Ce que je dis à l'égard de mon père , je dois le
dire également de tous les maîlves qui m'ont formés. Quelles vérités on t-ils pu me découvrir, quelles connoissances ont-ils pu me donner dont je ne doive cliercher le principe dans Dieu même ? Quelle disposition ai-je pu avoir à étudier ces vérités et à les comprendre, que je n'aie tenue comme un pur don de la libéralité du souverain être, puisque mon ame et toutes ses facultés sont son ouvrage. L'ouvrier fouille la mine , le physicien dirige ses opérations ; mais ni l'un ni l'autre n'ont fourni 1 or qu'elle renferme.
4. Qu'ai-je besoin enfin de rassembler ici tous les bienfaits dont Dieu m'a comblé , et ceux dont il me comble tous les jours. La laniière dont je jouis , l'air que je respire , tout ce qui contribue à ma conservation et à mes plaisirs , les cieux , la terre , et la nature entière, qui concourent à mon avantage (cidessus, c. Il, IX, 7, 8 et 9) , ne parlent-ils pas assez de ce que je lui dois (1). C'est par lui que l'homme vit, qu'il pense, qu'il goûte les plaisirs, et on oublie celui par qui on fait toutes ces choses ! C'est lui qui donne tout , aux astres leur splendeur, aux fontaines leur eau et leur cours, à la terre les plantes, aux fruits leur saveur , aux fleurs leur éclat et leur parfum , à toute la nature sa richesse et sa beauté , aux hommes la santé , la raison , la vertu ; il donne tout, il fait tout, il règle tout; lui seul
(i) Fénelon, QEuvixs spirituelles , tom. I , pag. 37,
( ^4i ) existe, tout le reste disparoît comme une ombre aux yeux de celui qui l'a vu une fois, et le monde ne le voit pas ! Mais hélas î celui qui ne le voit point n'a jamais l'ien vu ; il a passé sa vie dans l'illusion d'un songe ; il est comme s'il n'étoit pas , et plus malheureux encore.
Nous plaindrons-nous des maux qui nous affligent ? Mais en cela même, nous avons reconnu la sagesse et la bonté du souverain être ( Iw. IV , c. VII , JII, et ci-dessus f eu, XII, 2 et 3, Xlft et XIV). Ils sont faits pour être à notre égard le germe du plus parfait bonheur. Mon Dieu n'a pas borné mon sort au peu d'instants de cette vie fragile ; en m'inspirant le désir d'être heureux , il m'apprend assez les biens qu'il me réserve, et il veut m'aider à les mériter. Lui-même prend soin de purifier mon ame , de détacher mon cœur des faux objets de sa passion , de m'élever au-dessus des sens, et de me faire triompher de tout ce qui pourroit s'opposer à ma félicité; dans les plaisirs et dans les peines qu'il nous envoie , adorons également sa bonté , son amour, et ne nous refusons plus aux sentiments qu'il exige de nous.
Outre la connoissance qu'il nous a donnée de lui-même dans la natui*e , il a mis dans notre ame cette vérité , ou , pour m'exprimer dans d'autres termes, il a formé notre esprit de telle manière, qu'il consent naturellement à cette maxime : il faut être reconnoissants envers ceux qui nous font du TOME II. i6
bien. Mais puisque Dieu se montre notre bienfaiteur , et dans un sens infiniment plus noble et plus véritable que qui ce soit parmi nos semblables , on. ne peut nier qu'il n'approuve et ne veuille notre reconnoissance {ci-dessus , 1).
5 . Nous rougirions dans le monde de passer pour ingrats. Un vice si odieux fut toujoxu's la marque d'une ame basse , et suffit pour la flétrir; Dieu seral-il le seul dont nous n'ayons pas honte d'oublier les Wenfaits? Quoi de plus injuste cependant (i), et s'il est des cœui's qui aient besoin de ce motif, quoi de plus contraire à leurs véritables intérêts ? La reconnoissance est l'acquit d'une dette à l'égai'd des bienfaits reçus , et comme une sorte d'arrhes qui servent à assurer ceux que l'on peut encore espérer de recevoir (2).
(i) Celui , dit Cicéron , que le cours des astres , l'alternative des jours et des nuits, l'ordre des saisons , et toutes les choses qui sont formées pour uotre usage , ne forcent pas de se montrer rcconnoissant , ne mérite pas d'être compté parmi les hommes. De Legib. , lib. II.
