‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantes (volume 2)Chapitre 20 sur 26 · IV. 1. L'être nécessaire, unique principe de · texte numérisé non relu

IV. 1. L'être nécessaire, unique principe de

( '79 ) tout ce qui existe et de tout ce qui peut exister , renferme toutes les perfections possibles , et il les renferme dans le plus haut degré [ibid., 8* princ). 11 est infini , c'est-à-dire qu'il possède en lui une infinité réelle et absolue ; immense , présent partout y sans bornes , sans défauts, sans parties , sans 6gure; en un mot, simple et indivisible , il ne se i*enconti*e en lui aucune des propriétés de la matière (ibid., i3* et ^^ princ. y

2. Doué d'une intelligence parfaite, sa science embrasse tous les êtres , tout ce qui n'est que possible,- comme tout ce qui existe , tout ce qui a été par rapport à nous et tout ce qui sera ( ibid. , i3" princ.). Elle saisit tous les objets dans la réalité de leur nature et de leurs rapports ; en un mot, elle aperçoit tout ce^ui est selon l'ordre, tout ce qui s'en éloigne et tout ce qui peut servir davantage à le procurer.

3. Le monde ne fut donc jamais l'empire d'un être aveugle, tel que la fortune, le hasard, qui ne sont que de vains noms déifiés par l'ignorance , l'impiété ou la supei'stition (i). Ou le hasard (par

(i) Quelque ingénieux que nous soyons à réaliser nos chimères , il n'est pas étonnant que nous n'ayons jamais pu donner un corps au vain fantôme que notre imagination s'est forge sous le nom de hasard.

Comment pourroit-on définir uue sorte d'être qui, non-seulement n'est ni esprit , ni matière, ni qualité d'aucun des deux , mais encore dont l'existence est si singulière, que l'on cou •

où nou« entendrons, comme on le fait ordinairement, un principe aveugle qui, par sa nature, ne tient à aucun plan , qui ne forme ou n'exécute aucun dessein, qui agit sans détermination, sans lois et sans règle ) , ou le hasard , dis-je , est un être, ou il n'est rien; s'il est quelque chose, il a reçu l'existence , ou il ne l'a pas reçue; s'il l'a reçue il a donc été formé par le créateur, et il agit avec dépendance de sa volonté (/. III, c. x, 6* jrrinc.^. Mais comme le créateur n'a rien fait, n'a rien disposé , n'a rien permis qu'avec une souveraine intelligence , il s'ensuit donc qu'en remontant de cause en cause , le hasai"d n'en est plus un. Si au contraire le hasard est un être qui n'ait pas reçu l'existence , s'il est l'être nécessaire, l'êti-e existant par lui-même, il sera donc souverainement intelligent, il ne sei"a donc plus le hasard; le hasard n'est donc rien.

vient.qu'il cesseroU d'être, dés qu'il seroit connu? Sous quelle idée se représenter ce je ne sais quel principe imaginaire dans lequel , lors même qu'on s'obstine à vouloir lui attribuer tous les effets , on n'aperçoit absolument rien de ce qui peut constituer une cause? Agent inanimé qu'on veut qui fasse tout , guide aveugle auquel ou donne tout à conduire, être fantastique qui , suivant les dispositions où nous no\:s trouvons , nous inspire tour à tour toutes les craintes et toutes les espérances, sans avoir en soi de quoi remplir celles-ci , ni dequoi nous rassurer contre les autres. Disc, pour le prix de L'Académie Jrançoise , au 174^'

Eh <|u'y a-t-il de plus vrai , dit le plus sage des Romains, eu parlant de la Divinité (i), que personne ne doit être si sottement orgueilleux que de s'imaginer qu'il y a au-dedans de lui de l'entendement et de la raison , et que cependant il n'y a aucune intelligence qui gouverne les cieus. et tout ce vaste univers, ou de croire que des choses que toute la pénétration de son esprit est à pejne capable de lui faire comprendre, se meuvent au hasard et sans règle ?

Rien sans doute n'est plus propre à exciter en nous l'idée du plus grand de tous les êtres, que ce coup d'oeil réfléchi qui embrasse en quelque manière toute la nature.

On peut bien dire, en effet, que c'est là la preuve que Dieu a faite pour tous les hommes. La force de toutes les démonstrations métaphysiques s'oublie le moment d'après , au lieu que le spectacle de l'univers est toujours présent, et c'est comme une voie d'autorité dont Dieu se sert pour engager le commun des hommes à lui rendi'c hommage.

/\. Il suit au reste de tout ce que nous avons dit, que ceux-là se trompent encore , qui nous parlent incessamment de la nature com,me de la pi*emièi'e cause de toutes les choses qui existent et de tous les effets que nous admirons (^2) ; car si par là ou

(i) Cic. ,rfe Legib.^ lib. II.

(a) Puffend. , Devoirs de Clwmme et du citoyen , tradact. de Barbcyrac , liv. i , chap. iv , § 3.

{ '82 ) entend celle verlu et celle activité interne que l'on remarque dans chaque chose, bien loin qu'elle puisse faire nier raisonnablement qu'il y ail un Dieu, elle doit nous mener à le reconnoître comme celui de qui elle émane. Si par la nature on entend la première cause de toutes choses, ne pourroiton pas dire que c'est une affectation déplacée, que de ne pas vouloir employer ici , lorsqu'on peut le faire aisément , le terme clair et connu par lequel on désigne ordinairement cet être souverain ?

5 . Une autre opinion qui n'est pas moins indigne de Dieu, c'est le sentiment de ceux qui le prennent pour Vame de l'univers (i), comme s'il n'en éloit qu'une partie, au lieu d'en être le ci'éateur ; si au contraire on entend par Vame du monde cet être premier et indivisible, qui est le principe de la force et du mouvement de tous les êtres , il me semble qu'on rejette mal à propos un terme clair et simple pour y substituer une expression obscure et figurée.

6. Loin de nous enfin ces termes àe fatalité, de destin, et tous les autres à peu près semblables, qui font du premier principe de toutes choses ( /. m, c. X, 1^^ princ.'), non le maître de l'univers, non un être indépendant , mais l'esclave de je ne sais quelle force insurmontable qui l'entraîne et le

(i) Voy. la continuatioi) des Pensées divei'ses sur la Comité, Ole, parBaylc, p. 120 et siiiv.

( '83 ) détermine malgré lui. L'être souverainement parfait est aussi souverainement libre, non que sa liberté consiste à vouloir ou à faire ce qui répugneroil à ses attributs , puisqu'alors elle seroit un vice, mais l'idée que nous avons de son infinie perfection , le sentiment de notre propre liberté, cette liberté , dis-je , que nous ne pouvons tenir que de lui seul , le caractère de toutes les choses qui nous environnent et que nous concevons comme ayant pu être ou n'être pas , celte immensité d'objets non existants, que rentendemeut conçoit encore comme ])urement possibles, et qui peut-êti'e n'existeront jamais , tout nous apprend que l'être suprême n'est point contraint dans ses opérations. Il a pu créer ou ne créer pas, choisir entre plusieurs êtres également possibles , leur donner tels ou tels degi'és de perfection , quoique d'ailleurs il n'y ait jamais à craindre, comme nous venons de le dire, «ju'il s'éloigne des idées éternelles et immuables qui ont rapport à ses attributs. Ce qu'il a établi librement, ce qu'il consei-ve librement, il n'a pu néanmoins l'établir, et il ne peut le conserver que d'une manière conforme à ces mêmes idées.

7. Disons la même chose à l'égard de son pouvoir(/.II[, f. X, i5*^n"nc.), rien ne l'arrête, rienne le limite ; il donne l'être et le conserve à tout ce qui ne l'avoit pas , il s'étend à tout ce qui est possible, et rien n'est possible que par lui. Mais n'y cherchons pas ce qui répugne, ce qui est contradictoire

( i84 ) à des vérités essentielles, éternelles. Ces vérités sont dans l'être infiniment parfait, elles tiennent à sa nature, et s'il étoit possible qu'elles fussent autrement qu'elles ne sont, il ne seroit plus luimême l'être nécessaire , l'être infiniment parfait. 8. A la suite de ces premières réflexions , il faut cependant observer (i) qu'il peut y avoir au sujet de la Divinité des opinions à l'égdrd desquelles on doive nécessairement donner quelque chose aux impressions de l'éducation , au tour d'esprit particulier de chaque personne, au peu d'étendue de ses lumières, aux temps, aux lieux et aux autres circonstances semblables ; autrement nous nous exposerions à accuser d'athéisme des gens qui souvent en seroient très éloignés.

V. Dieu étant infiniment parfait, nous devons convenir que , bornés et finis comme nous le sommes , c'es't en vain que nous nous flatterions de comprendre tout ce que renferme cet objet infini (/. lil, c. X, lo* princ, y Ne soyons donc pas étonnés, s'il y a entre ses attributs des rapports qui soient incommensurables à toutes nos idées; et, sans nous embarrasser dans toutes ces vaines disputes, qui sont autant die monuments de Torgueil et de la foiblesse de l'esprit humain , contentonsnous de savoir et de croire que la nature divine n'est susceptible d'aucune sorte d'imperfection ,,

(i) Barheyrac »nr PuiïeiidorfT.

( »85 ) quelque légère qu'on la suppose, et qu'au contraire toute qualité, tout attribut, qu'il est plus avantageux d'avoir qu'il ne le seroit d'en être privé, entre nécessairement dans son idée.

VI. 1 . Parmi ces attributs, que nous concevons nécessairement appartenir à la nature d'un être infiniment parfait (et de ce nombre sont ceux que nous avons déjà rappelés), il y en a d'autres encore qui méritent de ma part une attention particulière.

• 2. Telle est cette sagesse qui consiste (/. III , c X, 16' princ. ) à disposer et à employer toutes choses selon leur nature et selon les relations qu'elles ont entre elles, selon leurs dépendances réciproques, selon qu'elles sont plus propres à une certaine fin, et, pour tout dire en un mot, selon les idées de l'ordre et du vrai.

