‹ Essai sur les troubles psychiques consécutifs aux maladies de l'oreilleChapitre 28 sur 33 · OBSERVATION XXII · texte numérisé non relu

OBSERVATION XXII

Durant l’année 1865, un nommé G..…., àgé de 31 ans, entre à l'hôpital du Gros-Caillou pour être traité d'accidents gastro-intestinaux. Cet homme appartenait au 1° régiment des grenadiers de la garde ; il était d'apparence athlétique. Sa conduite a toujours été bonne, son intelligence paraissait peu développée, mais depuis quelque temps son hu-

(1) Alcée Biauté. — Contribution à l'étude de l'étal mental dans la phtisie pulmonaire. Thèse de Paris, 1879.

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meur était assombrie et sa tenue militaire négligée. Admis à l'hôpital dans le service des fiévreux, il présenta des phénomèênes d’embarras gastrique et de fièvre ; il avait en outre un flux héemorrhoïdaire considérable ; il se plaignait surtout de maux de têle. Au bout de dix jours environ, ces différents phénomènes s'amendèrent, mais le malade paraissait d’un caractère de moins en moins #antable : il restait silencieux, avec une sorte de stupeur, d'où il ne sortait que pour répondre brusquement et impoliment aux interrogations qui lui étaient adressées. Son appétit était extraordinairement développé ; il eut une querelle violente avec l'infirmier-major de la salle pour avoir dérobé des aliments à d’autres malades. Son état mental éveilla les soupçons du chef de service ; il fut interrogé sur ses antécédents héréditaires et n’en présenta point ; ses réponses étaient lentes, brusques, monosyllabiques. Après cette querelle, il fut envoyé aux consignés; là, il s’enferma dans un 7#utisme presque complet, déchira ses vêtements, sowilla son lit, brisa le mobilier, et il était question de le transférer au Val-de-Grâce pour que son état mental fût soigneusement examiné, lorsque tout cessa. Il reçut ensuite son exéat et rentra à son corps.

Mais là encore, on ne revit plus le soldat discipliné, correct dans sa tenue etses rapports avec ses autres camarades.

Enfin, huit mois après, il revint à l'hôpital et entra dans le service de M. Boudier, médecin principal, chargé du service chirurgical. Le motif de son entrée était un écoulement et des douleurs de l'oreille gauche. Le diagnostic fut otite interne. Il présentait de l’anorexie, de la céphalalgie, avec des douleurs violentes dans l’oreille malade, un écoulement puriforme de la même oreille et un flux hémorrhoïdaire considérable. Le malade avait énormément engraissé ; il était presque obèse, la face bouffie et pàle. Il était redevenu sale, très malpropre, sans souci aucun de sa tenue et des soins de sa personne, salissant son lit quand il prenait ses repas. Son caractère était sombre, mais paraissait plus doux qu'à sa première admission. Tantôt il refusait les aliments, tantôt

il les prenait gloutonnement ; il se tenait presque toujours couché, se plaignait d'élourdissements quand il variait son attitude. Il parlait très peu, sans embarras, mais très lentement, ne répondait pas toujours aux questions qu'on lui adressait, paraissait souvent.préoccupé, triste, mais son sommeil était calme et il ne présentait pas extérieurement les signes d'un délire actif. Il avait quelquefois la fièvre, mais plus habituellement le pouls très lent. La caractéristique genérale était une sorte d'état /orpide qui persista durant trois mois environ. Pendant cette période, il eut quelques accès de grande excitation consistant en des actes de violence et des tentatives de destruction analogues à ceux qui ont été notés plus haut. En dehors de ces accès et des phénomènes de l'affection locale, il n’y eut rien autre chose de particulier à noter, pas de phénomènes paralytiques, pas d'aphasie. Son silence ne permit pas d'interroger sa mémoire, qui semblait conservée pour les faits de la durée de son séjour à l'hôpital. Les infirmiers s'étaient aperçus que lorsqu'on ne l'observait pas, # parlait seul, et tout faisait supposer, malgré les dénégations du malade, qu’il avait des hallucinations de l’ouie. En effet, lorsqu'on lui parlait et qu'il voulait bien répondre, il lui arrivait de s’interrompre brusquement et l'expression de sa physionomie et son attitude indiquaient qu'il paraissait écouter d’autres sensations auditives que celles résultant des interrogations.