(2) En cxhortaut les hommes à la reconnoissance ^ dit Scnèqiie , on plaide en même temps leur cause et celle de la Divinité. Celle-ci , à la vérité , n'a besoin de rien , son indépendance l'affranchit du désir même ; nous pouvons cependant lui plaire par nos sentiments; et que l'esprit d'ingratitude ne nous porte pas à chercher des excuses dans notre foiblesse et dans notre indigence, en nous faisant dire : Que puis-je faire , et de quelle manière faut-il s'y prendre pour témoigner sa reconnoissance au souverain arbitre de l'univers? Vains prétextes! rien ne
Mais en vain nous flalterions-nous d'être pénétrés de ce sentiment à l'égard de la Divinité , si nous nous livrons toujours avec la même facilité à ce que nous savons qui peut lui déplaire , et si nous refusons de sacrifier des désirs et des goûts qu'elle reprouve au bonheur de lui être fidèks. Quelle €st donc , encore une fois, la nature des biens , des plaisirs que je puis acheter par le péché , pour ne pas craindre de me montrer envers mon Dieu si ingrat après tant de bienfaits, et pour renoncer en même temps à toutes ses faveurs ? O siècle î que m'offriras-tu qui puj^se compenser tout ce que tes fausses douceurs tendroient à me faire perdre ?
V. 1 . Dieu n'exige pas seulement notre reconnolssance, il demande encore notre amour [liv. IV, €. XI, 8e princ. et c. \ ,1, 5 ) , il veut être aimé par-dessus tout. Eh ! que faut-il pour le rendre souverainement aimable à nos yeux, que ne nous
peut nous excuser il ne dëpend que de tous d'acquitter
vos obligations au même instant que vous les contractez. Sentir le prix du bienfait, c'est le rendre {De Benef., lib. II, cap. XXX, trad. de M. delà Beaumelle). Quicunujue gratos esse docet , et hominum causam agit et deorum, <juibus nullius rei indigenlibus , positis extra desiderium , referre nihilominus gratiam possumus ; non est tfuod quisquam excusationem mentis ingralœ ai infimUlatc atque inopid petat, et dicat quid enim Jaciam et quomodô ? Quando superioribus , dominisque rerum
omnium gratiam rejeram ? Rejerre Jacilè est eodem
quidem inomento quo obligalJis es , si vis , cum quolibet paria Jecisti ; quoniam qui libenter heneficiumaccepit redilidit.
( 244 ) oirre dans son plus haut degré son Infinie perfection ? Quels objets niéiùtent d'êti^e aimés , auxquels il n'ait donné tous leurs cliarmes et tous leurs attraits? Parcourez les différents biens qui nous environnent; comme ils ne sont pas à eux-mêmes leur principe, comme ils ne subsistent point par eux-mêmes , aussi n'est-ce pas par eux-mêmes qu'ils sont aimables , c'est par celui qui les a faits tout ce qu'ils sont , et auquel nous devons toujours remonter y comme à la première cause, comme au principe auquel tout doit se rapporter; c'est donc lui qui doit être aussi le dernier terme de toutes nos affections. Nous devons l'aimer par-dessus tout , parce qu'il est plus aimable que tous ces biens qui ne sont pas lui-même ; nous devons tout aimer en lùi^ parce que c'est en lui, si j'ose m' exprimer ainsi, c'est par lui que tous ces biens subsistent, il en est la source , la plénitude , et la perfection. Je ne dirai pas, avec un des plus illustres philosophes du dernier siècle, que je vois tout en Dieu, mais je ne craindrai pas de dire que c'est en lui que je dois m'aimer. En effet , je soupire après le bonheur , mais le trouverai-je en moi ? c'est en vain que j'oserois l'y chercher. Non-seulement je n'ai rien de moi-même , je suis encore forcé de convenir que cet être , ce moi que je tiens de la Divinité ne me suffit pas. Je ne me considère souvent qu'avec peine ; une solitude affreuse accompagne cette recherche; ^ffrayé de ce néant qui s'annonce en moi
( ^45 ) de toutes parts , je me dissipe , je me répands loin de moi , sans trouver encore à l'extérieur la dernière, l'unique raison d'aimer.
