LE « DE FATO «. 2S
Daunou son mémoire sur le même sujet pour détemlre lu liberté humaine contre le pouvoir absolu de Napoléon. Le de fato de Cicéron était une œuvre analogue; il devait enlever toute excuse à ceux qui se hâtent d'accepter les faits accomplis, comme si tout ce qui arrive était nécessaire.
Ici, comme dans le de natura deorv.m, Cicéron, avec la nouvelle Académie, gardait le milieu entre deux dogmatismes contraires, celui d'Épicure qui, en haine du fatalisme des i)hysiciens, soutenait une sorte de liberté d'indifférence, et celui du Portique, qui n'avait délivré l'homme de la domination des dieux que pour le courber sous celle du destin. Peut-être le clinamen d'Épicure n'était-il, comme le disait son aiiteur, qu'un moyen de défendre le libre arbitre. Mais les anciens ne pouvaient pas comprendre qu'il y eût des effets sans cause. Or la déclinaison des atomes semblait se produire sans raison. Un aveugle hasard prenait ainsi la place de l'ordre universel. Il était permis de croire que telle était au fond la doctrine d'Épicure, lorsqu'on le voyait expliquer les phénomènes physiques par des causes contradictoires et quelquefois absurdes, pourvu qu'elles ne sortissent pas du cours ordinaire des choses. De même, sans doute, peu lui importait l'origine de la li'oerté chez l'homme, pouvu que celui-ci ne fût plus soumis au caprice des dieux ni à l'immuable nécessité des physiciens. Cicéron croyait, avec la nouvelle Académie, que l'homme est libre, mais que tout ne se produit pas au hasard ; qu'il y a un ordre fixe dans la nature, mais que cet ordre ne s'impose pas à nous d'une façon inflexible. Peut-être y a-t-il ici une antinomie ; mais les deux propositions énoncées plus haut paraissent également vraies, et les esprits pratiques dans la question de la Providence et du libre arbitre seront toujours de l'avis de Bossuet, qui disait qu'il faut admettre les deux termes du problème et tenir solidement les deux bouts de la chaîne, quoiqu'on ne voie pas bien comment se fait le passage de l'un à l'autre (1). Saint Augustin reprochait à Cicéron de sacrifier au libre arbitre la jirescience divine (;2): c'est ([ue, comme on l'a dit (3;^ « pour Cicéron, Sénèque, Tacite et les
(l) Traité du libre arbitre. — {'!} De ri<:itate Dei, IX, 1. — (3) V. Duruy,
graiuls jurisconsultes le plus iuipérieuxdes besoins fut la libre
possession d'eux-mêmes. »
La traduction l.vtine du « Timée ».
Parmi les œuvres de Cicéron se trouve xme traduL-tion des premiers chapitres du Timee de Platon, précédée d'un court fragment où Cicéron nous parle des entretiens sur la nature qu'il avait avec P. Nigidius. On peut se poser plusieurs questions à propos de ce fragment et de la traduction qui suit. On ne saurait guère douter qu'il soit de Cicéron ; mais en est-il de même de la traduction ? Si celle-ci appartient également à Cicéron. est-elle une œuvre de sa jeunesse, ou bien n'a-t-elle été écrite que dans son âge mûr ? En traduisant les premiers chapitres du Timée voulait-il seulement s'exercer, ou bien faire connaître à ses compatriotes les spéculations des philosophes grecs sur la nature ? Enfin la traduction du Tiwée et le fragment qui précède seraient-ils les ébauches d'un traité philosoi)lii(iue où Cicéron aurait étudié les opinions des anciens sur la nature, et la traduction du Tùnée devait-elle être mise dans la bouche de Nigidius Figulus, qui, au dire de Cicéron, était profondément versé dans la connaissance de la philosophie pythagoricienne et de ses doctrines physiques ? (1)
Cicéron commence ainsi le fragment qu'on peut considérer comme servant de préface à la traduction du Timée : « Je me suis élevé en plusieurs endroits de mes Académiques contre les philosophes qui veulent pénétrer les secrets de la nature, et j'ai bien souvent attaqué à ce sujet P. Nigidius avec les armes de Carnéade. » Les Académiques furent composées en 709. Or dans la phrase qui suit le passage cité Cicéron nous apprend
Une dernière pcuje d'hhloire ro/Knins, Revue des Deux -.Moinles, 15 niai 1884, p 343.
