‹ Essai sur les variations de l'urée et de l'acide urique dans les maladies de foieChapitre 9 sur 24 · DE L’ACIDE URIQUE · texte numérisé non relu

DE L’ACIDE URIQUE

Dans ce paragraphe, nous nous proposons simplement d’exposer les quelques faits publiés de côté et d’autre et pouvant intéresser la question. Ce sujet do physiologie est trop ardu pour que nous nous permettions d’émettre une opinion que notre inexpérience nous défend d’avoir.

Production de l’urée. — Les observations cliniques des maladies du foie avec variation du taux de l’urée, observations prises, en tenant compte des influences

(1) Heul’s Zeitsch. 3° série, Bd. XXXI, 1868.

vulgaires capables de modifier la quantité de ce principe, telles que l’alimentation, la fièvre, etc., ont suggéré l’opinion que, dans l’état normal, le foie exerce une fonction, ayantpour rôle principal la formation del’urée et de l’acide urique, et à laquelle, à l’exemple de M. le professeur Charcot, on peut donner le nom de fon ciion désassimilatrice (Cours de la Faculté de médecine).

Les physiologistes se sont emparés de l’idée et ont cherché à la vérifier dans les conditions expérimentales, qui ont conduit à des renseignements intéressants.

Les preuves à l’appui de cette fonction du foie, en ce qui concerne l’urée tout au moins, peuvent être classées sous trois chefs :

1° Preuves d’ordre chimique.

2° — d’ordre expérimental.

3° — d'ordre clinique.

Nous nous occuperons des preuves chimiques et expérimentales; quant aux preuves cliniques, elles doivent trouver leur place dans le chapitre spécialement consacré aux maladies du foie,

1° Preuves d’ ordre chimique. — Nous comprenon sous ce titre les preuves fournies par les recherches faites sur le parenchyme hépatique à 1 état sain, et dans des conditions telles que l’expérimentateur soit à l’abri des causes d’erreur qui pourraient provenir, soit de 1a. présence du sang, soit de la putréfaction.

Avant M. Meissner, Heynsius et Stokvis (1), avaient annoncé qu’on trouve de 1 urée dans le foie, mais les

(1) Hollandische. Archiv. Bandi, p. 303.

preuves qu’ils avançaient étaient trop peu convaincantes pour qu“on pût admettre le fait comme certain.

C’est à la suite d’cbservations faites sur les produits de la désassimilation azotée chez les oiseaux que M. Meissner a été conduit à rechercher si le foyer de formation de l’urée ne se trouvait pas dans les viscères et en particulier dans le foie. Ce dernier organe surtout, après des tentatives infructueuses qui portèrent sur les muscles et le poumon, lui sembla mériter à cet égard une attention toute particulière, d’autant plus que dans ses travaux antérieurs sur les oiseaux il avait trouvé que l’acide urique, le plus, grand produit de la désassimilation azotée, chez ces animaux, existe en forte proportion dans le foie.

Les analyses de M. Meissner indiquent des quantités d’urée élevées, ce qui peut paraître remarquable, quand on songe à la grande solubilité de cette substance.

Dans le foie d’un chien, il en trouva plusieurs centigrammes. Les conditions dans lesquelles il opérait sont, il est de vrai, de nature à faire croire à l’exactitude de ses analyses.

L’animal mis en expérience était tué par hémorrhagie. Avant de soumettre l’organe à l’analyse, on le lavait plusieurs fois, à l’aide d’un courant d’eau passant dans les vaisseaux.

Quant au procédé chimique employé par M. Meissner pour la recherche de l’urée dans le foie, le voici dans tous ses détails : on divise le foie en petits morceaux; on le traite à deux reprises par de l’eau chaude, on sépare les liquides et on exprime le résidu. On chauffe les liqueurs jusqu’à l’ébullition avec de l’acide sulfurique concentré, pour coaguler les matières albuminoïdes.

Ensuite, on filtre et on ajoute à la liqueur une solution de baryte jusqu’à cessation de précipité. On filtre la liqueur pour réparer le dépôt de sulfate de baryte formé et dans la liqueur filtrée on verse un peu d’acide sulfurique jusqu’à réaction presque neutre au papier de tournesol. On laisse reposer quelques heures, puis quand la neutralisation est complète, on chauffe la liqueur, on la filtre et on la réduit par évaporation à un petit volume; on ajoute alors de l’alcool absolu et on évapore en consistance de sirop. Le résidu de l’évaporation est traité par l’eau et dans la solution, on recherche l’urée au moyen d’une des méthodes indiquées dans le chapitre premier.

