OBSERVATION IV
Délire consécutif à une otorrhée purulente chronique
En juin 1873, un jeune garcon de huit ans fut amené chez moi par ses parents, modestes ouvriers des environs de Paris.
Cet enfant, de nature maladive, présentant des traces de scrofule, était atteint, depuis l'âge de cinq ans, d’un écoulement muco-purulent de l'oreille droite, dont la cause passa inaperçue.
Le petit malade, peu et mai soigné, était en mauvais état tant au point vue général qu'au point de vue local. L'historique des antécédents fut rapidement fait; tout ce qui me fut raconté ne sortait pointdu cadre habituel de la maladie chronique dont les symptômes nous sont connus. Rien de particulier à noter.
Au moment où j'allais procéder à un examen complet de l'état local, le père raconta ce qui suit :
« Depuis un mois environ, l'enfant est pris tout à coup, de temps à autre, quelquefois deux fois par jour, de crises nerveuses singulières ; à devient colère, se fiche pour un rien, veut battre tout le monde, ne parait pas savoir ce qu'il dit, enfin il perd la tête. Cet état dure plus ou moins longtemps, quelquefois une heure, souvent moins. La seconde fois que pareil accès est arrivé, j'ai cru que c'était de la méchanceté et je lui ai administré une volée. Cela n’a fait qu'augmenter la crise ; il n'avait pas l'air d'avoir sa connaissance ; puis, il est tombé dans une sorte d’abattement, et après avoir dormi plus où moins longtemps, il revenait à lui sans paraitre se souvenir de rien.
(1) Emile Ménière, Gazette des Hôpitaux, 1878, p. 147.
Qt
« Le pêre ajoute que l'enfant reste quelquefois cinq ou six jours sans avoir d'attaques. »
Au moment où on me l’amène, on assure que, depuis quatre jours, il est dans son état normal. J'essayai de bien préciser les faits; l'enfant n’a jamais eu d’écume à la bouche, ni mouvements convulsifs des membres, ni vertiges, ni chutes.
J'examinai avec soin l'oreille malade, après avoir largement injecté le conduit auditif, que je trouvai grisâtre, un peu boursouflé et plus rouge au fond; plus de tympan, la chaine des osselets à disparu, sauf l’étrier, dont la base me semblait à sa place, quoique la tête fût bien difficile à voir.
La muqueuse de la caisse tympanique était tomenteuse, avec quelques bourgeons charnus pâles.
La trompe d'Eustache était perméable ; l'audition n'était pas abolie ; le tic-tac de la montre était perçu contre l'oreille, et la voix à une distance de plus d’un mètre. (J'ai vu beaucoup de malades chez lesquels l'audition se conserve relativement bonne avec une perte du tympan et des lésions inhérentes à une otorrhée chronique ancienne, même lorsque l'écoulement a complètement cessé.)
En somme, tout ce que voyais chez ce petit malade ressemblait aux lésions habituelles des otorrhées chroniques scrofuleuses ou tuberculeuses.
Mais les crises de délire, pourquoi semontraient-elles dans les conditions relatées plus haut ? Je pensai bien à une lésion de l'oreille interne.
Les travaux de mon père sur ce qu'onappelle la maladie de Ménière étaient présents à mon esprit. Mais, dans le cas actuel, il n’y avait pas de bruits, pas de sifflements avec ou sans exacerbation, pas de vertiges, ni chutes, ni vomissements. Tout bien examiné, je restai indécis. Après avoir institué le traitement général habituel, je prescrivis le traitement local, qui me réussit si bien dans les cas de ce genre. Injection d’eau tiède trois ou quatre fois par jour, et instil-
lations ou badigeonnages une ou deux fois par jour avec un mélange de glycérine et d'acide phénique à haute dose; de 5 à 12 grammes d’acide phénique pour 20 grammes de glycérine anglaise. Puis, je recommandai au père de me prévenir, s’il le pouvait, afin que je puisse juger les crises par moimême.
Ces braves gens demeuraient aux environs de Paris. On me ramena l'enfant trois semaines après, il n'avait eu que deux crises. L'état local s'était légèrement amélioré. Nouvelle visite un mois après ; trois crises un peu moins violentes.