C'est sans doute par un effet de cette même sagesse qui envisage dans tous les êtres ce qui convient le mieux à leur constitution, que Dieu semble tempérer à l'égard des hommes l'éclat de la vérité , pour laisser par là même plus d'exercice au genre de liberté qui leur est propre, de manière que ceux qui recherchent, qui étudient cette vérité dans la sincérité de leur cœur, trouvent assez de quoi les porter à s'y rendre, et que ceux au contraire qui ne la considèrent qu'avec un esprit pointilleux et indocile , découvrent toujours assez di'. prétextes pour s'y refuser.

3. Telle est encore cette justice, cette rectitude {liv. III, ex, if princ), cet amour invariable de l'oi-dre et du vrai, par lequel l'être infiniment ])arfait est porté pour tout ce qui est un bien réel, est opposé à tout ce qui est un vrai mal , en sorte que sa sagesse procure constamment l'un et écarte l'autre autant que cet ordre universel, en tant que la nature des choses ou leurs rapports mutuels le comportent [ci-dessus, 2).

4 . A cet amour souverain de l'ordre et du vrai se rapporte cette prudence (ci-dessus, 20^ princ.) * qui dirige un être intelligent et sage à rechercher en dernier ressort la meilleure fin possible (comme est celle de la gloire du créateur', jointe au degré de perfection et de bonheur qui convient à ses créatures), et à la rechercher par les moyens les plus convenables [ci-dessus, 2^ princ. y

5. Dans cette rectitude, se trouve encore renfermée la sainteté, qui ne présente ici que la même idée prise dans toute son étendue ; la véracité , qui y est énoncée et contenue essentiellement , la bonté qui fait de l'être suprême un Dieu bienfaisant qui le remplit de miséricorde et de clémence, sans que pour cela il cesse en aucune manière d'être juste.

C'est cette bonté qui doit nous le faire regarder comme le plus tendre de tous les pères, et peut-être ne craindrons-nous pas de le dire dans peu d'instants, comme le plus vrai , comme le meilleur de

( '«7 ) tous les amis. Les traits de vertu qui se trouvent répandus çà et là parmi les créatures , et qui caractérisent les hommes que nous regardons ici-bas (qu'on me permette cette expression) comme des dieux mortels , cette générosité , cet esprit de compassion , de charité , de bienfaisance , toutes ces vertus, dis-je, que sont-elles, qu'une foible émanation, qu'une foible image de la bonté de celui qui est la source de toute perfection ?

YIl. 1. Par la réunion de tous les attinbuls de l'être suprême, par l'idée de sa souveraine perfection, nous sommes conduits naturellement à reconnoître une providence (i ). Je l'ai déjà dit, j'entends

(i) Le culte des Dieux, ditSénéque, consiste, i» à croire qu'ils existent , ensuite à reconnoftre leur majesté souveraine et leur bonté, sans laquelle il n'y a point de véritable grandeur. Il faut aussi être persuadé que ce sont eux qui gouvernent l'univers, qui, par leur puissance, règlent et conduisent toutes choses, qui prennent soir du genre humain.

Primas deorum cultus , deos credere , deinde reddere illis m,a~ jtstalem suani , reddere bonitatem , sine tjuà nulla tnajestas esl^ scire illos esse qui prcesident mundo, qui universa vi sud tempc" ra^il , qui humani generis tutelam girunt. Senec. , Ep. g5.

Il y a des hommes , dit-il dans un autre endroit , qui savent que leur ame est capable de prévoyance et d'une sage administration, non-seulement dans leurs propres affaires, mais même dans celles d'autrui , et qui osent croire néanmoins que dans cet univers, dont nous faisons partie, tout se gouverne au hasard, et sans qu'aucune intelligence s'en méie. Pour nous, nous sommes persuadés au contraire, que Dieu veille

( 1^8 ) jiar là {déf. i"), une attention de Dieu sui* ieS créatures, par laquelle il connoît et embrasse à la fois tous les temps, tous les êtres, tous les événements, et en forme, par une administration digne de sa sagesse et de sa puissance, une chaîne immense qui se développe avec l'ordre le plus parfait relativement à la nature des choses, à leurs propriétés respectives, et, pour tout dire enfin, au rapport qu'elles peuvent avoir à sa propre gloire et au bien du tout.

En rapprochant les principes que nous venons de rappeler il n'y a qu'un instant , nous y trouver^^ons distinctement toutes Jes idées que nous comprenons ici sous le terme de providence.

Dieu , souverainement intelligent , rempli d'une science entière et parfaite, immense, infini, immuable , éternel , sans variété , sans succession sans progrès, voit tout, connoît tout, rassemble tous les objets comme dans un point indivisible {^ci-dessus j II etlY , i et i ). Ce que nous appelons le passé, l'avenir, tout est présent pour lui; l'insecte qui se cache sous l'herbe, le diron qui échappe à nos regards , notre cœur , notre propre cœur^ qfti

sans cesse sur nous , et qu'il r^git immédiatement toutes les jiarties du monde Ce qui fait que toutes choses subsistent, ce n'est pas qu'elles soient éternelles de leur nature, mais c'est qu'elles Sont soutenues par les soins de l'être tout-puissant ([ui les gouverne. De Provid,

( '89 ) sur tant de choses nous est inconnu à nous-mêmes , rien ne peut se soustraire à sa lumière, rien n'est voilé aux yeux du créateur. Toutes les parties, tous les atomes dont l'univers est composé, tous les chefs-d'ceuvres qu'il renferme , ces artères , ces os , cette chair, qui entrent dans la construction d'un animalcule invisible pour nous , ce sang qui coule dans ses veines , toutes ces merveilles qui nous environnent et que nous ignorons , c'est lui qui les a formées , c'est lui qui les forme avec tous les développemen ts qui leur sont propres, par une volonté simple , unique y immuable; c'est lui enfin qui est le principe du mouvement et de toutes les forces répandues dans l'univers ( ci-dessus , III).

C'est peu encore j il aime ses perfections , il se propose sa gloire pour dernière fin dans ses ouvrages , il veut le bien de ses créatures , il aime l'ordre et il l'aime en Dieu , c'est-à-dire d'un amour invariable, d'un amour inuni {^ibid., VI, i et 4). Après s'être déterminé à créer un monde , un univers, il veut donc manifester cette gloire, il veut procurer cet ordre , ainsi que le bien de tous les êtres , autant que la nature des choses , autant qu»; l'enchaînement des difféi'entes espèces d'êtres comparés entre eux, autant que le bien du tout le comporte; en un mot, autant que l'entendement divin connoit l'ordre et le conçoit, il le veut, et il est tout puissant pour agir conformément à sa sagesse, c'est-à-dire pour disposer et pour employer chaque

( '90 ) chose , selon qu'elle est plus propre à une certaine (in (^ci-dessus , IV , 7 , et VI , 2 ) (i).

Le bien , l'arrangement , l'harmonie du tout ne ])eut résulter que du bien , de l'arrangement des différentes parties entre elles, autant que la nature de ces êtres créés et imparfaits, considérés tous ensemble , en est susceptible ; il envisage donc chaque partie conséquemment au plan général. Non-seulement son attention , mais encore son action, ses soins se fixent sur chacune d'elles. Il est donc vrai qu'ils se iSxent sur moi ; il veut mon bonheur , il veut en moi toute la perfection , toute l'excellence dont je suis capable, toute la félicité qui peut me convenir, et qui s'accorde avec le bien du tout (/iV. III, c. X, princ. 22). Cependant il m'a fait libre , et, suivant les lois de la nature , c'est à moi à choisir avec lui les véritables biens qui peuvent me conduire au terme après lequel jé*soupire. Que je les choisisse ces biens, que je choisisse la vertu, l'amour du bien commun, il opérera en moi et avec moi pour me rendre heureux. Si au contraire je m'aveugle moi-même , si je prétends me Soustraire au plus juste, au plus doux empire, à celui d'un être infiniment parfait, si, dis-je, je m'écarte de l'ordre , il saura d'une ou d'autre ma-

(1) Après avoir examiné ce qu'exigent du souverain être sa sa- ^'csse, son amour pour l'ordre, Cicéron conclut : Nihil Deo fircestantius , ab quo igilur necesae est mundum régi.

( >9i ) iiière m'y faire rentrer malgré moi; en me condamnant, en me punissant , il se montrera encore le père de tous les hommes, et procurera jusque dans mes maux sa gloire et le bien de tout le reste de l'univers. Mais quoi , ^e refuserai-je à mon propre bonheur? Me montrerai-je indifférent aux soins, aux secours de ce guide sage et bienfaisant qui veut m'y conduire ? Non , l'idée seule d'un Dieu qui me voit, qui m'entend , et qui veille en ma faveur, me soutiendra , m'animera , me consolera dans mes peines j et me rendra plus sensibles et plus purs les biens que j'en reçois.