(1) K. F. Heruiann a écril une dissertation « de interprelnlione Timœi • (Gottingue, •184i) qui, suivant M. Hirzel, a éW: négligée d'une façon surprenante et contre toute justice. M. Hochdanz a pui)litS en 1880, un opuscule intitula : Qua-stiunes cr'Uicœ in Timœum Ciceronis e Pliitone transcriptum (Nordliausen), où il reprend et modifie les idées d'Herinann.
LA TRADCCTION LATINE DC « TDIÉR ». 291
qu'an moment où il écrit Xigidins n'existait plus. fuit. Nous savons que Nigidius mourut en exil im an avant le meurtre de César ; par conséquent Cicéron n'a pu écrire cette préface et la traduction du Timée, si Ton suppose que la composition de ces deux fragments appartient à la même époque, avant 709 ou 710. D'autre part Cicéron dit dans la préface que nous venons de citer qu'il s'entretint des dififérentes explications de la nature avec Nigidius, comme il passait par Éphèse, en se rendant en Cilicie (juillet TOQ). Or, depuis cette époque jusqu'en octobre 706, on ne voit pas un seul moment où Cicéron ait pu reprendre ses études philosophiques (1>. La traduction du Timée n'a donc pu être écrite avant la fin île 706 ou le commencement de 707. Mais Cicéron nous dit que dans les .4 (.•flrfe'îwj'çiîg.s il s'est élevé contre ceux qui voulaient pénétrer les secrets de la nature. Pourquoi, dès lors, aurait-il traduit l'œuvre où Platon se proposait justement ce but. sinon pour la réfuter ensuite? Et pourquoi aurait-il voulu la réfuter, s'il avait regardé comme suffisantes les critiques contenues dans les Acudérûiqr'es ? Nous arrivons ainsi au même résultat que précédemment : la traduction du Timée est postérieure aux Académiqves.
■Mais dans quel but a été faite cette traduction ? Était-ce un exercice de style? Cicéron, il est vrai, recommande cette pratique par la bouche de Crassus (2), et Quintilien nous dit que Cicéron traduisit de cette manière des livres de Platon et de Xénophon (3). Cicéron nous apprend lui-même qu'il a traduit les Économiques de Xénophon à l'âge qu'avait son fils Marcus lorsqu'il lui dédia le de o/'/?c*».s\ c'est-à-dire à vingt-un ans. C'est probablement à la même époque quïl faut rapporter sa traduction du Protagoras, dont parlent Priseien. Donat et saint Jérôme. Il est vrai que d'autres la placent dans sa vieillesse (4).
(I) Ad fam., XIV, 20. — (2) De oral., I. 34. — (3) X, 5, 2. Cf. saint Jérôme, prè/ace de la chronique d'Eusèbe, \>. 3. — (4) Van Heusdc (Cicero 3'.).o-Xi-(ov, p. 27 1) dit qu'elle fut faite dans sa jeunesse, et publit?e smileinent dans sa vieillesse. Mais Cicéron se repent d'avoir autrefois laissé échapper des ébauches de jeunesse. (Dp oral., I, 2.) Toutefois on peut entendre ceci de traités de rhétorique, et net: de traductions, où l'on n'est pas responsable des idées, mais seulement du style.