Le père m'annonça qu'il partait avec sa femme et ses enfants en Algérie, où il trouvait un travail qui lui convenait. Il me promit de me donner de ses nouvelles, mais je n'entendis jamais parler de lui.
Si ces quatre observations ne sont pas aussi COmplètes au point de vue des troubles intellectuels que nous pouvions le désirer, elles n’en ont pas momsleur importance.
Elles nous fournissent quatre cas de délire intermittent produit chez des enfants à la suite d'otite moyenne et d'otorrhée. La folie étant rare chez les enfants, on nous objecte que ces phénomènes cérébraux se rapportent plutôt à un délire fébrile empruntant ses caractères spéciaux à l’âge des sujets atteints, qu'à ce que l’on est convenu d'appeler un accès de manie.
Bien que ne connaissant pas les antécédents héréditaires de nos petits malades, nous croyons qu’ils étaient en proie à quelque chose de plus qu'un délire nerveux;aussi quand onles voit, sous l'influence d'une affection relativement bénigne, entrer dans un état
caractérisé par des cris, vociférations, mouvements désordonnés, quand, d’un autre côté, un enfant, dans un de ces moments d’excitation, se précipite sur sa mère un couteau à la main, on peut dire, sans être taxé d’exagération, qu’il est atteint d'un accès maniaque passager, si l’on veut, mais non de délire nerveux. Il semble même que des enfants dont l’un crie toute la journée, l’autre a de temps en temps des moments d'excitation, pendant qu'il se livre a des actes de véritable sauvagerie, le plus maniaque n’est pas le plus excité. Il y a donc une distinction à faire et tout en tenant compte de l'intensité du délire, on fera bien d'en considérer la forme. |
De ces quatre observations, on peut rapprocher celle de M. Gellé, dont voici le résumé :
Enfant de 5 ans, atteint de pneumonie du sommet avec délire persistant après la disparition de la pneumonie, otite moyenne aiguë ; cessation du délire après l'évacuation du pus au dehors.
Ces phénomènes délirants doivent être rangés, croyons-nous, dans la catégorie des délires d'ordre ménimgitiques. Il est assez difficile d'expliquer comment ces périodes d’excitation se succèdent à intervalles plus un moins éloignés, mais en tous cas, l’ensemble de ces faits ressemble assez au tableau qu'a tracé M. le D° Miot, de la méningite survenant comme complication d'une maladie de l'oreille (4).
Lorsque les méninges, dit-il, commencent à être envahies par le processus inflammatoire, on observe
(4, Miot. = Trailé pratique des Maladies de l'oreille.
ordinairement tous les phénomènes qui mdiquent une congestion faible. Il existe un sentiment de malaise général, un peu d'hyperesthésie du sens de la vue, quelques vertiges et quelques lourdeurs de tête qui rendent lemalade impatient et incapable de s'occuper sérieusement. Souvent cette céphalalgie apparaît le matin lorsque le malade s’éveille ; elle est très forte, occupe la région frontale ou toute la tête, devient plus intense sous l'influence d’un exercice violent ou même d'un mouvement énergique. Alors il y a des élancements qui arrachent des pleurs ou des plaintes, quelquefois même des cris au malade. Pendant ces exacerbations, 1l y a quelquefois des vomissements peu prolongés. La fièvre est forte; certains sens, comme celui de la vue, sont très impressionnables (photophobie).
Le malade est facilement irritable, il a du délire, rarement du coma. Peu à peu, les symptômes se dessinent davantage ; il y a quelquefois un peu d’assoupissement bientôt remplacé par une agitation fort orande pendant laquelle le malade pousse des cris et peut être en proie à un délire furieux. Il existe des contractions spasmodiques des muscles de la face, des soubresauts des tendons. Ces contractions quelquefois générales, d’autres fois locales, dégénèrent parfois en véritables convulsions : par exemple, chez les enfants de préférence. Voilà pourquoi beaucoup d'enfants deviennent sourds-muets à la suite de convulsions. |
Comme on le voit, le début de cette description se rapporte assez bien à l’état de ces enfants chez les-
SALE quels surviennent probablement des poussées passagères de méningite. |
Pour achever le tableau, nous publions les deux observations de deux malades qui furent emportées par de graves complications cérébrales et méningitiques.