exposé des doctrines du Portique, il faudrait admettre qu'il a consulté au moins deux ouvrages différents, l'un de Posidonius, l'autre de Chrysippe. En effet, on ne saurait soutenir que le résumé des doctrines de Chrysippe est tiré d'un livre de Posidonius : le nom de ce dernier n'est pas mentionné une seule fois dans toute la partie où l'on parle de Chrysippe (5), et Cicéron dit au commencement du chapitre 4 qu'il va quitter Posidonius pour en venir aux arguments captieux de Chr\"sippe.
Les détails sur Posidonius ne doivent pas être tirés d'un écrit particulier de ce philosophe, mais de l'ouvrage dont Cicéron s'était servi pour le livre I du traité sur la divination. En effet, Posidonius prouvait la vérité de la divination par l'enchaînement fatal des causes physiques, et tous les exemples cités
(1) Avant le ch. 3. — (i) Après le cli. 20. — (3) 10, 23. — (4) De tint, dcor., 11; de dn-in,n., l. — (5) Cl). 4-19.
par Cicéron dans cette partie du (/(• fato sont justement des cas de fatalité physique : il les réfute eu s"adressant au bon .si^ns et ne fait pas appel, connue par la suite, aux. raisonnements subtils des philosophes.
Il est probable que. pour le reste de la critique des Stoïciens, Cicéron n'a pas consulté non plus d'ouvrage de Chrysippe et qu'il s'est contenté de résumer un écrit où était exposé et combattu le déterminisme du Portique.
Quel était cet écrit ? Il n'est pas difficile de le dire. En effet le nom de Carnéade revient jusqu'à quatre fois dans la partie où Cicéron parle de Chrysippe (1). La critique de i:i doctrine stoïcienne par Cotta au livre III du de nalura deorum, et par Cicéron au livre II du de divi/iatione est empruntée à un ouvrage de Clitomaque, qui avait consigné dans ses livres la doctrine de son maître Carnéade. La réfutation des idées de Chrysippe dans le de fato est, selon toute apparence, due au même auteur que dans les deux traités précédents.
Une preuve à l'appui de cette supposition, c'est que les idées d'Épicure sur le destin sont à peine mentionnées (2). On peut dire que c'est parce que l'ouvrage de Cicéron nous est arrivé incomplet. Ne serait-ce pas plutôt parce qu'il était emprunté à Carnéade, qui combattait surtout le Portique et ne réfutait Épicure qu'en passant? Bien plus, Carnéade indiquait aux Épicuriens -comment ils auraient pu, dans la question de la liberté, se défendre contre Chrysippe (3).
Cicéron ne parle du cUnamen que dans le dernier chapitre qui nous reste du de fato. Il combat encore la déclinaison des atomes dans le de ftnibas (4) et le de natura deorum (.ô). Il dit nettement dans le dernier de ces passages que c'est pour sauver la liberté humaine qu'Épicure avait imaginé le clinamen. Les Épicuriens postérieurs avaient retenu cette partie importante de la doctrine de leur maitre et avaient essayé de l'entourer de preuves nouvelles. En effet, suivant Torquatus, les Épicuriens de son temps ne se contentaient plus de répéter les affirmations
(1) 9, 19; 11,-23; 14, 31 et 31 —(2) 10, -2-2; -20, 4'». - (3) 11, 23. — (4) I, 6, 18. - |5) I, 2r,, 69.
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d'Épicure, mais pensaient qu'il fallait encore discuter et réfuter les opinions adverses (1). Or, une objection souvent faite aux Épicuriens, c'était qu'avec le cUnamen ils ne pouvaient expliquer les harmonies du monde. Il semble que Velleius veuille répondre à cette objection dans son discours au commencement du livre I du de natu'ra deorum (2). Mais Cicéron ne mentionen pas dans sa critique cette explication de la finalité par le seul clinajnen ; elle ne dut se produire que chez les Épicuriens récents. Il se contente d'adresser à Épicure des objections générales, par exemple que la déclinaison des atomes est un effet sans cause. C'est ce qu'il a déjà soutenu dans le de natura deorum et le de finibus. Or, ces passages nous ont paru inspiré de philosophes stoïciens, comme Panétius et Posidonius, qui ne pouvaient pas prévoir les arguments des Épicuriens postérieurs.