Quintilieii ne parle pas des discours de Démosthène et d'Eschine dans le procès de la Couronne, que Cicéron traduisit, non pour s'exercer, comme il le dit lui-même dans la préface de ces traductions (1), mais pour montrer à ses contemporains ce qu'était l'éloquence attique et leur donner des modèles à étudier. On ne saurait croire que Cicéron ait voulu, par la traduction du Timée, s'habituer à rendre des idées obscures et ditîicile.s. H avait toujours en vue l'intérêt de ses concitoyens ; ceci est vrai surtout des œuvres de sa vieillesse. Mais à qui pouvait être utile la traduction du Titnée ? Ce n'est certainement pas à ceux pour qui il avait traduit les discours de Démosthène et d'Eschine (2). Cicéron nous apprend, dans la préface même du Thnée, qu'il a dans les Académiques combattu les philosophes qui s'efforçaient d'expliquer la nature. -Il n'avait donc pas dessein, en traduisant le Tirnée, d'apprendre à ses compatriotes des doctrines cosmogoni(|aes auxquelles il ne croyait pas lui-même.
Nonius Marcellus et les autres grammairiens anciens ne doutaient pas que Cicéron eût traduit le dialogue de Platon. Saint Augustin, qui a cité de longs fragments de la traduction latine, le croyait aussi. Mais la traduction du T^'we'e se distingue des traductions faites par Cicéron dans sa jeunesse en ce qu'il n'a pas conservé les noms grecs des interlocuteurs : s'il a gardé la forme générale du dialogue, il asu^^primé les apostrophes qu'on trouve dans Platon. On voit, au contraire, dans les fragments, quoique bien courts, du Prolagoras, qui nous ont été conservés
(1) De optimo (jenere orcit,, ch. b. — (2) Cicéron avait, nous dit-il, rendu les discours de Démosthèno et d'Escliine, non en traducteur, mais eu orateur; il avait cherclié à faire passer en latin les penséns et les images, e.n conservant aux expressions leur physionomie et leur énergie, mais sans se croire obligé de substituer aux mots gri'cs des mots latins tout à fait équivalents. Dans le Tiinée, au contraire., il a traduit avec exactitude la plupart des mois ; ce n'est que rarement qu'il en a omis quclipies-nns, ou ([u'il les a transposés pour rendre la construction plus latine ; plus rarement encore il a ajouté quelque chose du sien ; bref il semble plutôt avoir ramené le latin au génie de la langue grecque, que donné aux pensées de Platon une physionomie romaine.
LA TR.\DUCTIOX LATINE DU « TLMÉE ». 293
par Priscieii. que Cicéron iivait traduit intégralement le dialogue grec. Ici on n'est pas certain que les paroles qu'on lit aient été prononcées, comme chez Platon, par Timée exposant la doctrine pythagoricienne. La forme du discours semble parfois indiquer que celui qui parle et ceux qui écoutent sont des Romains (1).
On a cru que la traduction du Timée n'était qu'une partie d'un ouvrage plus considérable où Cicéron devait traiter de l'origine des choses (2). Cicéron avait parlé de l'étude de la philosophie en général dans YHortensius. de la logique dans les A cadémiques, du fondement de la morale dans le de (ïnibus , puis il avait passé à la physique, dont la partie principale pour les anciens consistait dans la théologie ; il avait étudié cette partie dans le de natura deorvia, le de divinatione et le de fato. Telle est du moins l'énumération qu'il fait lui-même (?»); il ajoute, après avoir nommé ses ouvrages sur Tart oratoire : « Tels ont été jusqu'ici mes travaux. Plein d'ardeur j'ai voulu les compléter, et, à moins que quelque grand obstacle ne s'y opposât, éciaircir en latin et rendre ainsi accessibles toutes les questions de la philosophie. » C'est sans doute pour accomplir ce dessein qu'il écrivit le de officiis, où il expose la morale pratique. Mais la théologie ne comprend pas à elle seule toute la physique. Il restait à étudier la nature en général, la création du monde et la formation du corps humain (4).