2. Eh! pourquoi ai-je tardé si long-temps à la nommer cette providence si douce et si consolante pour le juste ? ne s'annonçoit-elle pas dès le moment où j'ai reconnu les divines perfections du créateur (/iV. III, c. vii , II et III)? ne s'annonçoit-elle pas dans le spectacle de l'univers, dans l'étude de la nature (i), dans celle des penchants

(i] Lorsqu'on croyoitavecEpicure, que le hasard faisoit touti, ou avec Aristolc , et même avec plusieurs anciens théologiens , que rien ne naistoit que par corruption, etqu'avec de la matière et du mouvement le monde alloit tout seul, alors on pouvoit ne pas croire à la Providence; mais depuis qu'on entrevoit la nature, que les anciens ne voyoient point du tout, depuis qu'on s'est aperçu que tputest organisé, que tout a son germe, depuis qu'on a bien su cpun champignon est l'ouvrage d'une sagesse infinie , aussi bien que tous les mondes , alors ceux qui I>cnsent ont adoré là où queltjucs-uiis de leurs devanciets ont

( »92 ) qui se manifestent dans presque tous leshomme8(i), et d'où s'est formé le consentement de tous les peuples à reconnoître cette attention d'un Dieu sur ses créatures, aussitôt qu'ils ont reconnu son existence? Ne s'annonçoit-elle pas dans la loi qu'il nous a imposée , cette loi qui établit pour règle principale de nos devoirs l'amour et la recherche du bien commun (^Iw. III, 2^ et 9e princ.)? ne s'annonçoit-elle pas enfin par les preuves mêmes des récompenses ou des châtiments qui nous sont destinés dans une autre vie [liw. III, \2>^ princ. et c. vu, III et suiu. ) ? Elle s'y annonçoit sans doute , et ce n'est pas, à proprement parler , une vérité nouvelle que je viens d'établir : je n'ai fait que rassembler sous un seul terme des idées déjà connues. Mais je ne craindrai pas de l'avouer ici , insensés ou ingrats

blasphémé. Les physiciens sont devenus les hërauts de la Providence. Un catéchisme annonce Dieu à des enfants, et un Newton le démontre aux sages. Voltaire , Mélang. de lût. et de pfiil.

(i) C'est surtout dans les grands périls que la voix de la nature se fait entendre.

Quo magit in dubiii Aomtntm apeclare periclls Convenit , advertUtjue in rebut noscere qui tit: Nom verœ voeet tum demùm pectore ab imo Ejiciuntur, et tripitur perêona , manél r«.

Ll'CIIET.

Quand l'homme voit de près la mort, dit Pline le jeune, c'est alors qu'il se souvient qu'il y a des dieux , et qu'il est liommc : Tum deos, tune homirtem esse se meminit.

( »9^ ) que nous sommes , il est parmi nous des hommes iiue le tei'me de providence révolte? Est-ce aveuglement? est-ce frénésie? Eh quoi ! nous ne voulons pas qu'une main sage nous gouverne et prenne soin des choses d'ici-bas, nous ne voulons pas qu'un Dieu bienfaisant soit attentif à notre situation , à nos maux; qu'il les ménage pour tirer du sein de nos peines , ce qui doit faire un jour notre bonheur ; qu'il préside , qu'il veille sur toutes nos actions ! Cette idée seule nous retiendroit , nous empêchcroit de nous livrer à de trop funestes excès , ou nous ramèneroit quand nous nous seinons égarés. Triste effet des passions déréglées ! elles nous font refuser les plus grands biens dans l'espérance que nous pourrons jouir tranquillement de quelques fausses douceurs qu'elles nous présentent, ou que souvent elles ne font que nous promettre.

Si Dieu n'avoit pas même donné aux hommes des lois qu'ils sont forcés de reconnoître et que tout nous apprend à respecter , que devrions-nous et comment pourrion.s-nous espérer de jouir icibas de quelque tranquillité?

Mais enfin, quels que soient nos désirs , changeront-ils donc la nature des choses? Dépouillerontils la Divinité de son amour invariable pour l'ordre , de sa sagesse , et de tous les attributs que renferme l'idée de cette première cause , de cet être souverainement et infiniment parfait ? A quoi bon nous tromper nous-mêmes, puisque notre erreur TOME 11. i3

( '94 ) ne sert qu'à nous rendre plus malheureux et plus coupables , sans nous rendre en effet plus indé]>en:dants ?

VIII. Dirons-nous, comme Epicure, que nous ne saurions comprendre comment l'entendement divin pourvoit embrasser tout à la fois une si grande quantité d'êtres, entrer dans le détail d'un si grand nombre de parties, et goûter une joie pure et tranquille au milieu de tant de soins?

O hommes qui pai'lez ainsi , vous qui mesure/ le créateur par la créature, l'infini par le fini , vous ne savez pas même ce que c'est que Dieu. Votre esprit se partage souvent entre mille objets sans en être accablé ; il rapproche en lui-même les lieux, les temps, les êtres les plus éloignés; il se rappelle sans effort le passé , il saisit le présent , il entrevoit l'avenir , et il les compare l'un avec l'atitre ; il se plaît dans la contemplation de ses propres idées; votre œil embrasse en quelque manière la vaste étendue des cieux , il aime à se perdre dans un point de vue presque immense; et il en coûtcroit trop à Dieu pour donner son attention et ses soins à cet assemblage fini d'êtres limités dont il voit en lui la raison, le principe, et qu'il a créés (i)!

(i) C'est ainsi que raisonne Socrate , dans Xénopbon :> J'ai considéré que votre esprit, lorsqu'il étoit dans votre corps, le Ronvernoit à son gré. Je dois donc penser que cette sag:esso qui est dans l'univers , gouyerne toute chose comme il lui platt.

( «95 ) Avez-vous donc oublié que tout ce qui est, n'est que par la communication de son être infini (i), que tout ce qui a l'intelligence ne l'a que par un écoulement de la raison souveraine, et que tout ce qui agit n'agit que par l'impression de sa suprême activité; qu'en un mol, il est le principe de tout mouvement, de toute connoissance , de toute perfection, et qu'immuable, infini, il ne peut ni rien acquérir , ni rien perdre de tout ce qui est en lui ? Le feu brûle partout où il est , il faudroit l'éteindre et l'anéantir pour le faire cesser de brûler , tant il est actif et dévorant par sa nature ; de même aussi en Dieu tout est action , vie et intelligence. IX. 1 . Mais peut être se retrancbera-t-on à dire qu'il paroît indigue du souverain être de descendre jusqu'aux plus petites cboses, de se prêter aux plus petits détails. On conviendra qu'à la vérité, Dieu gouS^erne par sa providence les plus grandes et les plus considérables parties de l'univers; mais les affaires humaines sont trop minces , dira-t-on , pour que la Divinité s'en occupe : quelle attention méri-

Votre œil ne peut-il pas s'étendre jusqu'à plusieurs stades? Conmeot donc l'œil de Dieu ne pourra-t-il pas tout cnvisa- Rer à la fois? Votre esprit ne s'occupe-t-il pas, non-seulement de ce qui se passe ici , mais encore de ce qui se passe dans l'Egypte et dans la Sicile? eh ! comment la sagesse de Dieu ne pourra-t-elle pas avoir soin de tout en même-temps ?» L.de dictis et Jactis numnrabilibiu Socrati» , pag. 176. (i) Fénclon.

( >96 ) lons-nous de sa part? Quel amour pouvons-nous attendi'e de lui , Que sommes-nous à ses yeux, que ce que pourroit être aux yeux d'un monarque, un peuple de fourmis dont il seroit ridicule qu'il voulût prendre soin ?

2. C'est ainsi que l'homme, en se rabaissant, ne cherche que l'indépendance : humilité trompeuse et hypocrite ! on veut s'exagéi'er à soi-même sa bassesse, son néant, et la disproportion infinie qui est entre Dieu et sa créature , pour secouer le joug de Dieu même , en contentant toutes ses passions déi'églées, et ensefaisant lecentrede tout ce qui est autour de soi (i). Mais ne voit-on pas que la distance qui est entre Dieu et nous ne l'empêche pas d'être sans cesse auprès et au-dedans de nous , d'être en quelque sorte plus près de nous que nous-mêmes ? Comment veut-on que celui qui fait que nos yeux voient, que nos oreilles entendent, que notre esprit est capable de le connoître, et notre volonté de l'aimer, ne soit pas attentif à tout ce que nous opérons en lui, et par des facultés que nous ne tenons que de lui ? Croyons-nous donc honorer la Divinité, en imaginant un Dieu si éloigné de nous, si hautain et si indifférent dans sa hauteur, qu'il ne daigne pas veiller sur les hommes, et que chacun, sans être gêné par ses regards, puisse vivre sans règle au gré de son orgueil et de ses pas-

(i) Fënclon , Œuvres phil. , lom. 'u

( «97 ) sions? En faisant semblant d'élever Dieu de la sorte , on le dégrade ; car on en fait un Dieu indolent sur le bien et sur le mal , sur le vice et sur la vertu de ses créatures, sur l'ordre et sur le désordre du monde qu'il a formé; en feignant de s'abaisser soi-même, on s'érige en divinité, on renverse toute suboi'dination , on se donne toute licence, on se promet toute impunité.

3. Comme c'est ici cependant l'objection favorite de ceux qui s'arment contre la Providence, arrêtons-nous encore quelques instants à en faire sentir le peu de fondement.

4. J'observerai donc, en premier lieu, que s'il est indigne de Dieu de pi*endre soin des petites choses, et en particulier des hommes, il étoit indigne de lui de les créer.

5. Eu second lieu, comme nous en avons déjà fait la remarque , si Dieu veut l'harmonie de l'univers , il veut donc par conséquent l'harmonie de ses parties , selon la natura de chacune d'elles ou leurs propriétés i^spectives , en un mot selon le genre de conduite qui convient le mieux à ces différents êtres considérés en eux-mêmes ou les uns par rapport aux autres (1) : en effet, le tout se forme de toutes les parties qui 4e composent, et plus chaque partie sera à sa place relativement à

(1) Les architectes vous nieront , dit Platon, que les grandes pierres puissent se placer sans les petites.

( «98 ) la nature des choses et à leur dépendance réciproque , plus aussi on verra résulter de là l'ordre et l'harmonie du tout.

Dieu l'aime cet ordre, et il l'aime d'un amour infini , il veut donc le voir régner partout , dans les plus petites choses comme dans les plus grandes; il veut le procurer, en les conduisant toutes en général, et chacune en particulier, selon leur nature, leurs rapports, et la destination qu'elles peuvent avoir conséquemment au bien universel. Prenons garde, dit sagement Platon (i), que nous ne mettions Dieu au-dessous de nos propres artistes : plus ceux-ci sont habiles, et plus on voit briller leur art dans la perfection avec laquelle ils prennent soin d'achever les plus petites comme les plus grandes parties de leurs ouvrages.