2. Le même être qui a donné à mon esprit l'idée de l'infini , semhle , par une juste proportion , en avoir inspiré le devoir à mon cœur , en ne permettant pas que tous les objets finis puissent le satisfaire. Pourquoi cherchons-nous sans cesse à accumuler richesses sur richesses, honneurs sur honneurs, sans même nous donner le temps de jouir de ceux que nous possédons déjà ? Pourquoi les ris , les jeux et tous les attraits de la volupté ne peuventils fixer nos désirs (i)? Des parfums exquis, des sons hai'monieux , l'enthousiasme et le feu de la poésie m'enlèvent, me transportent; il semble qu'on m'offre un nouveau monde, un nouveau ciel, qu'on me donne un nouvel être ; mais pour peu que le charme dure , ma joie se dissipe , une sorte de langueur vient changer la disjK)sition de mon ame , et m'avertit que tous ces plaisirs ne sontencore qu'Hun fantôme et qu'une ombre. Falloit-il donc q^ue nous ne jouissions des biens de la terre que pour sentir l'instant d'après ce je ne sais quoi qui semble tçnir
(i) En vain l'homme se dît à [liii-mème :Mes désirs sont «épuises, mes vœux sont combles, je vais jouir; cette jouissance, quand aucun obstacle ne la traverscroit , trouve dans le cœur humain les principes infaillibles de sa destruction . M. Forniey
tout à la fois du vide qu'on éprouve après en avoir joui, du dégoût que l'on ressenliroit à en jouir plus long-temps, et, malgré loutcela,dudésird'enjouir encore ? Mais non , c'est après un autre bien que notre cœur soupire, et ce n'est que faute de connoître quelle est sa fin , que nous ramenons toujours ces désirs si vastes aux objets sensibles.
Il est donc vrai, et nous ne saurions le redire assez , tout nous ramène à cette vérité unique et si précieuse pour qui sait la comprendre : Dieu n'a pas fait les créatures pour être le terme de notre amour. En nous donnant le désir du bonheur, il ne veut pas que nous soyons heureux par elles , il ne seroit plus notre fin. Le vide de toutes les choses humaines est la voix de la nature, par laquelle Dieu nous appelle à lui pour nous rendre heiu'eux pjar lui-même (i).
(i) Platon a exposé ces grands principes en divers endroits de ses ouvrages. Je ne rapporterai ici que ce qu'il me paroît avoir dit de plus exact à ce sujet, « Le but de toutes les actions humaines, c'est le bien (Go7*g.);et il y a un souverain bien, un bien jiar excellence, après lequel toutes les âmes soupirent; sans la connoissance et la possession de ce bien, toutes les autres choses sont inutiles. Cependant , quoique tous les hommes le désirent et qu'ils en aient quelque pressentiment, ils ne peuvent le connottre sufQsamment par leur propre méditation (De Mep., lib. YI ). Ce souverain bien doit être parfait , seul , sullisant par lui-même, et tel que quiconque le connoît en recherche ardemment la possession , sans se soucier d'aucune autre chose que de celles qui sont perfectionnées par les biens qui y ont
3. En vain voudrions-nous porter notre désintéressement jusqu'à séparer d'un sentiment ailssi doux et aussi pur que l'est l'amour de la Divinité , l'idée du bonheur qu'il nous prépare. Ne cherchons point, par un vainrafinement.àdésunircequeDieu a uni ; retrancher l'idée du plaisir de celle de l'amour, lorsqu'il nous porte tout entier vers un objet infiniment aimable , c'est i*etrancher de l'idée d'un cercle celle de la rondeur ( i). L'amour est aussi désintéressé qu'il puisse l'être, lorsqu'on ne veut en recueillir d'autre fruit que celui d'aimer. Plus il est grand, plus son objet est parfait, plus il suffit pour nous rendre heureux.
quelque rapport (m P/hYcô. ). Or cela ne peut se trouver que clans l'être infini , qui est le père et la cause de tous les êtres ; qai donne aux choses èonnues tout ce qu'elles renferment de vérité, et aux êtres intelligents la faculté de les connoître {Phileb.^ et DeRepubl. , lib. VI). Si l'ame se retire pure , sans conserver aucune souillure du corps, comme s'ctant toujours recueillie en elle-même, eu méditant toujours, c'est-à-dire en philosophant avec vérité, et en apprenant effectivement à mourir (car la philosophie est une préparation à la mort) ,'si l'ame, dis-je , se relire en cet état , elle va à un être semblable à elle , à un être divin , immortel et plein de sagesse , dans lequel elle jouit d'une merveilleusd félicité , délivrée de ses erreurs, de son ignorance, de ses craintes , de ses amours qui la tyrannisoicnt, et do tous les autres mau\ attachés à la nature humaine ; au lieu que les méchants sont punis dans une tuitre vie, à proportion des crimei qu'ils ont commis dans (9Kc-ci (Phédon.). (i) Théorie iks sentiments açrèabUs ^ chap. v.
Seroît-il donc au pouvoir de l'homme de se désintéresser au point de perdre dans un seul acte , quel, qu'il soit, la volonté d'être heureux, par laquelle il veut toute chose. Mais je dis plus encore , pourrions-nous aimer Dieu comme un être infiniment parfait, sans l'aimer comme un être souverainement bon, bienfaisant, et qui veut faire notre bonheur ?
