LE . DE OFFICIIS
NoiiS voyons par une lettre ;i Atticus (1) que Cicéron îrav;iillait a,u traité des Decoirs eu juin 710; il fut inierronipu par un projet de voyage eu Gi'èce et par la lutte entreprise contre Antoine, qu'il at.ta(paa dans la première Phiilpjnque (2 septembre). Une autre lettre à Atticus (2), écrite en novembre de la même année, nous apprend que Cicéron avait alors terminé les deux premiers livres et qu'il était occupé à composer le troisième. L'ouvrage entier parut avant la fin de 710 (8).
Après le meurtre de César, Cicéron donnait aux affaires publii|ues une attention trop passionnée et il avait conçu une espérance trop vive de prendre de nouveau part au gouvernement pour qu'il put écrire un traité sur le souverain Men ou. sur la nature des dieiiœ, de même qu'avant les ides de mars il lui eût été plus difficile de composer le de offtcus. Mais dans les circonstances périlleuses où il se trouvait maintenant il devait éprouver le besoin d'imJiquer sa véritable pensée sur ce qui nous importe !e plus, la manière de nous conduire dans la vie.
(1) XV, 13. — (1) XVf, 11. — (?.) Hein.", S' éd. du de r,[p.cils, introd., p. 7.
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Le premier livre de Cicéron, lorscjull se remit ;i écrire des traités piiilosophiques, avait été la Consolation, consacrée à la mémoire de TuUie. Le dernier fut le de offtcifs, dédié à son fils Marcus. Le père se recueillit quelques instants dans sa lutte contre x^ntoine pour adresser à son fils ses derniers conseils.
Marcus était alors à Athènes, où son pèreravaic envoyé pour étudier la rhétorique et la philosophie. Cicéron semble avoir méconnu complétenietit les aptitudes de sou lils : Marcus était né pour être un soldat, et non un orateur. Au lieu de lire Platon et Démosthène, il s'occupait de bien souper et de mener joyeuse vie. Il resta toute sa vie grand buveur ; il vainquit sur ce terrain le .triumvir Antoine, qui jouissait cependant d'vme grande réputation. Ce fut la seule vengeance quïl tira du meurtre de son père. Auguste, qui avait peut-être des remords d'avoir trahi Cicérou, nomma plus tard Marcus consul : il ne se signala dans cette magistrature qu'en jetant, un jour qu'il était ivre, son verre à la tète d'Agrippa.
( Les désordres de son fils avaient causé beaucoup de chagrin à Cicéron. Marcus, bien sermonné, promit de changer de conduite, et il tint parole, si l'on en croie une lettre de lui à Tiron (1). Bientôt il put obéir sans contrainte à ses véritables goûts. Brutus vint à Athènes en appelant aux armes la jeunesse des écoles. Marcus, se souvenant qu'il avait commandé avec succès un corps de cavalerie à Pharsale, se hâta de le suivre et il fut un de ses lieutenants les plus actifs et. les plus dévoués. « 11 semble se rappeler toujours de quel père il a l'honneur d'être né, » écrivait Brutus à Cicéron (2). La belle conduite de son fils charma le vieux consulaire ; il lui dédia son traité des Devoirs, qui est peut-être son plus bel ouvrage et qui fut son dernier adieu à sa famille et à sa patrie (3).
