I.E « DE F ATI
voyaient l'œuvre de la divinité (1). Les Épicuriens, qui croyaient à la contingence iniiverselle, ne pouvaient admettre les causes finales. Ne reconnaissant pas la providence des dieux, et leur déniant tonte action sur le monde, ils ne 2)0uvaient dire qu'ils avaient ordonné toute chose d'après un dessein préconçu. Cetxu'on regarde comme une cause ayant précédé les effets n'est qu'un simple résultat : on met au commencement ce qui ne vient qu'à la fin (2). Nous ne trouvons pas, il est vrai, la théorie de Lucrèce sur la finalité dans les fragments qui nous restent d'Épicure, ni chez les autres écrivains qui nous ont parlé de sa doctrine. Mais déjà Démocrite avait banni du monde la finalité pour la remplacer par le mécanisme. Épicure avait dû reproduire sur ce point les idées de son maitre, comme sur tous les autres où il n'était pas obligé de les modilier pour les mertre d'accord avec les progrès de la science ou échap; er à des ol)jections embarrassantes.
Mais comment expliquer la formation du monde et ses harmonies en dehors de la finalité et du déterminisme physique, qu'Épicure repousse avec encore plus d'énergie que la Providence? Lachute des atomes et leur rencontre désordonnée (3) Jie sauraient produire rien d'ordonné. C'est ici que Lucrèce introduit un principe dont on fera plus tard un très grand usage dans les sciences de la nature: le temps et la midtiplicité des combinaisons. Non, sans doute, les atomes n'ont pas réussi tout d'abord à former des composés stables et harmonieux; ils n'y sont parvenus qu'à la suite d'une foule d'essais, d'expériences (4). La nature est un joueur qui multiplie le nombre des coups; qu'importe que la i)lupart soient nuillieureux. pourvu que quelques-uns réussissent. C'est ainsi que Lucrèce, et peutêtre Épicure avant lui, répondaient à ceux qui niaient qu'avec
(I) De nat. deor., II. — (2) « Prœpostera sunt rotione. » Lucr., IV, 831. On est fr.ippi5 di; l'accord enlro le lanfjage fie Lucrèce et celui des savants modernes. Ceux-ci disent que l'oiseau vole parce qu'il a des ailes, mais qu'il faut bien se garder de dire qu'il a des aili-s pour voler. C'est presque l'exemple donni5 par Lucrèri; (IV, 8-23). — i?>) Tarbidunhi concursh. De fnx., I, 6, "iO. — {'t) Pertentare. V, -i-26; expcriniiilo, V, 4-2'J.
la déclinaison des atomes on put expliquer les beautés et les harmonies du monde. C'est sans doute à cette théorie que fait allusion Velleius lorsqu'il parle de ces « régions immenses en largeur, en longueur, en profondeur, où voltigent sans cesse une infinité d'atomes, qui, à travers le vide, s'approchent les uns des autres, s'attachent, et, par leur union, forment ces différents corps que les Stoïciens croient ne pouvoir être façonnés qu'avec des soufflets et des enclumes (1) «. Nous avons vu plus haut que Carnéade indiquait aux Épicuriens comment ils auraient pu défendre le libre arbitre contre les objections de Chrysippe (2). Il semble que Carnéade à son tour n'aurait eu qu'à s'approprier la théorie des Épicuriens sur la formation des corps et des organismes, pour combattre la doctrine stoïcienne de la Providence (3).
On pourrait s'étonner que C'icérou, dans le de fato, ne parle pas de Platon ni d'Aristote, qui avaient exprimé les vues les plus profondes et les plus originales sur le destin et la liberté. C'est que leur doctrine, à l'époque de Cicéron, n'était plus compi'ise que de rares penseurs, et que la foule suivait les idées du Portique et d'Épicure, plus grossières, mais aussi plus faciles à saisir. Or , Cicéron examine les systèmes en honneur de son temps, sans remonter à leur origine première.
Dans le de fato il mentionne et critique le clinamen d'Épicure ; mais ce n'est qu'en passant; il tourne presque tous ses efforts contre la doctrine des Stoïciens. Peut-être le hasard d'Épicure lui semblait-il moins dangereux que le destin du Portique. Les Épicuriens acceptaient la ruine de la République par paresse, pour n'avoir pas à défendre l'ancienne constitution : les Stoïciens étaient conduits au même résultat par soumission à l'enchainement fatal des causes, conséquence de l'ordre universel. On a remarqué que le fatalisme est une doctrine favorable au despotisme, et que toute apologie du libre arbitre est un effort pour la hberté. Ainsi Alexandre d'Aphrodise écrivit son traité sur le desl.in pour protester contre la tyrannie de Caracalla,
(1) De nnl. deor., I, 20, oi. — (-2) /)f fatn, II, -2?,. — (3| Voir plus haut, cb. IX, l'tîtuclc des sources du livre III du de iiatuni deorum.