Durant le quatrième mois de son séjour, il fut brusquement pris d'accidents graves du côté du cerveau : r'évasseries, dèhre actif, fièvre, cris, grincement de dents, convulsions épileptiformes, coma et mort.

L'autopsie fut faite vingt-quatre heures après la mort. Du côté d. l'oreille, on constata des altérations profondes du rocher, la destruction des canaux labyrinthiques, l’envahissement des cavités de l'oreille interne par des masses de pus caséeux; la substance osseuse était noire et communiquait par plusieurs orifices artificiels avec un vaste abcès qui avait envahi une grande partie du lobe postérieur de l'hé-

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misphère gauche ; les dimensions de cet abcès étaient celles d'un gros œuf de dinde. .

On trouva des traces de tuberculisation généralisée : granulations grises sur les plèvres, Je péritoine et la surface des poumons aux sommets desquels des masses tuberculeuses à différents degrés d'évolution furent constatées.

A la suite de cette observation, M. Biaute fait ces très justes réflexions :

« Ainsi donc, modifications dans toute la manière d'être de ce militaire durant son premier séjour, après sa sortie et dans les premiers temps de sa deuxième admission. La garde passait pour avoir les hommes les plus disciplinés, les plus soigneux de l’armée, n'ayant jamais encouru aucune punition et ayant toujours eu des notes exemplaires. Get homme devint sombre sans motifs apparents, indiscipliné, malpropre, mérita même à son corps, entre les deux séjours à l'hôpital, des reproches sévères et des punitions ; sa vie, en un mot, fut en complet désaccord avec celle d'autrefois.

Nous voyons très bien les objections qui peuvent être faites, c'est-à-dire que l'affection cérébrale ayant compliqué l'otite peut avoir occasionné les troubles que nous invoquons ; mais 1l faut bien remarquer que tuberculose et otite étaient à l’état latent durant le premier séjour et que la tuberculose a la plus grande chance d’avoir préexisté.

M. Biaute prêche évidemment en faveur de sa thèse ; mais pour nous, qui ne nous occupons pas de tuberculose, que nous importe que l’otite ait été tuberculeuse où non, il n’en est pas moins vrai que

c'est l'otite seule qui, par son extension, a détruit le rocher, occasionné l'abcès du cerveau et provoqué les conceptions délirantes de ce malade. En tous cas, l’otite a eu fatalement une influence sur son délire, car, si l’on s’en souvient, ce malade paraissait avoir des hallucinations de l’ouïe.

Nous plaçant à un autre point de vue, si nous examinons la forme du délire des deux premiers malades, nous nous trouvons pour la première fois en présence de conceptions délirantes franchement mégalomaniaques. Jusqu'à présent, nous n'avons constaté que des faits dans lesquels les malades, avec plus où moins d’excitation, avaient un délire aux allures parfaitement tristes, lypémaniaques. Pourquoi donc cette exception? Peut-être tient-elle aux altérations considérables du cerveau et des méninges, ce qui rapprocherait ces malades des véritables paralytiques généraux; peut-être aussi parce que les altérations du rocher en respectant l'organe de l’ouïe et son fonctionnement, n'ont pas imprimé au délire ce cachet spécial de tristesse que l’on retrouve chez les malades privés de l’ouïe, ou tout au moins chez lesquels ce sens est plus ou momsimpressionné par une altération si légère qu'elle soit.

Cette manière de voir paraïîtrait justifiée ; en effet, si l’on compare les deux malades de M. Fournier à celui de M. Biaute, on voit qu'ils se ressemblent assez au point de la marche de la maladie et des. lésions anatomiques du rocher, des méninges et du cerveau, au moins comme étendue et gravité des altérations; mais chez les deux premiers, rien du

côté des organes essentiels de l’appareil auditif, l’enveloppe seule est atteinte ; chez le troisième otite suppurée, et l’on voit le délire se ranger à côté de ceux précédemment étudiés et faire ainsi ressortir, comme une exception remarquable, ces deux cas avec lesquels 1l présentait pourtant la plus grande analogie.

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