Nous devons à l’obligeance de M. le Dr Quinquaud quelques analyses de parenchyme hépatique faites en 1873, au laboratoire de la Sorbonne et dont voici les principaux résultats.

On abandonne à lui-même pendant quarante-huit heures, un foie de bœuf préalablement arrosé de quelques gouttes d’acide cyanhydrique pour éviter la putréfaction et maintenu à une température de 38° environ; au bout de ce temps on en fait l’analyse, qui donne :

Analyse du foie à l’état normal.

Eau . . .

Eau

Tissus insolubles

Tissus insolubles

Albumine

Albumine

Matières collagènes

Matières collagènes. . . .

Matières extractives....

Matières extractives . . .

11 faut d’abord remarquer l’augmentation considérable do la proportion des matières extractives qui de 50 ont atteint le chiffre de 80, puis la diminution de l’albumine (de 22 à 15), et des matières collagènes.

Si on pousse plus loin l’analyse, on trouve :

1° De l’urée en quantité notable;

2° De la leucine, de la tyrosine et de la sarcine.

Une deuxième analyse faite dans les mêmes conditions, mais seulement au bout d’un temps plus long (56 heures), a donné les résultats suivants :

Eau 675

Tissus insolubles 92

Albumine 17

Matières collagènes 58

Matières extractives.. 80

La présence de l’urée a été également constatée. Tirer de ces analyses des 'conclusions trop rigoureuses serait peut-être téméraire.

On ne peut cependant s’empêcher de remarquer cette diminution dans la quantité des matières albuminoïdes et des matières collagènes coïncidant avec l’augmentation de l'urée, alors surtout que toutes les causes de putréfaction ont été écartées, sans penser à la possibilité d’un dédoublement de ces mêmes matières pour expliquer le processus chimique qui aboutit en définitive à la production de l’urée.

2° Preuves d’ordre expérimental. — Les seules qui jusqu’à présent soient connues dans la science sont dues à M. Cyon (1). Ce physiologiste a procédé de la manière suivante : le foie d’un animal récemment tué est détaché du corps et rapidement placé, suivant la méthode de Ludwig, dans un milieu dont la température rappelle les conditions vitales. Ensuite on fait passer par la veine porte le sang -de l’animal qui a servi à l’expérience et

(1) Centralblatt, 1870, p. 580,

l’on recherche per l’analyse, si en traversant le foie il s’est chargé d’urée.

Dans une première expérience il obtint les résultats suivants :

Sang qui n’a pas traverséle foie (sur 100 cc.) 0,09 grammes.

Sang qui a passé une fois 0,14

Deuxième expérience.

Avant de passer 0,08 .

Après avoir passé une fois 0,14 —

Après avoir passé quatre fois 0,76 —

M. Cyon affirme, que dans toutes ses expériences, il s’est assuré qu’il ne s’agissait pas là d’un simple lavage, mais cl' une formation actuelle.

Telles sont les données fournies par l’expérimentation. Isolées, elles ne peuvent avoir une vaieur absolue, définitive; mais elles acquièrent une imDortance réelle lorsqu’on les met en présence des données, très-significatives déjà par elles-mêmes, fournies par l’observation cli nique et l’anatomie pathologique combinées. (M. Charcot, cours de la Faculté.)

Le foie est donc, pour MM.Meissner, Cyon, etc., le centre de production de l’urée. Comment ces physiologistes en expliquent-ils la formation dans cet organe ?

En 1855, MM. Furhrer et Ludwig émirent l’opinion que l’urée provient de la décomposition des globules du sang. C’est là aussi l’opinion de M. Meissner (1), opinion que nous analysons rapidement.

