OBSERVATION XII
Un cas de bruit objectif de l'oreille comme cause de mélancolie, par le docteur Tuczek
Madame Catherine D., àgée de 29 ans, fut, le 7 mars 1881, atteinte de mélancolie dans la ville de Anstalt. Pas d'antée-
(1)In Berliner Klinische Woschenschrift, p. 432, 1881.
cèdents héréditaues. Réglée à 17 ans, mariée à 23 ans. Elle eut pour la dernière fois ses règles trois semaines avant l’apparition de la maladie. Jusqu'à cette époque elle s’éta t bien portée. M. W.,son mari était peu fortuné; elle état obligée de travailler à la couture chez les étrangers, pour subvenir aux besoins du ménage. La sixième année de son mariage, elle était mère de trois enfants bien portants et qu'elle avaït nourris. Accouchements normaux. Avortement à trois mo.s en novembre 1880. Pertes nombreuses. Elle eut ensuite des rhumatismes avec œdème aux malléoles. C’est à cette époque qu'on s’aperçut qu'elle avait une tendance à la mélancolie, des impatiences, pleurait souvent; bientôt elle fut incapable d'entretenir sa maison; son sommeil fut troublé par d’a/ffreua cauchemars et cessa bientôt. Alors la malade se plaignit de fortes douleurs dans la tête, de bourdonnements dans les oreilles et d’une sensation « comme si les muscles du cou étaient trop courts » « als seien hr die Halsmuskeln zu kurz ».
Elle avait été traitée jusque-là par la médication tonique, le fer, la quinine.
La première impression que la malade fait à son entrée correspond à l'exposé qui précède. Elle décline à voix basse, son 10m, son âge, son pays; quand on lui demande ce qui lui manque, elle tend l'oreille en disant : « Ecoutez un peu.» « Hôren sie mal ». Puis elle se tait, se met à pleurer et ne s’en va qu'involontairement dans sa division. Là, aussi, elle ne à attirer l'attention sur ses oreilles. La douleur d'oreille qu’elle éprouvait seule l'inquiétait ; elle craignait d'avoir quelque chose de cassé dans la tête. Continuellement, le jour et la nuit, elle entendait comme le tic-tac d’une montre ; dans sa maison, plusieurs personnes l'avaient aussi entendue, « c'était comime sion secouait des pois » « als ob mit Erbsen geraschelt würde ».
I se trouva à notre grande surprise que nous n'avions pas affaire ici avec les illusions de l’ouie, mais avec un bruit vraisemblablement objectif de l'oreille. La malade dit, avant
et après sa guérison, d'une manière précise, que ce bruit se produisit au commencement de janvier, et fut la seule cause de sontrouble d'esprit. D'après toutes ces indications, l'intelligence est intacte, la malade est impatiente, anxieuse, elle se lamente pour ses enfants, elle se montre accessible aux consolations, mange grâce aux exhortations, et dort passoblement. (8 mars.)
L'examen du corps donne les résultats suivants:
La malade est une femme à peine de moyenne grandeur, bien faite, sans difformité, d'un teint pâle avec une expression soucieuse, d'un appétit modéré. Elle pèse 94 livres.
Elle n’est pas essoufflée, pas d’exanthème, pas de varices, température normale, pouls 70 à la minute, de plénitude et tension moyenne. Respiration, 24 à la minute.
Au cou, une légère mais distincte pulsation de la veine jugulaire externe; le pouls donne précisément deux ondulations sur la carotide; sur la jugulaire, un léger bruit de souffle.
Rien d’anormal du côté de l'abdomen. Pupilles, dilatation moyenne, pas d’inégalité et réagissant bien. Acuité visuelle normale.
Les deux moitiés du visage sont également innervées. Du côté de la motilité et de la sensibilité, aucun dérangement ; la langue est tirée droit et sort sans tremblement. Pas de troubles de la partle et de la déglutition. Réflexes du genou conservés. | |
Les observations fréquemment répétées sur l'organe de l'ouie donnent les résultats suivants (9 mars). Si l’on s’approche de l'oreille de la malade, on entend un bruit à une distance de 20 centimètres des deux côtés, et aussi de chaque côté, quand l'autre oreille est bouchée ; mais il est plus distinct et constamment plus haut à gauche qu'à droite. Le plus souvent il resseinble au craquement de l’ongle, mais accidentellement, il ressemble à la crépitation d’une étincelle électrique. Il se répète avec un rythme régulier, juste le double du pouls (144 à la minute avec 72 pulsations radiales). Dans
me
le même temps, il est perçu subjectivement et compté par la malade.