(1) Cicéron oppose le génie de la kngue latine, sa langue maternelle^ à celui de la langue grecque, qui était une langue étrangère. 11 cite plusieurs mots en grec, mais en indiquant la traduction latine ; au lieu de Téthijs, il donne Salacia pour épouse à l'Océan ; il emploie le mot prosnpia, mais en avertissant que c'est un archaïsme. — ("2) Telle était à peu près l'opinion de van Heusde {ibiiL, p. 275): « Nous avons, dit-il, la préface de Cicéron, par où l'on voit qu'il n'a pas traduit complètement le dialogue de Platon, et que, à l'exceplion du discours du Pythagoricien Timée, le reste a été écrit cl imaginé librement par lui-même, j — (?>) De div., 11, l, 1, sq. — [i) Ainsi l'idée d'écrire l'ouvrage pour lequel devait servir la traduction du Timée serait venue à Cicéron tout à fait dans les derniers temps de sa vie. Cette opinion est plus vraisemblable que celle de JI. Boissier, qui semble placer plus tôt la traduction du Timée. • Cicéron, dit-il, tâtonna d'abord quelque temps, et ne trouva pas du premier coup la philosophie qui convenait h ses
Pour cette question Cicérou auiuit probablement suivi la même méthode que précédemmeut. C'est ce qu'il semble indiquer dans sa préface à la traduction du Tintée. Là il nous parle de Nigidius Figulus, très vei'sé dans la connaissance des doctrines pythagoriciennes, et de Cratippe, le premier des Péripatéticiens de cette époque. Il aurait probablement placé dans la bouche de Nigidius l'exposé de la cosmologie pythagoricienne traduit du Tirnée de Platon. Cratippe aurait été chargé d'expliquer la doctrine d'Aristote sur la nature (1).
Cicérou avoue que ses dialogues philosophiques ne sont que des à-iypaoa, OÙ il apporte seulement les mots, qui ne lui manquent pas. « Si je me bornais, dit-il, à traduire Platon et Aristote, comme nos poètes traduisent le théâtre grec, ce serait rendre apparemment un mauvais service à mes concitoyens que de leur faire connaître ces divins génies ! Mais c'est ce que je n'ai point fait encore, et cependant je ne crois pas du tout qu'il me soit interdit de le Faire ; aussi, lorsque l'occasion se présentera de traduire quelque passage, surtout des deux grands hommes que je viens de nommer, je me sens fort disposé à suivre l'exemple d'Ennius, qui traduit souvent Homère, et d'Afranius, qui reproduit Ménaudre. (2) » Cicéron aurait fait ici ce qu'il annonçait, et la traduction du Tintée était destinée à prendre place dans un traité sur (a nature.
Les auteurs de l'antiquité et les grammairiens citent toujours
conipulrlolcs. Un moment il fut tontiS de les diriger vers ces questions de métaphysique qui répugnaient au bon sens pratique des Romains. Il traduisit le Thnée, c'est-à-dii-e ce qu'il y a de plus obscur dans la pliilosophie de Platon ; mais il s'aperçut vite qu'il se trompait et il s'empressa de quitter cette route où il aurait marciié tout seul. » [Cicéron et ses amis, p. 3-4().)
(1) Ce dernier point est douteux. Cicéron, comme le remarque Krische (Fcirsciiumien, etc., p. 19), choisit toujours pour interlocuteurs de ses dialogues pliilosopliiques des hommes distingués, qui avaient laissé un grand soii\enir. — Nul ne semble avoir été mieux t'ait pour exposer la cosmologie pythagoricienne du Timi'e que Nigidius. Cicéron nous dit lui-même dans la
préface de la traduction : « Nigidius s'occupait surtout avec une ardeur
infaligaole à étudier les secrets de la nature. Je crois sincèrement que si un homme était capable de faire revivre la doctrine de ces illustres Pythagoriciens. .., c'était le savant dont je |)arle. » — {i) De pu., I, 3, 7.
LA THADi;rT:'>' LATINR DTT « TIMKK >' . 295
le fragment en question soiis le nom de Timée ; mais la plupart (les éditions anciennes 'ionnent le titre de « de l'univers ». C'est une preuve que le iraiié n'est qu'ébauché et qu'on n'a tiouvé dans les papiers •:•? Cioéron que la partie qui devait être exposée par Nigidius (1). Ceux-là mêmes qui pensent que Cicéron n'avait d'autre but que de traduire l'ouvrage grec n'oseraient soutenir qu'il Ta traduit tout entier. Il est certain qu'à part les lacunes, les anciens ne possédaient rien de plus que ce que nous avons.
