‹ Essai sur les traités philosophiques de Cicéron et leurs sources grecquesChapitre 65 sur 70 · LES LIVRES I ET II DU « DE OFFICIIS · texte numérisé non relu

LES LIVRES I ET II DU « DE OFFICIIS

résume-t-il l'écrit de quelque philosophe grec ? On remarque une différence entre la fin du livre et lecoramencement. Tandis que la justice apparaît d'abord (1) comme un rapport des hommes entre eux, Cicéron l'étend ici à la société entre les hommes et les dieux (2). Cette communauté entre les hommes et les dieux a paru étrange à certains éditeurs qui ont voulu réduire lajustice à la société humaine et aux rapports entre les hommes (3). Mais c'est là une des méprises de la critique (4) ; la phrase de Cicéron conservée dans son entier nous fournit justement les moyens de déterminer d'où vient la fin du livre I. Posidonius ^attachait la moralité et le souverain bien de l'homme à la religion. La définition de lajustice telle que nous la lisons rentre complètement dans les idées de Posidonius, et c'est à ce philosophe que parait empruntée la fin du livre I. Cette conjecture est confirmée par ce fait que Posidonius est nommé un peu plus loin (5). Or Cicéron écrivait à Atticus (6;, àl'époque où il composait le de ofCicns, qu'il faisait venir l'ouvrage de Posidonius. Dès lors on ne saurait guère douter qu'il se soit inspiré de l'ouvrage de Posidonius dans les derniers chapitres du livre I. Mais Cicéron indique plutôt la question qu'il ne la traite avec développement ; il n'y consacre que trois chapitres.. Dans le de officiis il reproduit moins fidèlement que dans d'autres ouvrages, par exemple le de nntura deoruw. les écrits des philosophes grecs qu'il avait sous les yeux. Tout ce qu'on peut dire c'est qu'il a lu le livre de Posidonius et qu'il s'en est servi ; mais rien ne prouve qu'il ne l'ait pas fait avec beaucoup de liberté, comme il le prétend.

A la fin du livre II (7), Cicéron nous signale une autre lacune dans l'ouvrage de Panétius. « Il est, dit-il, souvent nécessaire de comparer entre elles les choses utiles ; c'estlà, comme vousie savez, la quatrième partie de notre sujet ; Panétius Ta passée sous silence. » Il semble que cette lacune ait été comblée par un philosophe de l'école de Panétius. En eft'et. nous lisons dans le

(1) I, 7, i(\. — (-2) \, -«, lo-2. - (:!) Baiter propose d'ettacer

« dforiim et > dans la plirase du Cicéron. — (4) Hirzel, 11, '2, p. 7-23.

(5) I, iS, loO. — (G) XVt, 11. — (7) 2o, 88.

chapitre précédent: « Parmi ces préceptes relatifs à l'utile, Antipater de Tyr, qui est mort dernièrement à Athènes, reprochait à Panétius d'en avoir négligé deux, le soin de la santé, et celui de la fortune. (1) » Antipater de Tyr était mort à l'époque où Cicéron écrivait. Mais son opinion est exprimée au présent (2); par conséquent elle n'était pas empruntée à l'une de ses leçons orales, mais à l'un de ses écrits. Cicéron avait-il sous les yeux le livre d' Antipater, ou bien les remarques qu'il lui emprunte sont-elles venues à sa connaissance par Athénodorus Calvus? Cicéron dit qu'Antipater de Tyr reprochait à Panétius d'avoir négligé de donner des préceptes relatifs à la santé et à la fortune; mais il ne dit pas qu'Antipater ait comparé entre elles les choses utiles. Aussi bien Cicéron ne consacre à cette question qu'un seul chapitre, le dernier du livre, de même qu'il ne mentionne l'omission signalée chez Panétius par Antipater que dans le dernier paragraphe de l'avant-dernier chapitre. Cicéron, pour parler aussi brièvement de ces lacunes, n'avait pas besoin d'avoir sous les yeux les ouvrages où elles avaient été comblées ; il lui suffisait de savoir qu'elles existaient et par qui elles avaient été signalées. Cicéron avait pu sans doute trouver ces indications dans le sommaire de Calvus ; mais on devait aussi certainement les lire dans le livre composé par Posidonius pour compléter la doctrine de son maître. Or, nous avons dit plus haut que Cicéron écrivait à Atticus qu'il se faisait envoyer cet ouvrage de Posidonius.