En résumé, il est probable que Cicéron dans le dernier chapitre du de fafo ne suit plus l'écrit de Clitomaque dont il s'était servi pour critiquer la théorie de Chrysippe, et qu'il se rappelle ce qu'il a dit autrefois dans le de fmibus et dans le de natura deo7'uni. Il ne devait plus avoir sous les yeux l'ouvrage stoïcien dont il s'était inspiré alors.
Quels étaient, d'après Cicéron. les arguments des Stoïciens et des Épicuriens défendant, les uns le destin, les autres la liberté ? La plupart de ces arguments sont encore employés aujourd'hui dans la question de la liberté et du déterminisme, et beaucoup de solutions de ce problème qu'on croit nouvelles avaient déjà été, sinon développées, du moins entrevues par les anciens.
Le monde, suivant Chrysippe, étant un être vivant dont toutes les parties sont pénétrées par la raison rlivine, l'une de ces parties ne saurait être affectée sans que toutes les autres le soient également (3) ; ceci est vrai surtout pour l'âme humaine,
(1) De fin., 1, 9, 31. — (-2) 20, si. — (3) Celait la stjmimthie ou contagion univtTselle, co;j.-âO;'.ï -ri;; ojiaoj;. Cet argument de l'encluiinemotU nécessaire des causes physiques, ou des mouvements, a été repris par les savants modernes. (Lange, Hi.H du inntériaL, trad. franc., Il, p. toi.) Cf. Heine, Stoirorum de futo dortrina, Numburgi, ISo'^-
qui est une partie de Dieu. A Athènes le ciel est pur, d'où la finesse des habitants de l'Attique ; à ïhèbes il est épais ; c'est pour cela que les Thébains sont lourds et robustes. Chrysippe voit ici la preuve que ce qui nous arrive est, comme ce que nous désirons, lié aux phénomènes naturels par le destin ou l'enchaînement éternel des causes. Mais, répond Cicéron, « vous ne parviendrez pas à me prouver que c'est l'influence des lieux qui fait que je me promène sous le Portique de Pompée plutôt qu'au Champ de Mars (1) ». La nature des lieux a une certaine influence, mais restreinte. Nous avons quelquefois des penchants naturels vicieux, comme par exemple StilponetSocrate; mais nous pouvons leur résister et les corriger.
Plus loin Cicéron parle du Aiv;; ip'ii; i^)- C'était un argument par lequel les adversaires du Portique croyaient réfuter la doctrine du destin. Mais Chrysippe distinguait des choses simples et d'autres naturellement liées. Appelez le médecin ou ne l'appelez pas, dit-on, vous mourrez ou vous guérirez tout de même. Mais, répond Chrysippe, c'est ici un pur sophisme; car l'appel du médecin est. tout autant que la guérison, dans l'arrêt de la destinée. Ainsi les actions humaines rentrent dans la série naturelle des causes. Cette explication réfute en une certaine manière le sophisme paresseux; mais ce qui arrive est produit nécessairement par notre volonté et par les choses extérieures ; donc la liberté se trouve détruite.
Pour la défendre Chrysippe recourait à une distinction entre les causes. Les unes produisent leur effet nécessairement : ce sont les causes principales et parfaites, ai'-'.a xj-o-.t\r^, -/.ûpa, l'jvîy.-'.xâ, comme, par exemple, le feu est cause de la chaleur. Les autres ne sont pas etïicientes par elles-mêmes, mais sans elles l'effet ne peut se produire : ce sont les causes adjuvantes, mxi^iu, cjvîpyâ, comme l'airain est cause de la statue. Les causes adjuvantes sont contenues dans la série éternelle des causes, qu'on appelle le destin; la cause principale est en notre pouvoir (3). Chrysippe expliquait la différence entre les
(l) 4, S. — (2) 12, 2S. — (3) Celte dislinction rappelle celle imaginée par StuartiMill cuire le simple aiilccéi-leiU et l'anlécéileiil incuiiditiomiel ; ceUii-cij