L'ouverture de la bouche, la respiration retenue, l’inspiration et l'expiration, l'expiration à glotte fermée, la compression des carotides n’ont aucune influence sur le bruit. Le larynx ne fait point d’excursions anormales volontaires ou involontaires. Dans les muscles du pharynx se montrent quelques petites contractions.
La luette.ne se meut pas spontanément ; la langue reste tranquille sur le plancher de la cavité buccale, pendant l’auscultation du bruit. Subjectivement, le bruit est égalé au tictac d’une montre ; lorsque la bouche est ouverte, le bruit est très haut, on l’entend à 12 centimètres.
L'acuité auditive est très fine, le tic-tac de la montre est entendu des deux côtés à trois mêtres et demi. Le murmure des voix est entendu à travers la longueur de deux grandes chambres, une voix haute de bien plus loin encore. A la galvanisation, une électrode sur la tempe et l’autre sur le conduit auditif externe de l’autre côté, il s'établit des brülures dans l'oreille et du vertige. Mais il n’y a pas de perception auditive subjective, qu'on ouvre ou qu’on ferme le courant, ce qui d'ailleurs n'est le cas, ni chez moi. nichez d’autres personnes saines que j'ai examinées avec un courant allant jusqu'à 10 éléments. Ni les courants continus, ni les courants interrompus, dans les deux directions, n'ont d'influence sur ce bruit.
Le pavillon de l'oreille et le conduit auditif externe sont des deux côtés bien formés; dans le dernier aucun corps étranger, aucune agglomération de cérumen; ils sont suffisamment larges, et permettent l'introduction des speculums, numéro Il, qui fait voir des deux côtés un tympan parfaitement normal; pas de pulsation, pas de mouvement appréciable du cône lumineux ou du tympan.
C'est état fut constant pendant les deux premiers jours d'observation. L'intensité du bruit changeait sans que la situation de la malade en fut influencée; c'était toujours fort
du côté gauche, toujours la même double fréquence du pouls.
Le 9, on remarqua que le bruit s'affaiblissait lorsque le spéculum était poussé contre la paroi postérieure du conduit auditif externe; l'introduction et la forte pression de l'électrode auriculaire eut le même effet ; seulement, plusieurs minutes après l'éloignement de celle-ci, le bruit se fit entendre de nouveau. Alors, il fut décidé qu'on tamponnerait le conduit auditif externe avec de la ouate dans laprès-midi du 9.
Depuis, les bruits ont disparu et ne revinrent pas lorsque la ouate fut enlevée, au bout de 24 heures. Depuis ce temps, ils ne sont revenus ni objectifs, ni subjectifs.
L'humeur et la mine de la malade s'améliorèrent d'une manière frappante, elle devint gaie, communicative, sa vie redevint joyeuse et laborieuse. Les couleurs de ses joues reparurent, l’appétit fut excellent.
Un peu plus tard elle reprit le sommeil. On employa une fois deux grammes de chloral, qui laissèrent tout le jour suivant des bourdonnements dans l'oreille. Les ondulations des veines devinrent indistinctes quand l'alimentation augmenta.
J'ai encore à signaler l'examen laryngoscopique et pharyngoscopique. ILest vrai qu'il fut pratiqué alors que les. bruits n'étaient plus perceptibles. L’excitabilité réflexe de la gorge se montre étonnamment faible, l'ouverture du larynx extraordinairement large. À plusieurs reprises, on entendit, à l’auscultation immédiate des narines, un bruit faible, non perçu subjectivement et synchrône avec le pouls artériel, qui cessa à la compression des ailes du nez.
Avec une santé florissante, l'esprit absolument intact, reconnaissante d’avoir recouvré la santé, Mme D., après un séjour de quatre semaines, retourna dans sa famille.
