‹ Essai sur les troubles psychiques consécutifs aux maladies de l'oreilleChapitre 25 sur 33 · OBSERVATION XX · texte numérisé non relu

OBSERVATION XX

Jeune homme de 22 ans, dont les antécédents héréditaires ne révèlent aucune prédisposilion névropathique, el qui, jusqu'à l’âge de treize ans, a joui d'une santé presque irréprochable.

À cette époque, il reçut à l’école un soufflet violent sur l'oreille gauche, qui devint à partir de ce moment le siège d'une otorrhée purulente. Une perforation du tympan fut constatée à cette époque par le D' Tillaux et des bourdonnements incessants se manifestérent du côté malade. A l’âge de seize ans, notre jeune homme eut une fièvre typhoïde avec troubles cérébraux, délire diurne et nocturne, et augmentation marquée de l'écoulement par l'oreille.

C'est à partir de cette époque que le malade a éprouvé, dans toute sa plénitude, cet abaissement des facultés qui succède trop souvent aux pyrexies graves. Autrefois intel-

(1) Professeur Ball, ir Encéphale, 1882.

Syst

ligent et studieux, il devint lourd, paresseux, incapable de travail ; il quitta l’école, sans entrer en apprentissage, et mena une existence d’oisiveté absolue.

Des idées noires se sont emparées de lui, et l'ont poussé à une tentative de suicide, qu n’a pas abouti. Depuis lors, il est resté plus tranquille en apparence, et les tendances mélancoliques ont entièremeut disparu.

La rectitude du jugement n’est point entamée, mais la mémoire est notablement amoindrie; et le calme plat de son existence intellectuelle est traversé de temps en temps par des orages de violence; il entre en colère pour des motifs futiles, casse les carreaux, brise la vaisselleet se livre à des actes qui ont justifié son placernent à Sainte-Anne.

Nous avons donc affaire à une intelligence affaiblie et à un caractère impulsif, sans aucune perversion du jugement, sans aucune trace de conceptions délirantes. Voyons ce que deviennent dans ce milieu préparé d'avance, les hallucinations qui constituent le point capital de son histoire.

Les bourdonnements qu'il avait perçus du côté gauche depuis le commencement de son otorrhée ont cédé la place, il y a trois mois, à des perceptions plus nettement définies. On aurait dit (nous laissons parler le malade) le bruit des rivières, le fracas de l’eau qui tombe sur les rochers ; puis il entendait vaguement des chants musicaux, enfin des coups de fusil.

Bientôt il s'entend appeler à diverses reprises, sans jamais voir personne ; puis enfin on lui adresse des injures, on l’appelle: voleur, on épuise à son endroit tout le vocabulaire poissard.

À certains moments, il se retournait brusquement, pour interpeller les personnes voisines. « Je ne vous ai rien dit », lui répondait-on. Il n’a pas tardé à faire ce raisonnement, qui fait honneur à sa perspicacité. « Puisque ma maladie d'oreille m'a donné des bourdonnements, la même cause peut me faire entendre des voix.» A partir de cette époque, I n’a jamais varié dans ses convictions.

LESSQ TRES

Les hallucinations, les bourdonnements et les bruits ne se produisent jamais du côté droit ; ces phénomènes se manifestent toujours à gauche et l’ouie est complètement abolie de ce côté.

L'examen otoscopique, pratiqué par M. le docteur Miot, a démontré l'existence d'une otite moyenne, avec suppuration de la caisse et perforation du tympan. En voici les détails :

Otite externe, diffuse, bourgeons charnus sur toute la paroi supérieure et postérieure de la portion osseuse près du tympan. La couche cutanée de cette membrane est aussi recouverte de bourgeons charnus. Il existe à la membrane une perforation assez étroite à travers laquelle passe un liquide séro-purulent.

L'apophyse mastoïde n’est pas douloureuse ; son aéro-sclérotique.

Lésion de la caisse du tympan (hypertrophie de la muqueuse, perforation, bourgeons charnus) ; les lésions du conduit auditif sont consécutives.

La perception cranienne se fait bien.

La trompe est large et libre.

Acuité auditive un peu diminuée également dans l'oreille droite. Tympan bombé avec un peu d’atrophie. On le voit, il s’agit ici d'une otite diffuse généralisée, avec des lésions multiples.

Soumis à un traitement approprié (injections de sulfate d’alumine et de chloral, lavages méthodiques, cautérisations au nitrate d'argent), ce jeune homme a vu déjà ses hallueinations diminuer d'intensité et de fréquence, et nous avons aujourd’hui l'espoir de la ramener bientôt à son état primitif, c'est-à-dire à la surdité compliquée de bourdonnements, mais sans hallucinations de l’ouïe.

En résumé, nous voyons se produire, chez un jeune homme dont l'intelligence à été affaiblie, mais non pervertie par l’effet d’une fièvre typhoïde, des hallucinations de l'ouie sans aucun trouble du jugement. Ces phénomènes se produi-

Te.

sent exclusivement du côté gauche ; ils coincident avec une otorrhée purulente, déterminée par des lésions anatomiques parfaitement définies; ils tendent à disparaitre sous l'influence du traitement (1).

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