L'opinion que nous venons de mentionner ne nnuKiue pas de vraisemblance (2). Ainsi la traduction du Timée et la préface qui la précède seraient bien de Cicéron. Mais on peut admettre cette supposition pour la préface, la repousser pour la traduction.
Dans la préface, a-t-on dit. il n'est personne qui ne reconnaisse l'esprit et la plume du plus élégant des écrivains romains. Il serait bien étrange qu'on l'eût imité de façon à reproduire cette élégance. De plus, celui qui parle donne de tels détails sur lui-même, sur les hommes qu'il a fréquentés, sur les villes qu'il a vues, qu'il est facile de deviner qui il est. Mais dans la traduction il manque tout à fait le mouvement, l'élégance, l'harmonie delà période, cette infinie et admirable habileté et facilité de style que l'on trouve dans toutes les œuvres de Cicéron. même dans les passages qui ont été traduits littéralement du grec.
Toutefois la traduction du Tinx'e n'aurait pas été faite pen-
(h Dans celte partie nuMne certaines iihrasesontété détruites [lar le temps. Ainsi Priscien c-ile comme ayant été employé par Cicéron dans sa iraduclion du Timée le mot defenslrix qu'on chercherait en vain dans les fragments qui nous restent ; de même pour une ligne entière qui nous a été conservée par Nonius. Mais on a trouvé la place de ce mot et de cette ligne dans les lacunes qui interrompent de temps en temps le texte de Cicéron. — (i) Cette explication, qui est celle d'Hermann , avait été généralement adopti-e. Ainsi Teutl'el la regarde comme probable (Hist. de la litt. rom., § 18"', note 9)^ JI. tlirzcl comme certaine. « On ne peut, dit-il, élever aucun doute contre l'exactitude de celle conjecture » (I, '2-3). Mais elle a été combattue, comme nous allons le voir, sur un point important par JI. Hochdanz.
dant la jeunesse de Cicéron, mais dans sa vieillesse. Si l'on considère avec attention le fragment latin, on reconnaîtra que le vocabulaire y est parfait et complet. Or, c'est par les efforts de Cicéron presque seul, dans ses dernières années, que les aptitudes de la langue latine se rapprochèrent sur ce point de celles du grec. Donc cette traduction est de Cicéron lui-même, ou de quelqu'un qui connaissait bien ses écrits philosophiques; elle ne peut être antérieure à la publication de ces écrits, c'est-àdire à l'année 709 (Ij. On ne saurait séparer la préface et la traduction, en ce sens qu'elles ont été écrites à la même époque. Aussi bien elles sont rapprochées non seulement par les manuscrits, mais encore parla communauté du sujet.
La méthode de Cicéron est différente, suivant qu'il traite des questions de philosophie populaire, ou des problèmes plus obscurs. Dans le premier cas il s'abandonne davantage à son inspiration ; dans le second il suit de plus près un modèle grec. Or, rien n'était plus obscur pour lui que les questions sur l'origine de la nature, comme il le déclare lui-même dans la préface de la traduction du Timée. Il devait donc reproduire exactement son modèle grec. Mais supposons le livre qu'il voulait faire achevé et édité. Lisons la préface : l'auteur pro)net de nous rapi^oi'ter un entretien entre le Pythagoricien Nigidius et le Péripatéticien Cratippe Que nous donne-t-il? un dialogue de Platon bien connu des Romains instruits, lu souvent, rarement compris. Cicéron nous le fera-t-il comprendre ? il y a beaucoup de choses qu'il n'a pas comprises lui-même.