Le livre III.

Le livre III du de officiLs est consacré à l'examen des conflits entre l'Jionnête et l'utile. Ces conflits ne se produisaient pas pour le devoir parfait -/.a-:;p9o);j.a, qui n'existait que chez le sage. Chez lui ce qui était vice pour le commun des hommes devenait vertu, suivant l'intention qui avait présidé à sa conduite. C'est l'origine de la direction d'intention, que Pascal devait rendre si célèbre. La casuistique, en effet, n'est pas une

(1) 'l'^, 80. — {-2) Censet.

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invention des temps modernes : elle existait déjà dans Tantiquité.Les Stoïciens avaient étudié les cas où le devoir imparfait ou vulgaire, -/.aQi;-/.:-;, pouvait erre en désaccord avec d'autres principes aussi puissants, par exemple l'intérêt. Cette recherche convenait bien à une école de philosophie qui était peu à peu descendue des principes abstraits de la morale spéculative, pour s'occuper des questions pratique* où les problèmes moraux deviennent souvent des points de droit.

La casuistique est en assez mauvais renom depuis qu'on a vu les abus qu'en pouvaient faire des directeurs intéressés à donner le change au bon sens. Un Stoïcien. Ariston. s'était déjà élevé avec une grande force contre la casuistique, en signalant recueil où elle pouvait tomber il). Mais en général dans l'antiquité la casuistique, traitée avec plus d'indépendance et de plus haut que dans les temps modernes? eut une iniluenc e bienfaisante (2). Elle habitua les esprits à considérer chaque action en elle-iuême, au lieu de l'apprécier d'a])rès des lègles générales qui ne peuvent prévoir toutes les circonstances particulières.

C'est ici une réforme analogue à celle qui se produisit, au premier siècle avant J.-C, dans le droit romain. Alors le vieux droit quiritaire des XII Tables fut remplacé en beaucoup de cas par le droit prétorien qui s'asservissait moins à la lettre de la loi et considérait davantage les caractères propres de la

(I) Sénèque, Ép., 9-4. — (2) c La casuistique donna à la philosophie un caractère pratique, le sens du réel et la science du détail ; elle pénétra dans le droit romain et l'obligea de se rapprocher de la morale : elle s'insinua jusque dans les écoles d'éloquence, où elle fournit à une rhétorique qui était frivole des sujets qui ne l'étaient pas toujours; elle voyagea de ville en ville avec les sophistes qui donnaient des représentations oratoires et ornaient quelquefois la morale de leur éloquence mercenaire; elle fut admise aux festins oii les convives, comme pour payer leur écot, apportaient quelque question ingénieuse et ditScile et se régalaient au dessert de ces friandises morales. En un mot la casuistique, sollicitant de toutes parts les consciences, rendit la morale populaire. • (.Marlha, Séances et travaux de VAcail. des sciences morales et politiques, tome -20, 1883, p. 5-23.) Cf. R. Thaniin, Un prcbléme moral dans l'antiquité. Étude sur la casuistique sloicienne, Paris,

question en litige. L'examen des cas de conscience, au lieu de favori.ser les sopliismes du cœur, augmentait, au contraire, les scrupules de conscience. C'était le moyen d'inspirer des doutes à des gens persuadés de leur bon droit, qui n'était le plus souvent que celui delà force. Carnéade avait proposé aux Romains plusieurs cas de cette espèce lorsqu'il avait voulu leur faire voir les antinomies de la justice et de l'intérêt soit général, soit individuel. Carnéade ne voulait pas corrompre la conscience des Romains, mais bien plutôt l'éveiller et l'épurer. Cicéron, dans le livre 111 du de officiis (1), se demande si, dans une tempête, il faut jeter à la mer un esclave sans valeur ou un cheval de prix ; il réponil que l'intérêt conseille de sacrifier l'esclave, la justice le cheval. Cet exemple montre que le droit des maîtres sur leurs esclaves était contesté, et qu'il éprouvait le besoin de se défendre. Mais une injustice signalée est bien près d'être condamnée ; sous les empereurs la cause de l'humanité et de la justice triomphera de l'intérêt particulier, comme le droit prétorien a triomphé de la législation des XII Tables.

