‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantes (volume 2)Chapitre 21 sur 26 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

Ce que nous devons à Dieu du coté des sentiments.

I. 1 . Il- ne suffit pas que l'entendement s'occupe de tout ce qui peut lui donner des idées justes sur la Divinité; ce seroit n'employer (/iV. III, c.x, priîic. 22) pour sa gloire qu'une partie de nos facultés, puisque notice ame est encore susceptible de sentiments et d'affections qui peuvent être comme le résultat et le fruit de nos connoissances. La nature même nous instruit à cet égard : il ne faut que rentrer dans notre cœur (/iV. IV, c. xi, ^^ princ.) , étudier nos penchants, les comparer avec les attributs du souverain être, pour nous instruire de tout ce que nous lui devons. S'il est vrai que nous nous sentions forcés de rendre hommage à tout ce que nous apercevons de plus grand -, de plus parfait parmi tous les êtres créés , finis et dépendants, que ne doit pas attendre de ces mêmes dispositions, celui qui est le principe et la source de toute grandeur et de toute perfection , celui , dis-je , qui s'annonce à noire esprit comme un êti'e in(inimentparfait(a-</e6.yw.ïj ç. 11, llIçtlV, 1 , etc.)?

2 . De premières réflexions nous on l fait connoître en partie quels sont les sentiments qu'il exige de nous ( liv. IV , c. V , I) , et le peu que nous venons de dire suffira pour démonti'er ce que nous avons omis sur ce sujet; permettons-nous cependant de nous pénétrer de plus en plus de tous les motifs qui peuvent exciter dans notre ame des mouvements, des afl'ectlons si précieuses et si nécessaires. Plût à Dieu que ce peu de réflexions pût me tenir lieu de la plupart de ces ouvrages mystiques, où la raison dépose si rarement en faveur des préceptes , et où il arrive même qu'un zèle peu éclairé nous dégoûte de la piété , en clierchant à nous la faire aimer !

II. Entre toutes les dispositions naturelles qui doivent avoir leur usage par rapport à la Divinité, celle qui semble précéder toutes les autres, c'est V admiration {déf. 2). Ce sentiment est lié par sa nature à l'usage que nous faisons de notre entendement, pour considérer ce qui nous paroît véritablement grand , beau , et digne de notre attention.

Il est vrai que nous nous trompons souvent sur la grandeur et le mérite des objets qui nous environnent. Nous nous dégradons en quelque sorte par l'admiration de ce qui nous est ou inférieur ou égal. Mais quand, après avoir observé les démarches d'une intelligence souveraine , on voit un art infini s'olïrir à nous de toutes parts, l'étendue de l'admiration devient alors la mesure de la granr

( 234 ) deur de l'ame; et c'est ici qu'un sentiment que l'ignorance enfante d'ordinaire , a le privilège de naîti'e du sein même de la science.

Au reste , le genre de connoissance qui est nécessaire à cet égard, se trouve dans l'homme le moins éclairé , comme dans celui qui l'est le plus. Qu'il daigne seulement ne pas mépriser ce qu'il voit tous les jours , comme si c'étoit la nouveauté , plutôt que la grandeur même des choses, qui dût fixer notre attention. Je dis plus, il suffit de réfléchir quelques instants sur les objets qui nous environnent , pour qu'ils nous paroissent toujours grands et toujours nouveaux.

En refusant au ci'éateur le tribut d'admiration que nous devons à ses perfections, à sa gloire, et qu'il exige encoi'c par les penchants qu'il a mis en nous, voulons-nous donc aussi nous refuser à nousmêmes la douce satisfaction d'y faire naître un sentiment si propre à élever l'ame et à la remplir de la joie la plus pure (ci-dessus, I, i)?

111. 1. Si Dieu mérite notre admiration à titre de souveraine intelligence, il ne méi'ite pas moins nos respects et notre adoration à titre de première cause , d'être suprême , infini , et qui rassemble en lui dans le plus haut degré toutes les perfections (ci dessus , c. I , dcf. Z et ^ , lii>. IV , c. v , 1 , 3 et ci-dessus , 1 , i ).