Il ne faut pas s'étonner, dit-on, de voir ce passage de Platon
(l) Ainsi, à la page 1013 (i' éd. d'Orelli, revue par Baiter et Ilalm), l'expresbion àoisiou liix est rendue par « optimi species >, sans que le traducteur ajoute rien, ce qui prouve que les Académiques et les Tuscvlanes étaient déjà éditées. C'est dans ces deux écrits que le mot to:'a est, pour la première t'ois, rendu par t species » {Acad., I, 8, 30; Tusc.,1, 24, oS). De même 996, 10 le traducteur emploie sans s'excuser le mot t opinabilis •, se souvenant du passage où l'on dit que les Platoaicii''us parlent du domaine de l'opinion, partem renim opinabilem (Acad., I, 8, 31), ce qui; Cicéron croit de\oir noter à cause de la nouveauté de l'expression. On pourrait, dit 31. Hoclidanz, citer beaucoup d'exemples analogues.
LA TRADUCTION L.VTINK DU « TIMKE ». 297
traduit presque intégralement. ; on trouve d'autres passages grecs traduits en latin, de telle sorte que, si nous n'en connaissions pas l'origine, nous croirions qu'ils ont été non seulement écrits, mais encore composés par Cicéron. — Mais ces passages diflerent de la traduction du Tlrnéo par l'étendue et par la nature; ils ne sont en quelque sorte que des citations. Il" est peu probable que Cicéron eût fait entrer dans son livre un fragment aussi considérable. Quelle aurait été l'étendue de l'ouvrage si, outre les idées de Platon, Cicéron avait voulu exposer et critiquer celles des autres philosophes? S'il avait achevé son écrit, il aurait abrégé et éclairci le texte du Timée ; on ne saurait croire qu'à la tin de sa vie il eût renoncé à cette clarté qu'on trouve dans tous les autres traités philosophiques.
Cicéron a dû charger un compagnon de ses études de lui traduire le commencement du plus obscur et du plus difficile des dialogues de Platon, pour comparer, en certainspassages. sa fagon de comprendre avec celle d'un homme dont l'instruction et l'intelligence lui étaient connues (1). L'auxiliaire de Cicéron. ne peut- avoir été que son affranchi Tiron. qui lui était d'un grand secours pour ses études, comme on le voit par ses lettres (2). Mais peu importe à qui Cicéron avair confié la traduction du Timée, pourvu qu'on admette qu'il avait chargé quelqu'un de ce travail. Il était bien permis à un sexagénaire occupé de tant de soins de se faire aider pour ses écrits philosophiques.
(1) Cicéron n'ignorait pas combien le Timée était difficile. « Ce qui empêche de comprendre, c'est, dit-il, l'obscurité du sujet et non du langage. » (De fin., II, 5, 15.; — (-2) Xd AU., VII, 5, 1. Cicéron, dit il. Hoclidanz, écrit à Tiron lui-même : ' Surtout ayez soin de votre santé, pour que nous puissions nous occuper de littérature ensemble, ut una sjus'.'XoXoyïTv po.uimu-t '. (Ad fam., XVI, 21.) Qu'entend-il par cj;jiçh),o>,ov=;v ? Ou peut le supposer par une autre lettre à ce même Tiron [Ad jam., XVI, 17) : • Mais à propos, vous qui êtes ma règle, v.mw, en fait de style, où avez-vous pris cette expression insolite « en soignant fidèlement (fideliter) votre santé • ? De quel droit ce fidèlement se trouve-t-il là ? > Dans une autre lettre {ad fam., XVI, 10), Cicéron dit à Tiron : « Tenez-vous prêt à vous mettre au service de nos muses. »
L'hypothèse que nous venons d'exposer soulève pUisieurs objections. On peut d'ahovd demander coinuient Cicéron, qui aurait pu en remontrer à maint Stoïcien et maint Épicurien sur des points beaucoup pkis difficiles à comprendre, aurait-il eu besoin, pour se servir du Timée, d'une traduction latine faite par des mains étrangères ? (1) Posidonius, le maître de Cicéron, avait écrit un commentaire sur le Timée. Cicéron n'avait qu'à consulter cet ouvrage pour éclaircir ses doutes sur les points obscurs du dialogue de Platon. Le grand écrivain latin, empêché par ses occupations, n'aurait-il pu aussi faire la même chose que lors de la composition du de oITiciis ? Il avait alors demandé àAthénodorusCaivus un abrégé sommaire, -ri -/.îoâXa-.a, d'un écrit stoïcien. N'aurait-il pu de môme, pour se faciliter la besogne, se faire faire un abrégé du Timée? (2)