Cicéron ne manquait pas de modèles pour la de offtciis; car, depuis Aristote, il n'y avait guère de philosophe qui n'eût composé un traité de morale (4). Le de offtciis est, de tous les trai-
(I) Adfnm., XVT, 21. — (-2) Epist. Sruli, II, 3. — (3) G. Boissior, Cic. et ses amis, 109-1 l'î. — (4) j C'iHait chez les Stoïciens une habiturte assez, générale que d'écrire sur les devoirs. Zenon, Cléantlie et Chrysippe, les trois
tés philosophiques de Cicéroii, celui sur les sources duquel nous sommes le mieux renseigné. « Tout ce que Panétius a écrit sur les devoirs, dit Cicéron, je lai renfermé en deux livres ; son ouvrage en a trois. Voici la division qu'il indiipie dès le début : totitejjuestumjie^devo^ en
soi honnête ou coudamnaWe? en second lieu est-elle utile ou mii^il3ljiJ^nïïiijiiiMlaxi;gie s.liiYrejn
"nète avec l'utile?.... Panétius a traité les deux premiers points Tûni~façon brillante ; mais il annonce le troisième et s'arrête là. Posidonius a rempli la lacune. Je fais demander son livre ; en même temps je prie Athénodorus Calvus de m'envoyev le sommaire des chapitres (1). Il a consacré un chapitre aux devoirs relatifs ou de cin-onstance. (2) » Cette lettre indique clairement que les deux premiers livres du de offlciis sont empruntés à l'ouvrage du même nom (o) de Panétius. Quant au livre III, il faudrait en chercher la source chez Posidonius «t dans l'abrégé d'Athénodorus Calvus.
La netteté des indications lournius par Cicéron lui-même a fait croire à certains critiques que tonte détermination plus précise des sources du de officiis était inutile, et l'o:: a hardiment affirmé que Cicéron, surtout pour le livre III, s'était servi de certains philosophes dont il n'a peut-être jamais In les, ouvrages. Les sources de Cicéron dans le livre ITE seraient Posidonius, Diogène de Babylone, Antipater de Tyr, Hécaton', et, de plus, Platon et Aristote (4). — Mais si l'on veut que Cicéron connaisse chacun des auteurs qu'il nomme, on devrait encore augmenter le nombre de ceux indiqués plus haut. Pourquoi, par
londateufs de la secte, leur avaient donné l'exemple. Tout porte à croire qu'il fut suivi par Antipater de Tarse et par Diogène le Babylonien. Le traité de Panétius est demeuré célèbre. Hécaton de Rhodes marcha sur les traces de Panétius et composa sur cette matière un grand ouvrage dédié à Q. Tubéron, cousin du second Africain. Entin Posidoiiius et Antipater de Tyr, contemporains de Cicéron, firent chacun leur traité des devoirs. • (.\rthur Desjarclins, lea Dpcoira, p. 3S.)
(i) Ti /.ssiXa'.a. — (2) In eo est -ir,\ /.x-.'x -zoh-z^-i y.M/.o;-c,i. A.l AH.,
XVI, 11. — (3) rispl ToO •/.aOv.ovToç. — ('.) Teutiei, HUt. de lu tat. rom., 3^ éd., p. 351.
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exemple, Chrj'sippe, qui est cité dans le livre III (1), ne seriiitil pas compté parnù ceux, dont s'est inspiré l'auteur latin ?
Les livres 1 et IL
Nous allons essayer de déterminer d'une façon plus précise quelles ont été les sources de Cicéron dans le de offlciis. Le premier livre traite de l'iionnète, le second de l'utile (2), le troisième des conflits de l'honnête et de l'utile. Pour les deux premiers livres tout le monde s'accorde à reconnaître que Cicéron s'est inspiré de Panétius : mais dans quelle mesure l'a-t-il fait et le suit-il exclusivement? (3) N'a-t-il donné qu'une traduction libre de l'original grec, ou bien, outre l'apparence romaine et les exemples empruntés à l'histoire de Rome, y a-t-il certaines pensées qui viennent de lui seul ?
Ce qui porte à admettre la seconde supposition, ce sont d'abord les paroles de Cicéron lui-même. « Je suivrai de préférence les Stoïciens, dit-il, non pas toutefois en simple interprète, mais, selon ma méthode favorite, en puisant dans leurs écrits avec discernement, en faisant un choix parmi leurs dogmes et donnant à leurs pensées un tour qui me soit propre (4) ». Plus loin, il nous dit qu' « il a suivi Panétius sans le traduire (5), » et ailleurs (6) que « parfois il l'a corrigé». Nous sommes conduits à la même opinion par les jugements des anciens, qui donnent de grands éloges au de offtciis. Ainsi, suivant Aulu-Gelle (7), Cicéron rivalisait avec beaucoup de zèle et d'ardeur avec l'ouvrage de Panétius, et Pline le Naturaliste dit qu'il faudrait apprendre par cœur le de officiis et ne pas se contenter de l'avoir chaque jour entre les mains (8).