6. En troisième lieu, pour considérer plus particulièrement ce qui concerne les affaires humaines, il est faux qu'elles soient la partie la moins considérable de l'univers (a) , dans le système d'astronomie qui donne au monde le plus d'étendue. On ne sauroit disconvenir que le globe sur lequel nous sommes placés ne soi t aussi considérable qu'aucun autre globe particulier; que la terre sur laquelle nous habitons ne soit aussi considérable qu'aucune autre des planètes de notre système , et

[t) De legib,., 1.x.

(a) Clarke , Prcun. de la ivl. nal. , ch. u.

( >90 ) que les hommes ne soient les seuls habllanls considérables de la terre.

7. On ne sauroit nier que le soleil, le cours des astres, les richesses que la nature nous ofl're icibas, et la plupart des animaux qui s'y rencontrent, n'aient un très gi'and rapport avec l'homme. Je ne dis pas que le soleil n'ait été fait que pour nous seuls; je ne dis pas non plus que la terre n'ait été faite pour aucun autre monde; mais du moins l'enchaînement est tel que nous y avons une très grande jiart; il est aisé de le reconnoître par la division ordinaire des jours et des nuits, laquelle a presque lieu pour toute la terre habitable , parl'allernative des saisons, si nécessaires pour les diflerents biens que la terre nous offre ; par la variété des phases de la lune , qui , comme le dit Cicéron, semblent faites pour nous marquer les fastes , et pour mettre dans la division des temps un ordre qu'exigent nos affaires domestiques , et encore plus les affaires civiles; par la distance 4^? étoiles et des planètes qui, malgré leur immensité, ont une telle proportion avec nos regards , qu'elles ne nous paroissenl que comme autant de flambeaux faits pour suppléer par une douce lumière à l'absence du soleil , pour éclairer l'astronome dans ses recherches , ])Our conduire le j)ilote dans sa route, et pour offrir aux yeux de tous les hommes un spectacle si grand, si magnifique , qu'il élève nécessa

rj'ment un esprit un peu attentif vers sipn créateur;

ajoutons en dernier lieu, par la distance même du soleil, qui est telle qu'il a assez de force pour attirer les eaux de la mer, et les laisser retomber en pluie pour fertiliser la terre, mais que d'un autre côté il n'en a pas assez pour les tarir; qui est telle encore, qu'il répand assez de chaleur pour vivifier toute la nature ,mais non pas assez pour embraser nos vignes et nos moissons (i) ; qui est telle enfin qu'il envoie assez de particules de lumières pour éclairer nos yeux , mais non pas assez pour les brûler : ces particules sont d'ailleurs si déliées, qu'elles frappent la prunelle sans l'offenser (2), et leur mou-

(1) Si le soleil s'approchôit un peu plus de nous , il nous embraseroit j s'il s'en éloiguoit un peu plus, il nous laisseroit glacer , et notre vie seroit éteinte. Fcnelon , QEuures philosoph. , tom, II.

(2) Le calcul apprend que, si le soleil est à 24000 demi-diamètres de la terre, il s'ensuit que la lumière parcourt, de cet astre à nous ( en nombre rond ) , mille millions de pieds par seconde. [Or un boulet d'une livre de balles, poussé par une demi-livre de poudre, ne fait en une seconde que six cents pieds ; ainsi donc la rapidité d'un rayon de soleil est , en nombre rond , seize cent soixante -six mille six cent fois plus forte que celle d'un boulet de canon. Il est donc constant que , si un atome de lumière étoit seulement la seize cent millièm»; partie d'une livre, il eu résulteroit nécessairement que des rayons de lumière feroient l'effet du canon ; et , ne fussent-ils que mille milliards plus petits encore, un seul moment d'émanation de lumière «létruiroit tout ce qui végète sur la surface de la terre. De quelle inconcevable petitesse faut-il donc quo

vement est si rapide, que bien avant que toutes aient pu s'éteindre, il en parvient un assez grand nombre jusqu'à nous (i).

Le détail de toutes ces choses sei'oit immense pour peu qu'on voulût s'y arrêter.

8. Pour ce qui concerne le monde que nous habitons et les diiTérents biens qu'il rassemble , on peut dire , sans craindre de trop s'avancer , que l'homme a reçu à cet égard , par les seuls avantages que lui procure sa raison , une soi'te de domaine et d'empire qui fait que presque tout se rapporte à son utilité , sa commodité ou ses plaisirs. La mer couvre ses tables de mets délicieux; elle le transporte d'yjie extrémité de la terre à l'autre, et le ramène chargé de richesses; elle sert à lier entre eux les différents peuples par le commerce , et à

soient ces rayons , pour enti-cr dans nos yeux sans nous blesser. Voltaire , Physique de Newton , chap. 1 1 .

(i) La lamière nous vient du soleil en sept à huit minutes ; la distance étant de trente millions de lieues, c'est environ quatre millions par minute : le son fait quatre demi-lieues par minute, quelle prodigieuse difTércnce pour la rapidité 1 (Man. ' philosoph. , tom. I) Lorsque je dis ci-dessus que la lumière s'éteint, on conçoit aisément que je parle selon le système de Newton , qui prétend qu'elle n'est autre chose que le feu luimême, et j'avouerai que rien ne me paroît mieux établi , à en juger par l'expérience. Quoi qu'il en soit , en supposant, si l'on veut, la matière globuleuse de Descartes poussée en un instant parle soleil , ou les petits tourbillons mous du P. Mallebranchc comprimés par les vibrations du corps lumineux , il faudra tou-

n'en faire en quelque manière qu'un même peuple. La tex-re est pour l'homme un vaste laboratoh'e (i) où se forment sans cesse des pierres et des métaux pour le défendre du froid et de la chaleur, des Tents et des orages , et pour le fournir d'une quantité d'instruments dont il lui seroit très difficile de se passer. Elle lui offre d'elle-même une multitude de plantes qu'elle produit pour ses besoins, et elle n'attend que ses soins et son industrie pour lui donner toutes sortes de fruits, de grains et de légumes. Elle est peuplée pour lui d'animaux de toute espèce. Les uns charment ses oreilles par la douceur de leur chant, et les autres ses yeux par la beauté de leur figure. Ceux-ci, pleins^e force, de patience et d'adresse, le soulagent dans ses travaux; ils sembleroient , à ne consulter que leurs forces (2), devoir soumettre l'homme, et ce sont presque toujours ceux qu'il dompte et qu'il s'attache le plus aisément; ceux-là, caressants, dociles fidèles, l'amusent, se dressent comme il lui plaît, et veillent à sa garde. Les uns lui présentent leur

jours reconnoître^dans l'action du soleil des proportions et des rapports ménagés pour notre avantage, (i) M. L. F., tom. I.

(2) Dans la pratique , les hommes sont regardés comme capables d'un effort de vingt-cinq livres pendant quelques heures, et les chevaux de cent quatre-vingts livres. Manuel philoso/}/».^ tom. I.

/ 203 ) toison pour le vêtir, les autres lui filent de riches étoiles; plusieurs lui donnent des ruisseaux de lait pour le nourrir. Tous ne semblent se multiplier que pour lui fournir des aliments en abondance, et, malgré leur prodigieuse variété, ils ne se multiplient pas en assez grand nombre pour remplir toute la terre , pour nous accabler pai leur multitude, et pour nous enlever tout le fruit de nos travaux. On s'aperçoit même que les bêtes les plus féroces , à moins qu'elles ne soient pi*essées par une faim extrême, ne sortent de leur tanièi*e que lorsque la nuit laisse goûter aux hommes la douceur du repos, et qu'elles y rentrent aussitôt que le jour dissipe les ténèbres. Si parmi les animaux il en est qui nous incommodent et nous fatiguent , ces inconvénients ne sont pas assez fréquents ni en assez gi'and nombre pour nous faire oublier tout le reste, et d'ailleurs nous verrons par la suite quel parti la droite raison sait tirer de tout ce qui s'olTre icibas sous l'apparence même des plus grands maux. £nfin, jusqu'au plus petit insecte peut être de quelque usage à l'homme, en lui apprenant, lorsqa'il est tranquille et attentif, combien le travail de l'ouvrier surpasse la vile matière qu'il a mise en œuvre , et en élevant par là nos pensées et nos aHections vers le créateur.

Je sait que dans le système d'Épicure on ne conviendra pas que tout ici-bas , ou du moins presque tout y soit fait pour l'homme ; aussi faut il avouer

que Lucrèce (i) s'est vu réduit par ce système à nier que les yeux aient été faits pour voir, les oreilles pour entendre, les pieds pour marcher, 'i les mains pour ta ter les corps voisins, pour les ^ saisir, les repousser, les démêlerles uns d'avec les I autres (2).

9. Au reste, dans tout ce que nous venons de ■dire , nous n'avons considéré que les moindres endroits par lesquels on peut envisager l'homme. Contemplons-nous en quelque sorte nous-mêmes, en nous rapportant au créateur, et qu'il nous soit permis d'observer d'abord que ce n'est pas en vain qu'on attribue à l'homme d'être une image de la Divinité ; image sans doute bien imparfaite , puisque ce n'estqu'une créature; mais il n'en est pas moins vrai que la nature de notre ame exprime en quelque manière les traits de celui qui nous a

(>) LucreU, lib. IV.

(2) N'est-ce pas une idée pitoyable , ajoute M. L. F. , que nous sommes bien plus faits pour les animaux qu'ils ne sont faits pour nous , parce que nous prenons soin d'eux ? N'est-ce pas l'effort d'un rare génie ,de faire dire à unoisou qu'on engraisse : Voyez l'homme, il est pour mon service; quel soin pour me garder, pour me loger, me nouivir, et me bien traiter ! Fourquoi ne fait-on pas dire aussi à un potiron : Voyez l'homme , il est pour moi : quel soin pour me semer, pour m'arroser et me cueillir l Pourquoi ne pvête-t-on pas le niômc discours au marbre, puisque l'honune le tire des carrières, le taille et le polit ?