La traduction du Timée ne peut, dit-on, être de Cicéron, parce qu'on y trouve des méprises qu'on ne saurait lui attribuer et des tournures qui lui sont étrangères. Hermanu, qui a relevé un certain nombre de passages où Cicéron n'a pas bien compris ou exactement rendu le texte du limée (3), est ici d'un tout autre avis. « Cicéron, dit-il (4), n'avait pas voulu se donner la peine obscure d'une traduction scolastique; il a passé plusieurs détails qui lui semblaient peu nécessaires pour la suite des idées : il en a ajouté d'autres eu vue de la clarté, ou à cause du génie propre de la langue latine ; il a mieux aimé changer parfois quelque chose que de paraître contourné ou aride, en suivant exactement les traces de Platon.... On trouve dans tout le livre des mots changés, une construction remplacée par une autre, ce qui, bien loin de taire naître le soupçon que le texte est altéré, indique, par cette négligence même, un connaisseur habile et exercé de la langue latine. »
(1) Iwan M-V.'.er, Jahresbericht de Biirsian, 1881, p. 147. — (2) M. Hochdanz, pour montrer que Tiron était l'auxiliaire de Cicéron dans ses études, cite une lettre où l'on parle de travau.x en commun (ad fam., XVI, 21); mais cette lettre est du fils de Cicéron et non de Cicéron lui-même. Une autre lettre [ad fam., XVI, 10) que M. Hochdanz dit être probablement de la même année que la traduction du Timée, c'est-à-dire de 709 ou 710, est df l'an 7U0. — (3) P. lo-2'J. - ^-'^) P. U.
LA TRADfCTION LATINE DU « TIMÉE ». 299
Nous voilà loin de l'opinion précédente. — De plus, si le traducteur du Timée était Tiron. comment aurait-il employé des tournures et des expressions étrangères à Cicéron. lui qui était la règle, y.xvwv, du graiid écrivain en fait de style ? On nie que la traduction du Timée ait pu être faite à une autre époque qu'après la publication des traités philosophiques de Cicéron, et l'on signale dans cette traduction beaucoup d'i'-a; ).Ey6;j.=va. Mais Cicéron avait pu se passer de ces mots nouveaux ; le traducteur du Timée le pouvait également.
Il est probable que Cicéron n'aurait pas fait entrer cette traduction sans y rien changer dans l'ouvrage qu'il méditait ; il aurait pris les principales idées de Platon, et les aurait exprimées plus brièvement dans son propre style. Il n'avait donc pas besoin de traduire le morceau grec avec tant d'élégance et de pureté. On comprend alors qu'il y ait dans la traduction du Timée plus d'â'-a; \z';z\i.vix que dans tous les autres traités philosophiques. D'ailleurs il est bien difficile de dire que telle expression soit tout à fait étrangère à la langue de Cicéron, dont nous ne possédons pas tous les écrits. Cicéron traduisit peut-être le début du Timée. parce qu'il n'était pas sûr d'avoir toujours sous la main le dialogue de Platon. Il voulait pouvoir, au besoin, retrouver les doctrines qui y étaient exposées. Le reste lui importait peu ; de là la traduction libre de certains passages obscurs, les expressions peu usitées, mais qui rendent avec exactitude les mots grecs, enfin la suppression des divers interlocuteurs.
En résumé, on peut croire que la traduction du Ti/née, comme la préface qui la précède, sont bien de Cicéron et ont été écrites à la fin de sa vie. mais que ce morceau n'était qu'unsimple document, ou qu'à tout le moins il devait subir des modifications avant de prendre place dans un traité sur la ■nature (1).