Dans les deux premiers livres du de officiis Cicéron avoue qu'il suit Panétius; mais, à l'en croire, le livre III serait son œuvre personnelle ("2). Il semble que Cicéron dise vrai, et que, pour le livre 111, il ne soit plus soutenu par un modèle ; car ce livi-e est. sans contredit, le plus défectueux des trois. La pensée

(1) '2:5, 89. — Cî'i < Nous avons vu, dil-il, qu'on peut se demander si le paiii à prendre est honnèlo ou honteux, s'il est utile ou nuisible, et qu'on délibère souvent, quand l'honnête parait en opposition avec l'utile, pour savoir lequel des deux il faut clioisir. Panétius explique en trois livres tout oc qui concerne les deux premiers points; il prit l'engagement de traiter le troisième dans la suite; mais il n'a jamais tenu sa promesse. J'en suis d'autant plus étonné que, suivant le témoignage de Posidonius, son disciple, il vécut encore trente ans après avoir publié cet ouvrage. Ce qui surprend, G est que Posidonius ait à peine effleuré ce sujet dans quelques fragments, lorsque, de son aveu, il n'est pas dans toute la philosophie do question plus importante » III, -2, 7. Et plus loin : « Nous allons essayer de suppléer au silence de Panétius sans le secours de personne, mais, comme on dit, avec nos propres forces. Car je n'ai rien trouvé de satisîaisant dans les auteurs qui, depuis Panétius, oiit voidu traiter cette matière et que j'ai eus entre les mains » III, 7, lU.

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que « ce qui est moralement bien est toujours utile » se trouve répétée sous mille formes diverses, mais sans ordre et sans démonstration systématique. On rencontre des digressions qui se lient mal à ce qui suit, comme, par exemple, lorsque Cieéron dit que Ton ne devrait pas commettre Tinjustice, quand même on serait sur de ne pas être découvert (1;. après quoi vient une polémique contre les Épicuriens. Les exejiples sont, comme celui de Régulus (2), traités avec un dévf xoppement qui sent fort l'école de rhétorique.

Cependant il ne semble pas douteux que Ciccivù se soit servi pour le livre m, comme pour les livres I et II, d'ouvrages grecs: il a seulement iijouté davan:;age de son propre fonds. On a dit que le livre ffl était principalement inspiré d'un ouvrage de Posidonius, celui-là même que Cieéron se faisait envoyer (3). Si cette supposition était vraie, ce serait au livre de Posidonius que seraient empruntés les passages où Cieéron examine la controverse entre Diogène et Antipater (4). Mais dans le second de ces passages Hécaton est cité comme garant. Il faudrait donc supposer que Posidonius avait déjà mentionné l'opinion de son comlisciple Hécaton.

Peut-être est-ce Hécaton, et non Posidonius, que Cieéron avait imité (5). A l'appui de cette conjecture on peut dire qu'Hécaton est cité deux fois (6). Dans le second de ces passages nous lisons qu'Hécaton, dans le livre VI de sa Morale, avait examiné une foide de cas où l'on pouvait se demander si l'on devait agir d'après la justice ou d'après l'intérêt. Or, c'est justement la question qui était l'objet du débat entre Diogène et ' où IP'^*^*"- ^^ *=i»tlrait donc attribuer aussi à Hécaton le passag cetél"^ controverse est exposée (7). Chrysippe est loué (S')- ''^ teauco'? ^^'^^ naturel chez Hécaton qui gyi-'jlg'i'^nré et. â^f'- -'' à l^^^i chez Posiav^^-f "es de ChrvîJYage latin. Panétius, dans son livre, ' >,Is les ftïvoirs parfaits, dont le sage seul estcapa- , .., (OAirs moyens, qui s'imposent à tous les hom-

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avec éloge que par Hécaton ? Et si Posidonius combat la théorie des passions donnée par Chrysippe, qui empêche que, sur d'autres points, il ait reconnu la valeur des doctrines de ce philosophe ? D'ailleurs Cicéron ne pouvait-il accorder lui-même cet éloge au second fondateur du Portique ?

