‹ Essai sur les troubles psychiques consécutifs aux maladies de l'oreilleChapitre 14 sur 33 · OBSERVATION VII · texte numérisé non relu

OBSERVATION VII

Manie consécutive à un abcès; guérison par l'ouverture de l'abcès, par le docteur W. Rhyss Williams

Un homme de 36 ans, marié, laborieux, avait toujours Joui d'une bonne santé. Trente jours avant son admission à l’hôpital, il était devenu morose, abattu et son langage était incohérent. Il s'imaginait à chaque instant qu'il était occupé à faire partir des fusées au château d'Edimbourg. Toute la journée il tempétait, blasphémait, disant qu'il voyait des diables, et que tous ses actes étaient influencés par un pouvoir électrique. Toutes les nuits il était agité, bruyant et privé de sommeil.

C'est dans cet état qu'il entre à l'hôpital.

Au bout de quelques jours, il était plus calme, mais dem eurait silencieux, refusant de répondre à aucune question. Au bout de quinze jours, il devient de nouveau excité, gesticulant et s'adressant à lui-même des paroles incohérentes. La santé générale était bonne, mais il était pâle et maigre. Ceci se passait en février 1876. En novembre, on constate un écoulement purulent abondant par l'oreille gauche. D'après le malade cet écoulement remontait à plusieurs mois ; l’ouïe ne paraissait pas atteinte. Peu à peu, un empâtement diffus se déclara au niveau de l'apophyse mastoïde, il envahit bientôt la portion écailleuse du temporal. Lorsqu'on pressait sur cette dernière région, l'écoulement devenait plus abondant. Le gonflement augmente de plus en plus pendant un mois, mais le malade était tellement violent et irascible qu'il était impossible de l’examiner sérieusement.

Le 13 décembre l'abcès fut ouvert et la raison revint aussitôt. L'écoulement par l'oreille disparut complètement,

(4) The lancet, 28 avril 1878.

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quinze jours plus tard on agrandit l'incision. La première incision avait été faite à la partie la plus déclive, à trois pouces environ au-dessous de l’apophyse mastoïde, en arrière du sterno-cleido-mastoïdien. La seconde incision, pratiquée le9 janvier, avait pour but de remédier à la tendance qu'avait la plaie à se fermer, surtout dans sa partie inférieure. La collection purulente paraissait limitée en avant par la parotide, en dedans par la jugulaire interne. L'exploration ne révéla aucune dénudation osseuse. Il n'y eut pas de surdité consécutive. La lésion était donc probablement située en dehors de la membrane du tympan.

Cette observation est encore plus concluante que les précédentes. Que ce malade soit héréditaire ou non, il n'en est pas moins démontré que l’otite purulente seule a été la cause de son état maniaque et de ses conceptions délirantes. La seule preuve en est dans le résultat obtenu, c’est-à-dire le retour immédiat de la raison après l'ouverture de l’abcès et l'évacuation du pus.

De ce fait, 1l faut en rapprocher d’autres que l’on trouve cités dans la thèse de M. Albert Robm. Un malade de Th. Browne présentait depuis sept ans des signes de folie, quand le hasard fit découvrir une otite ancienne, dont la ouérison fut suivie de la disparition de cet état mental de si longue durée.

M. Brow-Séquard, dit M. À. Robin, m'a raconté l'histoire d'un malade auprès duquel il fut appelé par le docteur Elmyrn,de New-York, et que l’on croyait atteint de paralysie générale. M. Brown-Séquard en lui percuttant le crâne, détermina une vive douleur au niveau de l’apophyse mastoïde ; puis, l'attention

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étant éveillée sur ce point, on reconnut l'existence d'une collection purulente dont l'ouverture amena la disparition complète de cette pseudo-paraly+ie générale.