( ao5 )

formés. Simple, indivisible, incorruptible (/iV. IV, c. XI, 12* princ.) , elle a de plus, comme lui, la faculté de tout voir en elle-même; elle aperçoit dans ses propres idées, et en se séparant de tous les êtres corporels, des mondes entiers, si j'ose m'exprimer ainsi : elle rapproche, comme nous l'avons fait observer déjà , les temps , les lieux , les objets, sans sortir de ce tribunal secret et intérieur où tout semble venir à son gré se placer devant elle, et où elle interroge toute la nature. Cetle ame, susceptible d'intelligence et de raison, est encore capable de beaucoup d'autres perfections; elle a l'idée de l'ordre (/iV. II , c. vi) , idée admirable et qui ne peut être bien méditée sans nous remplir de la joie la plus pure , et nous frapper d'étonnement : elle est libre, et il ne tient qu'à elle de suivre cet ordre qu'elle connoît, il ne tient qu'à elle d'être sage, juste, vraie, bienfaisante; toutes ces perfections dépendent à la vérité du souverain être, mais avec son secours elle est faite pour les acquérir, et nous ne pouvons nier, sans contredire toutes les lumières de la raison même, que ces perfections ne soient essentielles au créateur, en convenant cependant que la manièi-e dont elles y sont renfermées est aussi supérieure à celle dont nous les possédons, que l'infini est au-dessus du fini.

Mais, pour tout dire en un mot, l'homme connoît Dieu , et plusieurs d'entre les hommes l'ai-

ment, plusieurs désirent de l'aimer. Quoi déplus grand que cette connoissance et cet amour? Quoi de plus capable d'ennoblir aux yeux même du souverain être l'ouvrage qu'il a formé ? Non , l'homme n'est rien en comparaison de celui auquel il doit son existence et tout ce qu'elle renferme ; il n'est rien, considéré dans ce qu'il tient de lui-même^ mais que n'est-il pas , si on le considère dans ce qu'il lient de la Divinité ? Je ne craindrai pas de le dire, celui qui connoît et qui aime Dieu selon toute la mesure de connoissance et d'amour dont il est capable , celui qui peut former un acte , un seul acte d'un amour libre et sincère , celui-là est incomparablement plus digne , si je puis m'exprimer ainsi , des soins de cet être parfait que tout le monde physique et matériel, quelqu'immense qu'il puisse être, quelque ordre, quelque proportion, quelque éclat que vous y supposiez.

10. Quatrièmement, demander si Dieu aime les hommes (i) , c'est demander s'il est bon, c'est mettre en question s'il existe ; car comment concevoir un Dieu qui ne soit pas bon ? Et le scroit-il , s'il regardoit d'un œil indifférent son propre ou-

(i) Ces réflexions sont tirées d'un auteur que je me suis déjà permis de citer dans cet ouvrage ^ et que je citerai plus d'une fois , en désirant que sur tous les objets il cikt toujours été de m^me sentiment que moi , aGn de pouvoir me faire honneur de penser toujours comme lui.

vrage ,des créatures capables de leconnoître et de l'aimer (i). Un bon prince aime ses sujets, un bon nère aime ses eufants, et Dieu qui forme seul les bons princes et les bons pères , Dieu qui a mis dans les mères cet amour tendre pour tout ce qui leur doit la naissance, pourroit ne pas aimer les hommes ! Dans quels esprits un pareil soupçon peut-il naître , si ce n'est dans ceux qui font de Dieu un être capricieux et barbare qui se joue impitoyablement du sort des humains ?

tf II ne doit rien aux hommes » ; soit^ mais il se doit à lui-même, c'est pour lui une nécessité d'être juste et bienfaisant : ses pei'fections ne sont point de son choix; il est nécessairement tout ce qu'il est, il est le plus parfait de tous les êtres, ou il n'est rien.

Mais jeconnois encore qu'il m'aime par l'amour ïnême que je sens pour lui j c'est parce qu'il m'aime qu'il a gravé dans mon cœur ce sentiment , le plus précieux de ses dons. Son amour est le principe du mien , comme il en doit être un des plus puissants motifs.

(t) Qu'y a-t-il de meilleur ou de plus parfait, ditCicéron, combattant Épicure , que la bonté et la bienfaisance ? Si vous privez Dieu de cet attribut, vous voulez donc que personne n'en soit aimé, que personne ne lui soit cher? Quicl enim melius aut prœslantius bonitale et beneficenlià ? Qud cum carere Deum vullii , neminem Deo carum , neminem ab eo amari , neminem {liligi vultis. Denat. deor. , lib. I, cap. xuii.

1 1 . Cinquièmement , après tout ce que nous venons de dire , il faut avouer que ce seroil bien en vain qu'on insisteroit sur la comparaison des fourmis (i) ; elle n'est spécieuse qu'en ce qu'elle offre une vérité dont on doit convenir, qui est que Dieu est infiniment élevé au-dessus de nous : mais dans tout le reste, elle n'a rien que de foible, et qui ne séi-ve même à établir nos principes. En effet Dieu est notre créateur , mais le monarque ne l'est point des fourmis. Celui-ci a un esprit borné, et , ne pouvant s'appliquer qu'à un certain nombr(! d'objets, il ne peut donner son attention aux uns sans négliger les autres ; de sorte qu'il est blâmé lorsqu'il s'applique à de petites choses, parce qu'on suppose avec raison que cela le distrait des grandes. Mais il en est autrement de Dieu, à qui le soin qu'il prend des hommes ne sauroit causer de distraction, puisque sa connoissance et sa puissance sont infinies. Un roi n'a pas créé ces fourmis à son image , et l'on ne peut nier que Dieu n'ait mis quelques traits de son essence au-dedans de nous , puisque nous y trouvons quelque espèce de connoissance, de sagesse, de justice, etc., et qu'on ne peut reconnoître l'existence de Dieu , sans lui attribuer toutes ces perfections. Un monarque n'a fait ni promesses ni menaces aux fourmis , au lieu que Dieu en a fait aux hommes par la voix

(i) Abadie, iom. I'"", acscct. , chap. x.

( »09 ) de la conscience, et par tout ce que la raison nous enseigne sur la réalité d'un état à venir; Ces fourmis ne sont pas capables de s'élever, par la connoissance et par l'amour, jusqu'au monarque dont il s'agit (/iV. IV, c. XI, iZ^pnnc.y, elles ne tiennent pas de lui de semblables facultés, et nous tenons de Dieu même ces dons précieux qui nous élèvent, jusqu'à lui. Un monarque ne peut pas éclairer ces fourmis d'un regard , et les punir ou leur faire du bien par un simple mouvement de sa volonté , au lieu que Dieu peut tout cela à notre égard. Enfin un monarque n'est pas présent en tous lieux pour agir partout, au lieu qu'on ne peut se dispenser d'attribuerl'immensitéà Dieu. Le néant de l'homme rend le commerce que Dieu a avec nous merveilleux , mais non pas incroyable. Le soleil peut éclairer les bas lieux de la terre sans s'abaisser. Dieu agit sur les plus petits corps et sur les moindres insectes qu'il produit et qu'il conserve , sans rien perdre de sa grandeur ni de sa majesté. Ce n'est même que par là qu'il peut suivre les lois de sa sagesse et de sa bonté.

X. 1. Mais il suffit, pourroit-on dire encore, que Dieu ait établi dès l'origine du monde des lois générales , selon lesquelles tout se développe dans un état convenable, toutsuit un cours réglé, tout varie, se succède , et se modifie conformément à un arrangement, sans que pour cela il soit nécessaire de supposer que Dieu fasse attention à TOME H. l4

( 2>o ) ce qui se passe îi^àintenant dans l'univers, qu'il prenne un soin particulier de chaque chose , et qu'il retouche sans cesse à son ouvrage.

Cette difficulté, qui est encore plus spécieuse que la dernière , ne me paroît pas au fond plus réelle et plus solide.

2. lo Elle suppose que Dieu peut cesser de faire attention aux objets qu'il a connus, que la création et l'ordre qu'il a établis dès le commencement du monde n'ont aucune connexion avec la volonté où il est actuellement , et qu'enfin Dieu a passé, à l'égard de ses créatures, par différents états qui , tantôt en ont fait un être créateur qui disposoit toutes choses conformément à l'ordre, et tantôt un êti'e qui a cessé de créer, et qui reste indiffèrent sur ce qu'il a créé.

Ces notions confuses naissent de ce que nous ne réfléchissons pas assez sur la nature et sur les attributs du souverain être. Nous l'avons déjà reconnu , malgré les mystères incompréhensibles , étonnants , que nous offre cette vérité , il n'en est pas moins évident que tout est immuable . dans Dieu ; il n'y a point en lui de changement, de succession, de variété ( /iV. III, chap. X, 2" princ. et. chap. 2, II. 1 et '6 , avec la note ) ; c'est toujours la même volonté qui produit, qui foi*me et qui règle tout; il est vrai que dans la créature nous apercevons des développements ; elle naît dans un cei'tain temps, elle passe par différents états; mais

c'csl toujours CD conséquence d'une volonté unique, éternelle, invariable, d'un acte simple de la part du créateur : s'il a donc créé chaque être , s'il l'a soumis à un certain ordre de choses en le créant , comme l'exigeoit sa rectitude et sa sagesse , s'il a tout enchaîné pour une certaine fin générale , il est vrai de dire que cette volonté, cette action n'a point varié en elle-même; ce que nous regardons comme passé, n'est, par rapport à Dieu, qu'un état toujours présent, toujours indivisible, sans distinction de temps , sans écoulement ; je suis donc toujours présent à ses yeux , toujours dirigé par une certaine loi dont les effets s'expliquent, se développent en moi conformément à ma nature, et à la fin que le souverain être s'est proposée ; c'est donc en vain qu'on supposeroit que Dieu peut cesser de faire attention à ce qu'il a créé, d'en prendre soin et de le gouverner. Son action est toujours entière, constante et inaltérable. Il ne retouche point à ses ouvrages ; il fait plus , il opère sans cesse avec eux et en eux par un même acte, qui est sa volonté toute puissante , ce qu'il a toujours ieu dessein, ou, pour mieux dire, ce qu'il a toujours dessein d'y opérer (i). Si d'ailleurs la diflSculté