(l) 10, 4'i. — (i) Plusieurs questions étudiées au point de vue de riionnélo dans le livre premiei- sont examinées de nouveau par rapport à l'utile dans le .second livre. Ciciiion dit à peu près les mêmes choses sur la puissance do l'éloquence, I, oh. 37 et II, ch. 14 ; sur la libéralité qui déf;énère en prodigalité, J, U. 4.^ et II, 13, 3:-}; sur le clioi.x qu'on doit hnc des hommes qu'on veut obliger, I, 13, i9 ; 18, 39 et II, 18, 61. Il soutient é-alement l, 25, 83 et II, 21, 72 que la sollicitude de l'homme d'État dO'' s'étendre à toutes les parties du gouvernement. — (3) Heine, ihid., p. 23. — ('i) I, 2. 6. — (3) II, 17, 60. — (6) m, 2, 7.— (7) AuiJs aitiques, XIH, 28.— (8) Prcfate de l'hisl. 7iat., 22.
A la vérité les parties que Cicéron assure à plusieurs reprises avoir ajoutées au livre de Panétius, ou ne sont pas développées (1), ou reposent sur des arguments stoïciens (2). Lés changements apportés à la morale duPortique sont médiocres, excepté l'adoucissement partout visible de la rigueur stoïcienne, et la distinction entre la pratique et la théorie. Mais Panétius avait déjà fait cette distinction et adapté la philosophie stoïcienne à l'esprit romain (3).
Si l'on considère en détail chacune des parties de l'ouvrage de Cicéron, on voit qu'elles sont parsemées d'exemples empruntés à Thistoire romaine, et d'allusions à la situation politique de Piome à cette époque. Quelle qu'ait été l'influence que la société de Scipion et autres grands personnages de PiOme exerça sur Panétius, un philosophe grec ne saurait avoir écrit sur les devoirs un traité semhlable au de offlcils. Ainsi le morceau sur la sagesse, par lequel commence le livre I, est d'une brièveté disproportionnée; Cicéron n'y parle pas des vertus que les Stoïciens rangeaient sous la sagesse, mais du désir d'apprendre frivole, c'est-à-dire se rapportant à des choses pratiquement sans intérêt, et du désir d'apprendre louable, qui ne se justifie toutefois qu'autant qu'il ne nous détourne pas de l'activité politique (4). Le passage sur la justice est en partie
(1) II, ch. "25. — (t) I,ch. 43, S([. — (3)0na fait observer que Cici5ron rend par Iwnestum ce que les Grecs appellent xaXôv. Ce serait un signe de la façon dift'érento dont les Romains et les Grecs concevaient le bien. Mais il semi)le, comme le remarque SI. Ravaisson. (Exsal tur la MHnph. d'Arislote, II, p. 187-188), que le sens primitif A'honestum soit le beau et non Vhonnête. (Ct. Sermonis honos et gratia vivax.) Honeshnn sera.\l donc la traduction exacte de r.aXov.— Cicéron donne au décorum une importance qu'il n'avait pas chez les Stoïciens. Ceux-ci négligeaient la forme et les dehors pour l'intention vertueuse. Au contraire, Cicéron veut, avec Aristotc^ que la vertu ait une apparence qui plaise, et qu'elle ne soit pas en contradiction avec les inipurs et la manière de vivre de la partie de la société la plus noble et la plus distinguée. Mais il est probable que Panétius avait déjà appris dans la maison de Lélius et de Scipion l'amabilité des manières, et que Cicéron n'avait ici qu'à se conformer à l'esprit de son modèle. — (4) Cicéron respecte pourtant les études des philosophes qui restent à l'écart du gouvermmient et il reconnaît iju'ils contribuent an bien général (!, 44, lo5i. .Mais il ne dit pas