(l) Dès lors on ne saurait dire avec .M. Hirzel (l, 2) que l'étude de la traduction Icitine du Timée est aussi importante pour la connaissance de la manière dont Cicéron composait ses traités philosopliiques que la découverte des fragments du -.ip\ E'j^i^^zia;. On s'est trop hiUé dans les deux cas de croire qu'on saisissait sur le tait le procédé de Cicéron.
Pour traiter entièrement la partie de la philosophie qui s'occupe de la physique et que n'avaient pas épuisée le de natura deorimi, le de divinatione et le de fato^ Cicéron, avons-nous dit, devait écrire un ouvrage où il aurait étudié l'origine du monde et surtout de l'homme. Les Épicuriens avaient bien vu que le plus sûr moyen de ruiner les superstitions était d'assigner une cause matérielle à tous les phénomènes physiques. Mais, au lieu d'étudier patiemment la nature, les premiers philosophes grecs avaient mieux aimé la deviner. Ils avaient commencé par où Ton doit finir, par des vues générales sur l'origine du monde et des êtres vivants qui l'habitaient. Leurs poèmes r.t^\ ojccuç étaient de vastes cosmogonies, où ils cessaient bientôt d'observer pour donner libre carrière à leur imagination. Le Timée de Platon peut être considéré également comme une hardie synthèse, où l'on construit la nature au lieu de l'analyser.
Aristote, dans ses recherches physiques, se défia davantage de l'imagination ; mais il ne sut pas se garder du raisonnement ■ à prion. « Lorsque nous lisons aujourd'hui les Physica, nous sommes confondus de n'y trouver que des subtilités stériles sur l'essence du temps, de l'espace, du mouvement, que de pures idées et rien du monde lui-même, rien des phénomènes sensibles et observables. La nature y disparait derrière l'abstraction ; nous arrivons au bout du livre sans en avoir rien gardé qui soit acquis et nous profite (1). j Ce n'est pas encore là la véritable science de la nature, et l'on pouvait avoir aussi peu de confiance dans les raisonnements subtils d'Aristote sur les phénomènes physiques que dans les rêveries cosmogoniques de Platon et des premiers philosophes grecs.
Le plus grand obstacle aujourd'hui à l'existence d'un scepticisme radical, c'est la certitude des connaissances physiques et naturelles : dans ranti(juité, au contraire, on s'appuyait sur l'incertitude de ces connaissances pour prouver qu'on ne saurait rien savoir. Cela semble étrange, si Ton songe que les anciens avaient découvert bien des vérités que la science a retrouvées
(U E. Havel,. le chriH. c/ sf.i ofiriinex, I, p. 290.
LA TRAOrrCTIOX LATINE DU « TIMÉE ». 301
.seulement de nos jours. Mais ces vérités, si les anciens les avaient découvertes, ils ne les avaient pas démontrées. Le doute restait toujours permis et d'autres explications possibles. , La science n'était pas alors, comme aujourd'hui, une possession universelle et incontestée, mais quelque chose de parement personnel et de précaire. Le plus grand bienfait de l'imprimerie et des études expérimentales à partir du XVI« siècle a.été, comme on l'a dit, d'aménager et de répandre la science.
Le traité de la nature ébauché par Cicéron était le complément de ceux sur les dieux, sur la divination ei sur le dcsfin ; seulement, au Ueu de passer successivement en revue les théories épicuriennes et stoïciennes, l'auteur aurait examiné ici celles de Platon et d'Aristote ; mais il pouvait facilement les critiquer du point de vue sceptique de la nouvelle Académie, comme il avait fait dans les traités cités plus haut.
Le de offixiis de Cicdron et son fils Mai'ciis. Les deux premiers livres sont imités du -zp: xxOrJzovToç de Panélius avec mélange d'idées romaines ; Cicéron emprunte la fin du livre I à Posidonius, celle du livre II à Posidonius ou Athénodorus Calvus. — Le livre 111 et la casuisli(|U(; stoieioim:.-. Cicéron s'inspire ici de Posidonius ou d'Athénod^rus Calvus, plutôt que d'Hécaton. Caractère du de ot'ficiis. Le de o/'/irii.v miitistroiam de saint Ambioise.