Si l'on veut que Cicéron ait emprunté à un modèle grec le plan et comme le cadre du livre III, on peut supposer qu'il a pris ces divisions dans le sommaire d'Athénodorus Calvus. Après l'avoir reçu, Cicéron l'appelle t satis belium 'j-z'^')r^\iz ». Il est donc probable qu'il s'en est servi pour son travail. Rien n'empêche qu'il ait trouvé dans le sommaire de Calvus les détails qu'il donne sur Hécaton. L'unique citation qu'il fait de la morale de ce philosophe (1) contient seulement une énumération de différents points controversés, après chacun desquels Cicéron indique brièvement quelle est la solution de la difficulté. Tel devait être le caractère de l'abrégé de Calvus, où se trouvait sans doute résumé ce qu'il y avait de plus important chez Hécaton. Cicéron nous dit que Calvus avait consacré un chapitre aux devoirs relatifs ou de circonstance (2) ; c'est justement là l'objet dvi livre III du de officiis.

Mais quelle était la nature de l'écrit composé par Calvus? le titre grec -i -/.toi'Kxix ne le dit pas. Quelques-nus pensent que c'était simplement le sommaire des chapitres du livre de Posidonius; suivant d'autres, c'était un abrégé de morale comprenant les questions qui n'avaient pas été examinées par Panétius. Quoi qu'il en soit. Cicéron a dû s'en servir; mais il a dû également tirer parti du livre de Posidonius. Quant à Hécaton, dont Cicéron ne parle pas dans sa correspondance, il est probable qu'il ne l'a pas consulté.

Cicéron pour le de officiis s'est servi surtout du traité :::p'i t;j vtaôv/.av::; de Panétius. Le choix d'un tel guide indiquerait à lui seul quel est l'esprit de l'ouvrage latin. Panétius, dans son livre, étudiait non pas les devoirs parfaits, dont le sage seul est capable, mais les devoirs moyens, qui s'imposent à tous les hom-

(1) III, '2;^, 89. - (-2) .\,/ Att., XVI,, 11.

mes. Il s'était écaité sur ijIus d'un point de la tradition du Portique; il condamnait la façon d'écrire négligée et hérissée des premiers Stoïciens (1): il repoussait la doctrine de la divination par les astres (2); il n'approuvait pas les paradoxes stoïciens que toutes les fautes sont égales et que le sage seul est libre ; il évitait de dire qu'il n'y avait d'autre mal que le péché(3); il soutenait que la vertu ne suffit pas à retulre heureux (4). S'il n'admettait pas Yapatliie des premiers Stoïciens, il ne se hâtait pas, comme eux, de prescrire d'aimer, parce qu'il redoutait les troubles et les dangers de l'amour (5). Il niait l'immortalité de l'âme: mais il admirait et vantait sans cesse Platon. Enfin il avait si bien fait plier la raideur stoïcienne aux exigences de la civilisation romaine que Cicérou dit. en parlant de certaines licences, « qu'il n'oserait les accorder, si Panétius, le plus autorisé d'entre les Stoïciens, ne l'avait fait avant lui (6) >.

Dans le de offlciis Cicéron voulait donner un livre de morale pour tout le monde, mais surtout, comme dirait Montaigne, un bréviaire de l'honnête homme romain au premier siècle avant Jésus-Christ. De là l'intérêt, mais aussi les lacunes du do of/iciis.

Platon, dérivant la vertu de sa source la plus élevée, la regardait comme l'effort pour ressembler à Dieu autant qu'il était possible. On ne trouve pas cette hauteur de vue dans Cicéron. Bien plus, il ne donne à la vertu d'autre sanction que celle du blâme et de l'estime pubUque, et du témoignage de la conscience. « Gardons notre serment, dit-il, par amour de la justice et de la bonne foi, non par crainte de la colère divine qui n'est qu'un mot, « quœ niMa est (7) ».

Cicéron parle des devoirs de l'homme, sans rien dire de ses droits. La philosophie moderne, au contraire, combat moins les abus en prescrivant des devoirs qu'en revendiquant des droits. C'eût été le cas pour tous les faibles et les opi)rimés de la société romaine, les plébéiens et les esclaves. Mais Cicéi-on était le

(1) De fin., IV, 58, 79. — {i) De dimn., II, 42, 88. - (3) De fin., IV, 9, 23. — (4) Diog. Lacrt., VII, liS. — (5) Sôuèquo, epid., 116. — (6) Deo/}., II, l'i, 51. — (7) De olf., 111, iO, 104.

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