(i) Si Dieu est le créateur de l'univers , il en est le conservateur et le modérateur ; parce que Dieu étant la suprême intelligence, la création ne peut être que l'exécution d'un plan conçu par sa sagesse éternelle. Ainsi sa volonté, en créant les

que nous avons rappoi'tée ne signifioit autre chose, sinon que la sagesse de l'être supi'ême suit constamment , dans la distribution et dans le gouvernement des différents êtres, certaines lois par lesquelles il les assujettit à un plan uniforme, et qui est tel, que les exceptions mêmes y rentrent dans la règle , on ne dirolt rien en cela que nous ne reconnoissions nous-mêmes , pourvu qu'on admette avec nous que ces lois embrassent tous les êtres , et que toutes sont proportionnées à la nature des choses , et à ce qu'exige l'ordre ou le bien universel. Dieu conduit, en général , les êtres libres comme des êtres libres , mais cela n'empêche pas qu'il ne puisse modifier , à certains égards , les suites de leurs détei-minations , de la manière la plus conforme aux lois éternelles de sa rectitude et de sa sagesse , que souvent même, en conséquence de ces lois toujours simples et toujours fécondes , il ne règle leurs projets sur ses desseins, et qu'enfin, par une suite de ces mêmes lois , il ne sache tempérer , lorsqu'il est nécessaire , les effets des causes

corps et les esprits , les embrasse avec tous leurs mouvements , et toutes leurs modificatious , clans tous \fi& instants de leur durée; c'est une seule et même volonté qui les produit , qui les maintient, qui les gouverne ; car en Dieu il n'y a point de succession. Ses ouvrages commencent, ils sont éloignés les uns des autres; ils se succèdent , ils ont un passé , un présent, un avenir. Il n'y a en Dieu qu'un présent éternel. M.L. F. , tom. I , sectt 5,chap. n.

( 2'3 ) physiques, de manière à les ju'oporlionner à l'ordre des causes morales, tels que sont ]es hommes, pour ne former de tous les êtres spirituels et corporehs qu'un assemblage et qu'un système digne de toutes ses perfections.

3. En second lieu, lorsqu'on suppose que Dieu peut cesser de faire attention à ses ouvrages , on ne fait pas réflexion que du moins on sera obligé de convenir que Dieu a tout prévu en formant l'univers ( i ) . Il a vu qu'il enchaînoit toutes choses de telle ou telle manière ; et il a dû les enchaîner de la manière la plus conforme aux idées de l'ordre et du vrai. Lui en coutoit-il davantage d'imprimer au monde un mouvement d'ordre qu'un mouvement de confusion? S'il a formé cet enchaînement que nous venons de dire , s'il a prévu, en un mot, tout ce qui devoit arriver , c'est comme s'il le voyoit , et il est inutile , après cela , de recourir à cette fiction , que Dieu détourne les yeux de dessus ses ouvrages , comme si Dieu pouvoit cesser d'être souverainement intelligent, d'aimer souverainement l'ordre, et d'être infiniment sage.

XI. Je n'ignore pas que l'on forme encore des difficultés d'un autre genre contre la providence, mais comme elles rentrent presque toutes dans celles que je me suis proposées , en parlant delà isa-

(j) Abadie ^ tom. I , scct. 2,rha|). x.

( '«4 ) gease et de la rectitude du souvei'ain être , et qu'il seroit inutile de répéter une seconde fois ce que je me suis déjà dit à cet égard , il me suffira d'observer que le principe auquel m'ont conduit les réflexions que j'ai faites à ce sujet, doit servir ici de réponse générale.

Le créateur de l'univers étant tel que je l'ai reconnu, et ses ouvrages m'offrant de toutes parts comme des traces de ses divines perfections , je dois donc penser que quelques désordres apparents que je remarque ici-bas , rentrent en effet dans un ordre réel ; que le mal moral doit être une suite naturelle de l'imperfection des êtres libres et finis que Dieu a créés ; que , s'il le permet , quoique jamais il ne puisse en être l'auteur, et si nous trouvons , en un mot, sur cette terre que nous habitons, des choses que nous ne puissions expliquer, il faut que toutes ceschoses soient telle que l'ont voulu des raisons secrètes , dont une connoissance plus étendue , des lumières plus profondes , des vues plus générales sur le système de l'univers, sur l'enchaînement et la succession des parties innombrables dont ce grand tout est composé, seroient seules capables de nous découvrir toute la justice et toute la sagesse (/iV. III, chap. IV, VII et VIII, et presque tout le livre IV ).

Pour tout dire enfin, je vois deux choses à cet égard , dont l'une est évidente et l'autre obscure. ]1 est évident que Dieu est juste , sage et tout puis-

sant : iln'estpasévidcnUjUL'ceqiii paroU un désordre, le soit en effet , du moins en le considérant l'elativement au tout , Dieu pouvant et devant même avoir , par rapport à l'ordre général, des lumières supérieures aux nôtres. Cela posé, je décide de l'incertain par le certain , et je conclus que tout rentre dans l'ordre ( /iV. I*', chap. xi, 4" princ.^

Xn. I . A la suite de ce principe , qu'il me soit permis cependant de faire observer combien ce développement de nos connoissances sert en effet, sinon à expliquer entièrement, du moins à rendre beaucoup plus foibles et plus légères, bien des dif- <;ullésqui , avec des vues moins étendues, effraient, et si j'ose me servir de ce terme , effarouchent en quelque manière notre esprit.

Par là , nous serons toujours plus portés à nous montrer extrêmement circonspects , à l'égard des choses qu'il nous est absolument impossible de comprendre.

2. Pourquoi, disions-nous, tous ces maux qui nous affligent? Pourquoi la mort, les crimes et tant d'autres désordres que nous apercevons dans le monde? Je ne prétends pas en découvrir ici la véritable ou l'unique cause; ils peuvent avoir en effet un principe bien plus éloigné de toutes nos vues que nous ne pourrions nous l'imaginer. Que dis-je? Est-il même possible à celui qui combat l'existence d'un Dieu ou sa Providence, de convaincre de faux ces anciens philosophes qui établis-

(.16) soient que ces mêmes hommes qui peuplent la terre , ont été créés dans un état plus heureux , mais que les crimes dont ils s'y sont rendus coupables, leur ont méiûté la situation où ils se trouvent, et par laquelle, ainsi que par l'état dont elle sera suivie, ils doivent expier plus ou moins de temps les fautes qu'ils ont commises et cejles qu'ils coramettenl ici-bas.

Quoi qu'il en soit de ces spéculations et de ces systèmes , qui ne nous offrent peut-«tre que la réponse la moins exacte parm^ une infinité d'autres que nous n'apercevons pas, je dis que, dans l'état présent des choses , rien n'est plus conforme à leur nature et à leur fin , rien ne procure mieux l'ordre général que les choses mêmes dont nous nous plaignons ( Iw. m, chap. VII, 111).

Je ne rappelierai.point ici ce que j'ai dit en parlant du rapport que nos douleurs mêmes ont ordinairement à notre conservation ; qu'il nous soit permis maintenant de ne faire aittenlion qu'à l'enchaînement qui se trouve entre le système physique et le système moral , et qui ne forme de tous deux , en quelque manière , qu'un seul ordre de choses.

3. N"Dus avons déjà reconnu que Dieu nous a formés pour lui , pour sa gloire et pour le bonheur dont nous sommes susceptibles , qu'il exige notre amour, et que nous devons l'aimer pardessus tous Ces biens créés, finis et dépendants,dont il est l'unique source , en sorte que c'est à lui

que notre volonté, dirigée par les lumières de Fenlendement, doit rapporter en dernier ressort tous ses penchants; nous avons reconnu , de plus, que nous sommes faits pour la société; enfin nous nous sommes convaincus de la réalité d'un état à venir.

Si nous considérons maintenant les maux qui nous environnent, en les comparant avec les effets qu'ils peuvent produire, relativement à ces difféi*ents objets, nous reconnoîtrons la proportion admirable qu'ils ont avec l'ordre en général , et de quelle manière on peut dire qu'ils deviennent à certains égards de véritables biens ( liv. III, chap, X , et Iw. IV , chap. v et xi ).

XIII. I. L'homme veut être heureux, mais ce n'est pas dans les biens périssables de cette vie qu'il doit rencontrer le vrai bonheur, parce que ce n'est pas en dernier ressort pour eux qu'il a été fait. Attachés cependant à la vie présente par les liens de tous nos sens, rarement nos pensées, nos désirs s'élèveroient au-delà des plaisirs, des honneurs , des richesses , si ces biens étoient toujours réunis, et qu'ils fussent constants et durables. Lors même qu'ils seroient incapables par leur nature de satisfaire pleinement notre ame, ils l'occuperoient assez pour ne lui laisser qu'un sentiment confus du bien qui lui manque; mais la douleur qui suit le plaisir (i) et qui souvent

(i) Voy. M. L. F. , loin. I, sect. i, cliap. m, art. 4.