C'est de lui que nous tenons toutes nos facultés: c'est lui (jui nous a tirés du néant, et qui, de la

( 235 ) simple possibilité, nous a fait passer à Texistence; c'est par lui qu*à chaque moment nous existons, puisque nous ne trouvons pas en nous le premier principe qui nous fait exister; c'est lui enfin qui nous force de reconnoître , par les lumières d'une raison droite , qu'il est infiniment supérieur à tous les êtres qui composent l'univers , et que nous ne sommes rien , que nous ne pouvons rien par nousmêmes. 11 est donc aisé de sentir que nous ne saurions trop nous abaisser, nous humilier {déf, 5) en sa. présence (i), et que l'hommage que nous nous attacherons à lui rendre doit le distinguer de ses ouvrages, de manière qu'il ne nous soit jamais

(i) Nous adorons Dieu , dit un auteur do ce siècle, parce qu'il est l'infini , et que par nous-mêmes nous ne sommes autre chose que le néant; parce qu'il est l'auteur, ia source, la plénitude de l'être, et que sans lui nous ne sommes rien. De l'un et de l'autre côté , du sien et du nôtre , notre culte n'a point de bornes qui l'arrêtent; l'inépuisable grandeur de la majesté

divine épuise tous nos hommages Quand l'homme se

compare avec le Dieu qu'il adoio, il se voit comme un atome presque imperceptible dans une si vaste immensité, il s'y perd ; cette étendue sans bornes le réduit à un point. Encore ce point d'être participé , dépendant et emprunté , à quoi tient-il? Ainsi l'homme tout entier disparoît et s"évanouit à ses propres regards; en présence de l'être des êtres, il est presque comme s'il n'étoit point. Il est comme une ombic qui n'a de réalité que par la présence du corps, comme un ruisseau qui ne coule qu'avec subordination , et qui rend par son cours un perpétuel hommage à Ja sou i ce dont il sort.

permis de porteràla créature des tributs de louange, d'estime, de respect, de soumission, qui ne puissent convenir qu'au créateur, ou qui soient contraires à ce que sa gloire exige de nous.

2 . Nous ne sommes plus assez imbécilles ou assezaveugles pour adorer une plante ou un crocodile; mais il faut avouer cependant que nous nous for^ mons souvent d'autres idoles au milieu de notre cœur.

L'orgueil devient à lui-même sa première divinité j c'est lui qui nous fait envisager avec tant de complaisance et de fierté des talents et des biens que nous ne nous sommes pas donnés; nous x'ap^ portous tout à nous , nous ne pensons plus à remonter de l'effet à la cause; nous négligeons la gloire du souverain être; cette gloire qui doit être le motif de nos actions , et à laquelle est lié notre bonheur, nous l'oublions pour ne penser qu'à la nôtre (/iV. IV, c. xi, vrinc. 19 et c. ix, VI) : si nous paroissons nous abaisser, nous dégrader, oe n'est souvent, comme nous en avons fait la re-: marque , que pour nous soustraire davantage à son empii'e, pour nous rendre plus indépendants. Nous nous disons à nous-mêmes que nous sommes trop petits pour que la Divinité daigne penser à nous, et c'en est assez pour ne plus penser à l'être qui nous a créés , et pour nous faire en quelque sorte le Dieu de tout ce qui nous envi-

Chaque passion , lorsque nous ne savons pas la modéteï, se forme ainsi un genre d'idolâtrie qui lui est propre. Combien, par exemple, une recherche trop ardente de l'estime et de l'attention des hommes ne fait-elle pas tous les jours d'infidèles ? On rougit de la pratique de certains devoirs, on se laisse entraîner par une fausse honte aUx modes , aux abus les plus contraires à la vertu ; on approuve ce que l'on sent qu'on devroit blâmer, et c'est ainsi que nous respectons des hommes tels que nous , })lus que la voix intérieure de l'être suprême qui s'explique par la raison , et que toutes les lois de la Divinité.

