CARACTÈRE DU « DE OFFICHS
défenseur des privilèges de l'aristocratie, et c'était surtout pour elle qu'il écrivait. Aux grands personnages de Rome il fallait seulement rappeler leurs devoirs: ils croyaient qu'ils avaient tous les droits.
Cicéron ne dit rien des devoirs envers nous-mêmes. L'homme, à ses yeuS; n'existe qu'autant qu'il vit en société. Qu'importe qu'il se fasse tort à lui-même, s'il ne nuit pas du même coup à ses concitoyens et à l'État. C"est à ce point de vue que Cicéron avait condamné le suicide dans la RéptiMique : Scipion ne pouvait manquer d'être hostile à une coutume qui eût privé Rome de ses plus illustres enfants. Mais dans le de ofTiciis (1) Cicéron permet le suicide. Autrement il lui eût fallut blâmer Caton d'Utique dont il avait exalté la fin dans le panégyrique réfuté par César.
On s'étonne que Cicéron ne parle pas de nos devoirs envers la famille dans un ouvrage qu'il envoie à son fils comme un suprême témoignage de tendresse. Il remar(pie seulement que la piété filiale recommande les jeunes gens à Testime publique (2). Cet oubli est surprenant à une époque oh la ruine de la constitution politique était préparée par la dissolution de la vieille famille romaine. Mais Cicéron s'inquiétait peu de l'organisation de la famille: le traité des Devoirs est comme le complément de la Ri'XivhUque et des Lois; il ne considère que la conduite du citoyen envers ses égaux, ses amis et ses adversaires politiques, j les étrangers et les ennemis. Ce qu'il veut, c'est opposer aux ambitieux, comme César et Antoine, un citoyen passionné pour le bien général. Cicéron se hâtait de courir au danger le plus prochain, sans remonter à sa source éloignée.
Nos devoirs envers Dieu ne sont mentionnés dans le de ofliciis que par quelques mots (3). L'amour de Dieu est remplacé par l'amour delà patrie, qui est magnifiquement célébré dans le Songe de Scipion. Cicéron pense aux hommes avant de penser aux dieux. Il est vrai que les Stoïciens rattachaient à la physique les questions sur la divinité et que Cicéron ne fait que se
(I) I, ol, n-2. — [i) II, 13, \'t. — (Ij) Deoi placulos effir.let piel".^ etsniu: lUus. Il, 3, 11.
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conformer à leur méthode en s'occupant de morale religieuse dans le de natura deormn plutôt que dans le de Gf/îciis. Mais, dans ce dernier ouvrage, il renvoie au Lœlius pour les devoirs envers nos amis; il ne renvoie pas au second livre des Lois, où il a donné les prescriptions religieuses. C'est que ni son fils ni ses lecteurs n'iront grossir le nombre des croyants, et que, pour résister à Antoine et aux ambitieux qui veulent renverser la constitution, Cicéron ne compte que sur les vertus civiques. Ce n'étaient pas les scrupules religieux qui avaient arrêté le grand pontife César niant en plein sénat Timniortalité de l'àme.
Toute la morale pour Cicéron se réduit à peu près à la morale sociale. « Des trois autres vertus (1), dit-il, il n'en est aucune d'une aussi grande portée que celle sur laquelle repose la société et cette espèce de communauté où les hommes vivent entre eux (2). » Mais beaucoup des devoirs que presci'it Cicéron ne sont que des bienséances et ne conviennent qu'aux jeunes Romains qui briguaient les charges. Lerîe officiis n'est souvent qu'un commentaire de Voiniscule de petilione consulains. Isons sommes étonnés de voir Cicéron donner des règles sur la manière de marcher, de s'habiller, de choisir un logement. Ceci nous parait appartenir au manuel du savoir-vivre, et non à un traité de morale. Mais il ne faut pas oublier que rhomme public à Rome était sans cesse sous les yeux du peuple et du Sénat, et que le plus souvent on le jugeait sur les dehors. Plante ne nous dit-il pas que c'est le propre d'un esclave de marcher vite ? (3) On comprend aussi que Cicéron s'appesantisse sur le talent de la parole, puisque c'est à lui qu'il dut sa fortune politique. De même, quand il développe longuement le parallèle entre l'homme de guerre et l'homme d'État (4), il songe à lui-même qui avait étouffé la conjuration de Catilina et à César qui la favorisait secrètement et qui devait un jour s'appuyer sur les soldats pour détruire la coustitution de son pays.
(I) La jiislice, la force et la lemp(5rance. — (2) De ojfir., 1,7,20. — (o) Pœn., III, l. Cf. C. Benoit, liiHi.rica (h M. T. Ciceronis ol}<riis comiuenlutio, p. iù. — ('*) Thnifir., I, ch. '21-i4.