Nous nous demandons si nous devons classer ces cas et d'autres semblables parmi les délires résultant d'une extension de l'inflammation aux méninges. En tous cas, il a été très-heureux pour ces malades, que l'intervention chirurgicale ait fait cesser leurs troubles intellectuels, en guérissant l’otite, comme dans le cas de Browne, ou en donnant passage au pus comme dans celui de Rhyss Williams. Il est très sûr que ces troubles intellectuels étaient d’un sombre pronostic et que la simple irritation cérébrale se serait transformée en maladie mentale confirmée, à moins que l'extension des phénomènes mflammatoires ne les ait rapidement emmenés par une méninpgite ou un abcès du cerveau. Les troubles imtellectuels si légers qu'ils soient, consécutifs à une otite, doivent donc éveiller l'attention du médecin, et celui-c1 doit les considérer comme des symptômes avantcoureurs d’une complication beaucoup plus grave, et traiter l'affection primitive en conséquence.

M. Schiffers {1}, de Liège, croit que dans certains cas on peut attribuer la production des troubles intellectuels à une méningite à forme chronique d'emblée. Il cite à l'appui de son opinion une observation des plus intéressantes.

Il s'agissait d’un catarrhe purulent de la caisse,

Dr Schiffers. — Des Troubles psychiques en rapport avec les Maladies de l'oreille. Annales de la Societé medico-chirurgicale de Liège, 1884.

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dans le cours duquel on a dû faire l'ouverture de l’apophyse mastoïde avec extraction de séquestres. Il s'établit de cette facon une nouvelle communication entre l'oreille moyenne et l'extérieur. L'écoulement du pus avait dès lors deux issues ainsi que le liquide employé en irrigations. Le malade, âgé de 66 ans, d’une intelligence ordinaire, était fondeur en cuivre. L'affection de l'oreille, qui durait depuis longtemps, avaitétéaccompagnée de douleurs vives du côté malade (gauche) et, à un moment donné d’une paralysie faciale qui s'était peu à peu dissipée. Les douleurs n'avaient guère cédé qu'après l’opération, qui fut pratiquée au commencement du mois d'août 1882. C’est vers le 6 décembre de la même année que le malade présenta des troubles intellectuels avec phénomènes d’excitation ettendance au suicide. Quelques semaines avant, ilétait devenu triste, abattu, porté à la mélancolie. Après avoir vainement essayé de se détruire au moyen d’un rasoir, puis d’un pistolet, il s'était précipité un jour au bas des escaliers ; 1l eut une légère plaie de tête, qui guérit en quelques jours. Le 8 janvier 1883, 1l parvint à échapper à la surveillance de sa famille ; 1] alla se jeter sous les roues d'une charrette et succomba, le 12 du mois, à des lésions multiples du côté des poumons et des côtes. Onn’a pu malheureusement en faire l’autopsie. Seulement, M. Schiffers a recueilli des renseignements dela fille dumalade, quiestimstitutrice et lesolgnait avec intelligence. L’écoulement du liquide se faisait comme dans les jours suivant l'opération ; dans les dernières semaines, il laissait cependant à dési-

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rer. il s'écoulait peu de pus. Le malade n'aurait pas

présenté de phénomènes de méningite cérébral® ; depuis longtemps, il ne se plaignait plus de céphalalgie ;

ce qui arrivait assez souvent avant l'opération. L'appétit était bon, les selles régulières, le malade ne

vomissait jamais, il dormait peu et n'avait pas d°. fièvre. Il n’y avait pas d’antécédents héréditaires ; 1l

faut relever seulement dans les anamnestiques que

le malade avait dans le temps fait abus d’alcooliques,

ce qui aura très probablement agi fortement chez lui

comme cause prédisposante.

Il n’en est pas moins vrai que la pathogénie des troubles intellectuels n’est pas élucidée ; la méningite à forme chronique d'emblée est cependant la cause qui nous paraît devoir être admise dans ce cas, car le pus avait une issue au dehors ou tout au moins ne pouvait s'accumuler en assez grande quantité pour produire des phénomènes de compression.

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