En voyant la grande quantité d’urée éliminée chaque jour par des mammifères, quantité qui est étroitement liée à leur abondante alimentation azotée, on se demande

(1) Loc. c it.

quel tissu est en proportion assez considérable et jouit dans ces métamorphoses d’une activité en rapport avec les nombreux matériaux qu’il reçoit, pour être regardé comme contribuant directement à la production de l’urée? On a d’abord attribué ce rôle à la masse musculaire, hypothèse qu’il est impossible d’asseoir sur aucun fondement solide. Après Fuhrer et Ludwig, M. Addison a été amené à la même opinion, par ce fait que, chez les chlorotiques, l’usage du fer accroît les globules en même temps que l’urée. Pour M. Meissner, lorsque des globules nouveaux se forment dans le sang, il faut qu’une quantité égale des anciens se détruise, « car, dit-il, un animal sain a non-seulement une quantité de sang constante, mais il faut encore que ce sang renferme une quantité constante de globules.» Or, il n’est pas dans le corps de tissu comparable aux globules du sang pour la rapidité des métamorphoses et l’apport alimentaire. Dans le foie, les globules sanguins seraient détruits, et l’auteur allemand pense que l’urée s’y forme aux dépens de l'iiémoglobine. 11 ajoute qu’artificiellement il n’a pas encore pu produire d’urée au moyen de l’hémoglobine. Par ce court aperçu nous pensons avoir donné une idée suffisante de la manière dont M. Meissner envisage la formation de l’urée dans le foie. Ces explications, si ingénieuses qu’elles paraissent, sont encore des hypothèses dont nous laissons toute la responsabilité à leur auteur.

Production de l’acide urique. — L’urée n’est pas le seul produit formé dans le processus de la désassimilation azotée. 11 convient également de tenir compte de l’acide urique qui appartient chimiquement et physio-

logiquement à la même série que l’urée. L’analyse chimique décèle danslefoie des proportions notablesd’acide urique, fait que MM. Gloetta, Scherer, Stokvis, avaient mis en lumière et que M. Meissner a plus récemment étudié dans le travail que nous avons déjà indiqué. Si l’acide urique existe dans d’autres parenchymes, tels que la rate, c’est seulement dans le foie qu’il se retrouve en assez forte proportion et d’une façon constante.

Les expériences de M. Meissner ont été faites sur des oiseaux où l’excrétion de l’acide urique remplace en quelque sorte celle de l’urée. « On ne saurait douter, dit M. Meissner, que l’acide urique dans le foie des oiseaux soit à l’urée dans Je foie des mammifères ce que tous deux sont l’un et l’autre dans l’urine des oiseaux et des mammifères. » Dans un cas, le chiffre de l’acide urique trouvé chez un poulet a été de 0 gr. 31 pour 500 gr. de foie et dans un autre de 0 gr. 14 sur 298 gr.

L’acide urique se trouve dans le foie en même temps que l’urée et plusieurs produits de la désassimilation azotée, entre autres l’hvpoxanthine , la xanthine, la leucine.

La production normale de l’acide urique dans le foie, considérée comme résultat d’une fonction physiologique de cet organe, trouve de puissants arguments dans certaines circonstances pathologiques, telles que la goutte, par exemple, où l’acide urique, sous forme d'urate de soude, s’accumule dans le sang, et figure dans toutes les productions qui relèvent de cette maladie.

Y a-t-il un rapport entre le fonctionnement du foie et l’accumulation d’acide urique dans le sang, ce qui constitue l’uricémie de M. le professeur Vulpian?

Les observations de M. W. Gairdner (1), de Scudamore (2), de Galtier-Boissière (3), et d’autres, mentionnent dans la goutte l’existence de lésions hépatiques fonctionnelles assez accusées, sur lesquelles nous reviendrons dans la partie clinique de cette thèse.

Ce qui donne une signification particulière à la lésion hépatique, c’est qu’elle coïncide avec l’accroissement, de la proportion de l’acide urique dans le sang. Selon toute probabilité, c’est donc en conséquence de cette lésion du foie que l’acide urique, formé là en excès, s’accumule dans le sang.

D’un autre côté, chez les saturnins, dont le parenchyme hépatique, imprégné de plomb, fonctionne mal, on voit l’acide urique s’accumuler dans le sang, et produire ce qu’on a appelé la goutte saturnine.

Toutes ces considérations semblent destinées à jeter un grand jour sur le rôle du foie dans la production de l’acide urique, en raison même de la force que les preuves physiologiques empruntent à celles qui sont tirées du domaine de la pathologie.

(1) Traité de la goutte, p. 171.

(2) Traité de la goutte et du rhumatisme, 1823, t. I, p. 120.

(3) Thèse de Paris, 1859, p. 111 .

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