( 2i8 ) l'accompagne, les peines cl les travaux, les soins <t les inquiétudes qu'il en coûte pour s'élever aux honneurs et pour s'y maintenir, pour amasser des richesses et pour les conserver; les infirmités du corps, qui privent de toutes leurs douceurs ; les chutes qui arrivent si souvent , et qui sont d'autant plus éclatantes qu'on étoit plus élevé; l'indigence qui succède aux richesses ; la mort toujours prête à nous engloutir avec nos projets ; toutes ces misères ne nous avertissent-elles pas sans cesse que les biens de ce monde ne sont qu'une ombre légère ou un écoulement ti'op imparfait du souverain bien , qu'ils ne nous ont pas été donnés pour nous fixer? Ne sont-elles pas propres à nous arrêter dans la poursuite trop ardente de ces mêmes biens, à nous réveiller de l'ivresse de la possession , à disposer nos coeurs à la recherche d'un bien plus réel? Ah ! sans doute la sagesse éternelle , la bonté du créateur a voulu nous rappeler à notre dernière fin en nous éclairant sur ces biens qu'elle nous abandonnoit, ennousavertissant par les misères mêmes qu'elle a unies à leur usage , qu'ils ne sont pas notre dernier terme; qu'ils ne nous sont donnés que pour en user et non pour qu'ils nous attachent et nous captivent; qu'en un mot Je bien infini et éternel doit seul fixer nos désirs et être le centre et le terme de notre amour.

2. Ainsi voyons-nous tous les jours que nos vues se tournent vers le souverain être; ainsi sora-

( 2ig ) mes-nous ramenés vers celui qui nous veut tout entiers. Par là encore la vertu s'exerce , se purifie dans cette vie; car il n'est presque point d'homme vertueux qui n'ait quelque défaut, quelque foiblesse , dont les maux qu'il souflre sont la juste peine, jusqu'au moment où la vertu, suffisamment éprouvée , purifiée , recevra la récompense qui lui est destinée; parla enfin, l'homme vicieux se trouve rappelé à lui-même et reconnoît ses égarements. Considérez cet homme fier et superbe, qui a cru commander à toute la nature , et ne dépendre d'aucun maître : il abaisse pour la première fois son front dans la poussière, il reconnoît sa dépendance , il devient humble , et c'est l'effet d'un revers.Par là enfin nous retirons les plus grands avantages de la variété même de notre vie , nous y puisons sans cesse les plus importantes leçons.

3. Apprenons donc, par toutes ces réflexions, à ne séparer que le moins qu'il est possible l'ordre des choses physiques d'avec l'ordre moral. Il y a sans doute entre l'un et l'autre des rapports réels; les maux qui arrivent dans le premier sont presque toujours de nature à pouvoir tourner au profit du second.

La mort même, la seule idée de la mort, et à plus forte raison ses approches, ne produisentelles pas sur nous des effets dont nous ne saurions trop reconnoîti'e le prix? Ne servent-elles pas à nous éclairer sur la valeur des choses ? Ne servent-

elles pas à nous faire soi'tir de la léthargie funeste où nos sens nous tiennent ensevelis ?

Disons-le enfin, la mort est-elle donc un mal par elle-même ? C'est la porte qui mène de cette vie dans l'autre , et c'est de nous qu'il dépend de nous assurer pour cette seconde vie le sort le plus heureux. Nous ne nous plaignons si amèrement de noti'e état que parce que nous sommes faits pour une autre destinée.

XIV. Si les misères que nous éprouvons ici-bas sont telles qu'il n'en est presque pas dont nous ne puissions apercevoir la liaison réelle ou possible avec notre véritable bonheur , elles sont encore, ce me semble , destinées bien clairement à faire germer dans nos cœurs l'aYaour, la tendresse pour nos semblables. Ce sont elles en partie qui nous ont fait connoître que nous sommes faits pour la société. Les besoins et les maux réciproques sont un ressort puissant qui rapproche les hommes et les unit ensemble (i).

Admirez comment le riche se trouve forcé de recourir à d'autres hommes pour mettre à profit la fertilité de ses terres ; le pauvre, pressé par la disette, se charge volontiers du travail j celui qui est dans la santé court, par un sentiment d'intérêt ou par un sentiment de pitié , au secours du malade et de l'infirme, et celui-ci baise la main qui le

(i) Voy. M. T;. F. ,secl. 8 , chap. m , ail. t\.

soulage. Celui même qui est dans la joie s'attendrit sur le sort des malheureux, par l'épreuve qu'il a faite de l'adversité.

En un mot , nos besoins, nos misères et nos peines sont précisément ce qui donne lieu aux plus éclatantes vertus, à la justice, la libéralité, la compassion, la générosité, la reconnoissance , à une charité universelle.

XV. I. Mais, direz -vous, n'apercevons - nous jms également des vices et des crimes ? J'en conviens , et il est juste aussi que l'on reconnoisse avec moi que l'idée même du crime suppose que Dieu ne l'autorise pas ; je dis plus , elle suppose nécessairement la rectitude de l'être suprême : qui dit crime , dit une violation des lois que son amour pour l'ordre nous prescrit. Il ne fait donc auli-e chose que permettre celte violation, en se réservant le juste droit de la punir; or, je demande maintenant si nous sommes entrés assez avant dans le conseil de la Divinité, pour bien juger s'il étoit de sa sagesse d'empêcher le mal moral ?

2. En vain nous diroil-on que l'être infiniment parfait, qui tend toujours par sa nature à la plus haute perfection de son ouvrage , n'a pu créer des volontés libres, c'est-à-dire laissées à leur propre choix entre le bien et le mal, entre l'ordre et le renversement de l'ordre. Outre que c'est nier un fait ou vouloir disputer contre des vérités suffisamment établies, je dis que la réponse à cette diffi-

culte se lire , lo de ce que nous ne connoissons pas la totalité du système de la création , et si la perfection de ce système n'exigeoit pas une variété innombrable d'êtres différents , liés ensemble par une suite de degrés presque insensibles et toujours supérieurs les uns aux autres, en remontant, parmi tous les êtres possibles, des créatures les moins parfaites à d'autres beaucoup plus excellentes et plus parfaites. C'est ainsi que, pour former le corps humain, tout ne doit pas être aussi noble et aussi élevé que les yeux , et que dans un composé , quel qu'il soit, les parties ne peuvent jamais avoir la perfection du tout dont elles font partie (i).

3. En second lieu. Dieu ayant voulu créer l'univers , il veut aussi procurer le bien du tout, autant que l'ordre universel des êtres qu'il renferme, la nature des choses et leurs rapports mutuels le comportent ; c'est ce dont nous sommes obligés de convenir, puisqu'il aime l'ordre d'un amour souverain : nous avouons encore qu'il a dû nécessairement envisager sa gloire comme le terme de la création , et qu'il doit même tendre à cette fin par les moyens les plus convenables; tout cela est renfermé dans l'idée de l'être infiniment parfait; mais la question se réduit en partie à savoir si Dieu, en se proposant de manifester ses attributs, a pu vouloir les manifester dans un degré infini :

(i) Voy. Hook , Rel. nul. philosoph. , page 35 1.

on répond (i) que cette manifestation , prise dans un pareil degré, est impossible, puisqu'elle ne peut se faire que par des ouvrages finis, et que la perfection de l'ouvi'age doit toujours être essentiellement différente de la perfection infinie de l'ouvrier , rien ne pouvant être égal à lui-même. De là on conclut que Dieu a été libre, non-seulement de créer l'univers , mais encore de le créer dans tel ou tel degré de bonté , pour manifester dans tel ou tel degré la grandeur de ses attributs. Ce Ijui le prouve, c'est que le souverain être ne peut s'arrêter nulle part au-dessous de lui, qu'il ne s'y rencontre des bornes de perfection , puisqu'il n'y a que l'être infiniment parfait qui soit incapable de telles bornes. Qui est-ce donc qui déterminera, parmi celte collection d'êtres imparfaits, qui tous peuvent exister ou ne pas exister, le choix de tels ou tels qui composent le tout, sinon la liberté de l'être suprême ? J'avoue qu'il répugneroil à ses attributs qu'il pût jamais devenir l'auteur du mal ; mais il ne répugne pas qu'il pi'oduise des êtres plus ou moins parfaits, et capables d'abuser par eux-mêmes, et parce qu'ils le veulent, des dons réels qu'il leur accorde. Il est vrai encore que, selon le degré de perfection auquel Dieu a fixé la création de l'univers , pour la manifestation de ses at-

(i) Fénelon, Œuvres plUlosoplùtfues , tom. II, LeLlrc 2, chap. 1 1 1 , § 9.

tributs, il doit prendre , conséquemment à cette fin, les^moyens les plus convenables à la nature des choses créées, elles plus propres à procurer l'ordre et le bien dont toutes ensemble sont susceptibles ; il n'est plus libre à cet égard à raison de ses perfections , ou du moins le choix ne tombe plus que sur tous les moyens également convenables qu'il aperçoit dans le sein de sa sagesse; car il est parfaitement égal dans l'ordre général que ce soit tel être qui se trouve élevé à tel rang, ou que ce soit tel autre qui occupe la même place. Mais, encore une fois , répondra-t-on , le degré même de bonté de tout le système , quant à la création , dépendoit uniquement de lui.

4. 3" Dieu, en faisant l'homme libre , ne l'a point abandonné à lui-même (1) ; il l'éclairé par la raison, il est lui-même au-dedans de l'homme pour lui inspirer le bien, pour lui reprocher jusqu'au moindre mal, pour l'attirer par ses promesses , pour le retenir par ses menaces , pour l'attendrir par son amour ; il nous pardonne , il nous redresse, il nous attend, il souffre nos ingratitudes et nos mépris , il ne se lasse point de nous inviter jusqu'au dernier moment, et la vie entière est une grâce continuelle. J'avoue que quand on se représente des hommes sans liberté pour le bien, à qui Dieu demande des vertus qui leur sont im-

(i) Fénelon , loin. II , Lellre 1 , cliaji. m , § 10.

■poissîbles, cet abandon de Dieu fait horreur, il est contraire à son ordre et à sa bonté ; mais il n'est point contraire à l'ordre que Dieu ait laissé au choix de l'homme, en l'aidant même de son secours, de se rendre heureux par la vertu , ou malheureux par le péché ; en sorte que s'il est privé de la récompense céleste, c'est qu'il l'a rejetée lorsqu'elle étoit, pour ainsi dire, dans ses mains. En cet état , il ne souffre aucun mal que celui qu'il se fait lui-même, étant pleinement maître de se procurer le plus grand des biens.