Ce qui rend intéressante cette observation, au point de vue psychiatrique, c'estla prompte entrée en
convalescence d’une mélancohenettement prononcée, quoique peu intense, après la suppression de la cause. |
Les troubles somatiques de cet état de dépression motivée n'étaient peut-être pas aussi marqués que nous le voyons dans la mélancolie {les variations du poids du corps étant imsignifiantes, et les règles n'ayant pas cessé); pourtant, 1l y avait de l'angoisse, de la perte de sommeil, des idées d’indignité, le refus de la nourriture, des arrêts d'idée se traduisant par l'impossibilité de penser, tous symptômes graves qui parurent suffisamment importants à l'entourage et au médecin, pour faire regarder comme nécessaire son internement dans un asile d’aliénés.
Il est donc évident que des bruits purement entotiques peuvent avoir une action dépressive sur le caractère, et que dans des cas d'intensité particulière, chez des sujets prédisposés, 1ls peuvent faire éclater des psychoses aiguës dans le sens propre du mot. Le docteur Fürstner (1) rapporte, à l'appui de cette thèse, les deux observations suivantes.
Chez une jeune fille de 21 ans, du côté maternel de laquelle on relevait deux fois des psychoses, une fois de la chorée, les phénomènes de la chlorose s’établirent à 19 ans. Un jour, après une grande marche, il survint subitement, dans l’oreillegauche, un bruit « presque sifflant » qui, au troisième jour, fut perçu également nettement à droite. Le bruit persista avec des alternatives de rémission ; il tour-
(1) Cité par Schiffers.
mentait beaucoup la malade, à qui il rendait toute occupation et toute conversation impossibles. I s’y ajouta des maux de tête, de l’insomnie, bientôt de la mélancolie ; de temps à autre, la jeune fille refusait de prendre de la nourriture, et tout à coup, il apparut un accès, pendant lequel elle chercha à se détruire. Elle voulait notamment maltraiter ses oreilles de toutes les facons possibles. Dans le cours de sa mélancolie, le bruit continu jouait un grand rôle, il était considéré « comme une punition de Dieu, » etc. L'acuité auditive était absolument intacte, l'examen de l'oreille donna un résultat négatif.
Après trois mois et demi d’un traitement tonique, le bruit diminua peu à peu pour cesser complètement ; avec lui disparut également l’état de dépression psychique de la malade. Le chloral donné contre l’insomnie n'avait produit aucun effet ; d'après la malade, il avait même augmenté les bruits.
Chez une autre malade, où 1] y avait également des antécédents héréditaires, la disparition de la dépression profonde avec tendance au suicide marcha de pair avec celle des bruits, qui s'étaient développés à la suite de l'augmentation de volume d’un goitre. Après un traitement dirigé contre ce dernier, 1l dinunua; la guérison de la malade fut complète après quatre mois.
Moos (1) a communiqué un cas où à l’origine 1l existait très vraisemblablement des bruits purement internes d’une grande intensité et en grand nombre,
(4) Moos, Arch. of Opth, and Olol., iv, pp. 478-482.
06 = mais où il est douteux si des illusions ne vinrent pas plus tard s’y ajouter. Il se développa insensiblment chez un sujet, âgé de 61 ans, une psychose sous forme de folie, qui se résolut par le suicide. À l’autopsie, on constata une dilatation énorme du bulbe de la veine jugulaire, et Moos se crut autorisé à considérer 1°: perceptions pénibles du malade comme des effets de bruits sanguins, qui se développaient quand le sang faisait irruption du sinus latéral étroit dans le bulbe élargi voisin du labyrinthe. |
Dansle cas de Tuczek et dans les deux de Fürstner, il s’est agi vraisemblablement de bruits sanguins propagés. M. le professeur Bondet (1) admet la possibilité de la production de ces bruits, et indique la compression de la veine jugulaire à la hauteur de los hyoïde, laissant perceptible le pouls carotidien, comme procédé de diagnostic différentiel des bruits anémiques. Sile bruit cesseaprèsla compression de la veine, il n'y apas à chercher d'autre cause du bruit subjectif, et un traitement tonique amènera la guérison.
Pour le deuxième cas de Fürstner, le calibre des vaisseaux du cou fut diminué notablement dans une certaine étendue par le goitre; de cette manière, comme dans le cas de Moos, furent réalisées des conditions favorables au développement des bruits sanguins. Il peut à peine être mis hors de doute que l'apparition des bruits ait donné lieu à l’éclosion de la psychose, à cause de la coïncidence des phénomènes et du dire des malades. Mais il faut remarquer que
(1) Bondet. Etude physiologique sur une Varièlé de bourdonnement in Journal d'anat. et phystiol., 1v, p 36, 1862.