IV. 1. Il ne suffit pas de considérer le créateur de l'univers comme infiniment élevé au-dessus de tous les êtres, et les tenant tous sous sa dépendance; il s'offre encore à nous sous les traits d'un dieu bienfaisant; et pour tout ce que nous lui devons , il exige notre reconnaissance ( déf, 6 ).

Epicure , en combattant le dogme de l'existence de Dieu (i) , se félicitoit d'anéantir une puissance ennemie de notre bonheur. Mais pourquoi nous former cette idée injuste d'un être qui, en nous donnant des goûts , nous offre de toutes parts des sentiments agréables; qui en nous composant de diverses facultés, a voulu qu'il n'y en eût aucune dont l'exercice ne fût un plaisir tendant à notre conser-

(i) Théorie des sentiments agréables , chap. xii.

valion? Les biens qui s'offrent a nous seront-ils donc empoisonnés par l'idée que ce sont des présents d'une intelligence souveraine? Et n'en doivent-ils pas l'ecevoir plutôt un nouveau prix, puisque ce sont des gages de sa bonté ?

2. Le premier don que je tiens du créateur (i), celui qui est le fondement de tous les auti'es, est ce que j'appelle moi-même. Il m'a donné ce moi ; je lui dois non-seulement tout ce que j'ai, mais encore tout ce que je suis. O incompréhensible don, qui est bientôt exprimé selon notre foible langage, mais que l'esprit de l'homme ne comprendra jamais dans toute sa grandeur ! Ce Dieu qui m'a fait, m'a donné moi-même à moi-même; le moi que j'aime tant n'est qu'urf présent de sa bonté. Sans lui, je n'aurois ni le moi que je puis aimer, ni l'amour dont il m'est pei'mis d'aimer ce moi , ni la volonté qui l'aime , ni la pensée par laquelle je me connois. Tout est don; celui qui reçoit les dons est lui-même le premier don reçu. O Dieu! vous êtes mon vrai père : c'est vous qui m'avez donné mon corps, mon ame, mon étendue et ma pensée : c'est vous qui avez dit que je fusse, et j'ai commencé à être, moi qui n'étois pas : c'est vous qui m'avez aimé , non parce que j'étois déjà et que je méritois déjà votre amour , mais au contraire afin que je commençasse

(i) Fdnplon , OEuvres philnsoi^hirpiei , 1o:n. II, Lettre 3, chap. IV.

( 239 ) à être, et que votre amour prévenant fit de moi quelque chose d'aimable.

J'honorerai sans doute les parents que Dieu m'a donnés : c'est d'eux qu'il a voulu se servir pour me Tîlacer sur cette terre , mais ce n'est point à eux que je dois mon existence. Tous les membres que j'ai pris dans le sein de ma mère , ce n'est point elle qui les a formés; je n'oublierai pas les douleurs que l'enfantement lui a causés, les tendres soins qu'elle a pris de moi lorsqu'à peine j'étois né, mais je porterai encore plus haut ma reconnoissance , et je n'imiterai pas ces superstitieux idolâti*es, qui voyant la terre se charger tous les ans de grains, de fruits et de pâturages , adoroient en stupides cet instrument aveugle des bontés du souverain maître, sans songer à bénir le bras puissant qui la rend féconde.

Mon père a veillé à ma subsistance , à mon éducation , à mes moeurs , voilà des motifs de gi'atitude fondés; il a fait peur moi tout ce qu'il a pu faire , mais ce qu'il a pu, c'est Dieu qui le lui a fait pouvoir , il faut toujours remonter à cette source primitive de tous les biens.

Lorsque mon père veilloit à ma conservation, c'étoit Dieu qui me conservoit ; lorsqu'il s'applif[uoit à m'instruire, c'étoit Dieu qui m'ouvroit l'intelligence; lorsqu'il m'entretenoit des charmes de la vertu, c'étoit Dieu qui me la faisoit aimer.

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