5 . N'est-il pas digne de Dieu qu'il mette l'homme par cette liberté en état de mériter ( i)? Otez la liberté, vous ne laissez sur la terre ni vertu, ni mérite; et qu'y a-t-il de plus grand pOur une créature que le mérite ? Le mérite est un bien qu'on se donne par son choix, et qui rend l'homme digne d'autres biens d'un ordre supérieur. Parle mérite l'hompie s'élève , s'accroît, se perfectionne, et engage Dieu à lui donner de nouveaux biens proportionnés qii'on nomme récompense : est-il contraire à l'ordre que Dieu n'ait voulu lui donner la béatitude qu'après la lui avoir fait mériter? Cette succession de degrés par où l'homme monte , n'estelle pas convenable à la sagesse de Dieu et toute propre à relever son ouvrage ? Est-il donc quelque faculté qui doive m'être plus précieuse que ma li-

(i) Fënelon , torn. II , Letlic 2 , chap. ni, § 12.

TOMr, II. *5

berté, ou qui me mette plus à portée de glorifier le souverain être et de lui rendre un véritable hommage? Quoi de plus doux pour un cœur tendre et délicat, que de pouvoir se dire à lui-même: j'aime Dieu et je l'aime d'un amour de choix, d'un amour libre ; je puis lui offrir de plein gré son propre don, qui est le pouvoir de l'aimer et de lui dire, je vous aime ? Et combien ce don là même ne pei-droit-il pas de son prix , si celui de la liberté ne l'accompagnoit, ou du moins ne l'avoit précédé?

Il est vrai (i) que l'homme n'a pu recevoir du créateur une qualité si estimable, sans être capable de démériter, s'il ne mérite pas; maisce n'est point pour procurer ce démérite que Dieu donne la liberté; il ne la donne qu'en faveur du mérite, et c'est pour celui-ci , qui est son unique fin, qu'il souffre le démériteauquel la liberté expose l'homme. C'est contre l'intention de Dieu et malgré son secours, que l'homme fait un mauvais usage d'un don si excellent et si propre à le perfectionner.

6. Dieu, en donnant la liberté à l'homme, a Voulu faire éclater sa libéralité, sa magnificence (2) et son amour; en sorte néanmoins que si l'homme, contre son intention, abusoit de cette liberté, pour sortir de l'ordre en péchant, Dieu le feroit rentrer dans l'ordre d'une autre façon , par le

(i) T''(5nelon.

(2) Ft'nolon , dans Tcndroit ci-dessus, § 3.

cliàtiment de son péché. Ainsi toutes les volontés sont soumises À l'ordre, les unes en l'aimant et en persévérant dans cet amour, les autres en y rentrant par le repentir de leurs égarements; les autres par le juste châtiment de leur impénitence finale. Ainsi l'ordre prévaut en tous les hommes; il est inviolablement conservé dans les innocents; il est réparé dans les pécheurs convertis, et, par une éternelle justice , qui est elle-même l'ordix; souverain , il est vengé dans les pécheurs impénitents. Qu'il est glorieux à cette sagesse, de tirer ainsi le bien du mal , même sans avoir fait celuici , et de tourner le mal en bien ! En permettant le mal. Dieu ne le fait pas; tout ce qui est de lui dan$ son ouvrage demeure digne de lui, mais il souffre que son ouvr?ige, qui est toujours imparfait en soi, puisse diminuer le degi'é de bonté qu'il y avoit mis; il le souflVe , et il a en même temps la gloire de le réparer par miséricoi-de, ou de le punir par justice, s'il méprise cette miséricorde offerte. Dieu glorifie ainsi ce qui forme à nos yeux comme deux diverses parties de son oj'dre ou de sa rectitude : l'une est de récompenser le bien, l'autre est de punir le mal ; il les glorifie, dis-je, sans blesser sa bonté, qui ne manque à aucun homme. Si on regarde la profondeur du conseil de Dieu dans la permission du péché, on n'y trouve rien d'injuste pour sa créature , puisqu'il ne sou|fc*e son égarement qu'en lui donnant tous les secoure nécessaires

bour ne s'égarer jamais : si on regarde dette permission par rapport h Dieu même, elle n'a rien qui altère son ordre et sa bonté , puisqu'il ne fait que souffrir ce qu'il ne fait ni ne procure. Il oppose au péché tous les secours de la raison et de la grâce ; il ne reste que la seule toute-puissance absolue qu'il n'y oppose pas, parce qu'il ne veut point violer le libre arbitre qu'il nous a laissé en faveur du mérite ; en un mot, l'ordre subsiste inviolable à l'égard de l'homme par une sage alternative de la miséricorde ou de la justice.

7 . Concluons donc encore une fois que tout est bien (i), et faisons servir s'il le faut les bornes mêmes de nos connoissances à abaisser l'orgueil de notre entendement. Adorons ce que nous ne saurions comprendre , dès que la raison nous force d'en reconnoître la vérité , et ne nous plaignons pas si elle se montre impuissante à nous éclairer sur tous les mystères qu'elle-même nous fait entrevoir. S'il reste quelques difficultés , quelques nuages sur ce qui concerne l'acdord parfait des attributs de Dieu , sur la manière dont ils sont manifestés à l'esprit humain , sur l'exercice et les effets de la providence, devons-nous donc en être sur-

(i) Lorsque je dis que tout est bien , je ne prends cette proposition que dartf vin sens relatif, comme je l'ai assez fait connoîtrc jusqu'ici. Tout est bien , en considérant tous les êtres, tous les événements et tous les temps.

pris ? L«s i*apporls înnombraLlos d'une quaiitito do choses qui sont sous nos yeux, échappent en partie à notre foible vue; nous ne sommes qu'un point dans l'univers, et celui qui l'a créé, celui qui le gouverne est l'infini (i). Contentons -nous des lumières qu'il lui plaît de nous accorder , et qui sont telles que l'exige notre situation présente, ou mille autres raisons que peut-être nous décou^ vrirons lorsqu'il en sera temps.

Si nous parcoui-ons presque tous les objets qui nous intéressent le plus, nous nous apei'oevx'ons bientôt qu'ils sont lumineux sous un certain jour, et obscurs sous un autre. Partout encore nous tiou-

(i) Il me semble que le vice des raisonnements et des comparaisons dont les épicuriens ou les manichéens se sont servis pour combattre la Providence , à l'occasion de la liberté, consiste surtout en ce qu'on y conclut du particulier an général. Il est vrai qu'un médecin ne doit pas donner à iin malade un remède dont ini-mème est très sûr qu'il abusera ; il est vrai encore, jwur me servir de l'exemple que Bayle s'est plu davantage à faire valoir, qu'une mère ne doit pas , sur le vain prétexte de laisser sa fille libre , lui permettre d'aller dans des cercles où sa vertu fera naufrage. Mais Dieu , en accordant la liberté aux hommes , n'a pas seulement considéré les effets de ce don par rapport à un d'entre eux , ni même par rapport au genre humain , en tant que séparé de tout le système de la création j et abstraction faite de tous les biens qui pouvoient résulter du libre arbitre. C'est ce total qu'il faudroit pouvoir embrasser , et avec lequel des exemples particuliers, pris de ce que les hommes devroient faire en de certains cas, et à n'examiner que telle oiji telle circonstance, n'ont aucune sorte de proportion.

veroiis dans l'ordre général que l'être suprême a établi à notre égard , comme une sorte de tempérament de milieu , qui a sans doute une proportion réelle ou avec la liberté de l'homme ou avec d'autres objets plus éloignés; c'est ainsi que la Vertuentraîne ordinairement dans cette vie de très grands avantages , et c'en est assez pour nous inviter à la suivx'e, et pour nous faire avouer en quelque sorte que le Ciel même la protège ici-bas ; mais souvent aussi la vertu gémit au milieu des peines , et c'en est assez, d'après la notion exacte d'un législateur tel que Dieu , pour nous faire attendre une autre vie. Il y a plus encore : si la vertu étoit toujours heureuse sur la terre, l'homme ne seroit plus libre à son égard , et n'auroit plus de mérite à la suivre; ce bien, évidemment présent, l'attireroît par un charme invincible : si elle étoit toujours malheureuse , quel homme auroit le coul'age de s'y attacher constamment ? De même encore , Dieu se découvre par mille endroits qui ne laissent aucune excuse à celui qui lui refuse son hommage : cependant il se cache assez d'un autre coté, pour nous rendre cet hommage méritoire (VI, 2). C'est enfin pa;* le même principe que cette vie est mêlée de plaisirs et de peines : ôtez-en toutes les douceurs, nous n'y recounoîtrons plus un Dieu bienfaisant; que dis-je , pourrions-nous la supporter? N'y laissez au contraire que des biens sans mélange d'aucun mal : de la manière dont nous

( 23. ) sommes faits , celui qui nous lesdoune sera bientôt oublié. En un mot, tout dans la uature paroît suivre la même loi , tout semble s'y balancer mutuellement, et c'est ainsi que la Providence, qui n'est autre chose , comme nous l'avons vu , que l'exercice des attributs de la Divinité , se découvre encore aux yeux du sage par les endroits mêmes qui paroissent dérober sa conduite et ses voies au commun des hommes (i).

(i) Commeuçoas donc par croire fermement qu'il ya des dieux maîtres de tout, et qui gouvernent tout; qui disposent de tous les événements, qui ne cessent de faire du bien au genre humain , dont les regards démêlent ce que chacun est, et ce que

chacun fait , tout ce qu'où se permet à soi-même et

qui mettent de la difiérence entre l'homme pieux et l'impie. SU i^itur jam lioc à principio persuasum civibus dominos esse omnium rcrum , ac dominatores deos ; eaijuequœ gerantureoruin geri dilione ac numine , eosdemqiie oplimè de gcncve Iwminum inet-eri ^ et f/ualisquistjue sit , quid ogut, tfuid in se admiual.... intueiif piorumqitc el impiovum haOciv vaùonem. DeLeg., lijj. Il, cap. VII.

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