O vous qui cherchez à nous rendre Dieu aimable, peignez-le tel qu'il est, peignez -le infiniment bon; ne craignez qu'une chose , c'est de ne pas nous en dire assez. Rappelez-nous sans cesse comment il a lié notre bonheur à sa gloire : offrez-nous le comme un père, comme un ami qui sans cesse nous tend les bras, nous invite, nous pi-esse, nous pardonne dès que nous voulons l'aimer. Offrez-no us-le comme un être qui ne veut que se communiquer, se répandre par l'amour, et qui, renfermant en lui tous ]cs biens, ouplutôt qui étant le bien par excellence, le souverain bien, ne se communique que pour rendre pleinement heureux ceux qui lui seront fidèles. Sans doute alors vous nous attacherez à cet objet si digne de nos hommages. La proportion secrète qui se trouve entre les penchants de notre cœur et ce qui est souverainement bon, entre nos désirs et la félicité , entre notre amour et Ite souverain bien , nous feront aimer un Dieu qui est ce bien même , un Dieu qui peut seul être le principe de notre bonheur, et'Oans lequel nous puiserons la joie même qui nous fera jouir.
4. Eli ! quelles douceurs n'éprouve pas dès cette vie celui qui s'élève tout entiei* vers son Dieu ! Que n'ai-je tout ce qu'il faut pour bien peindre les effets de ce précieux amour !
5. Mais, me dira-t-on peut être, comment le faire naître cet amour ? il ne dépend pas de moi , l'amour ne se commande pas. Vaines et frivoles excuses, qui ne font que servir de prétexte à notre ingratitude ! Si, pour nous engager à aimer, ce n'est pas assez de la bonté ineffable d'un être infiniment parfait qui nous y invite, qui nous en presse, et qui l'exige pour nous rendre heureux, si ce n'est pas assez de méditer ses bienfaits, de penser à l'amour qu'il nous témoigne, au bien qu'il nous destine, au moins ouvrons-lui notre cœur, parlonslui de cette insensibilité si déraisonnable et si injuste, disons-lui que nous la condamnons, que nous en gémissons , que nous voulons l'aimer : Dieu est encore assez bon pour agréer un semblable désir, et pour y répondre en daignant le satisfaire ; dérobons-nous quelques instants à ces plaisirs tumullueuxqui, avec tous leurs charmes, pèsent sur notre cœur; faisons taire les passions qui nous dévorent et qui nous privent de tous les avantages et de toutes les ressources de la raison : un seul moment dcleur silence, des réflexions sérieuses faites d'après la nature môme des choses, suffisent avec des secours que le Ciel ne nous refusera pas, pour nous rendre bientôt à Dieu et à nous-mêmes.
6. Est-ce au reste de la grandeur , de l'élévation que nous cherchons ? Eh! qui est-ce qui fera la grandeur de l'homme j sinon de se rapprocher de la Divinité? Qui est-ce qui nous en rapproche le jilus, si ce n'est de procurer sa gloire et de l'aimer ? Non , je ne me représente rien de plus grand qu'un homme occupé à rentrer dans son cœur pour s'élever ensuite vers son Dieu , et qui, dans cette méditation profonde, s'anéantissant lui-même aux yeux de son créateur , adore avec un saint respect sa puissance, et considère avec le plus tendre amour les effets de sa bonté. Ce sont là de ces tableaux que je voudrois qu'on prît plaisir à nous remettre sans cesse devant les yeux. Nous arrêterons-nous à une matière colorée , d'une ou d'autre manière , comme si on devenoit plus grand par un ruban rouge ou bleu? Nous fixerons-nous à l'estime, à l'attention de nos semblables , nous croirons-nous malheureux s'ils nous la refusent , comme s'il ne suffisoit pas de la mériter ? Hélas ! que toutes ces choses sont peu solides : les hommes ne sont-ils donc pas pour la plupart aveugles , inconstants et trompeurs ? Leur estime n'est-eHe pas aveugle , fausse et inconstante comme eux? Quelle ressoui'ce, quelle fin que cellelà ! Je ne craindrai pas de l'avouer, ôtez-moi tout ce qui peut m'unir à Dieu , ôtez-moi ce sentiment d'amour pour l'être suprême , mes idées , mes vues, mes penchants, tout est petit, tout est vil et méprisable en moi ; vous m'ôtez toute ma grandeur.
( 25i ) 7. A quelles marques enfin reconnoîtrons-nous que nous aimous Dieu? Pour ne pas nous tromper à cet égard , il suffit d'observer quels sont les eflels que l'amour produit tous les jours parmi nous, lorsqu'il est né dans un cœur droit , et qu'il a été allumé par un objet orné de vertus aussi-bien que d'attraits? Que se passe-t-il dans un cœur bien épris? il s'élance avec impétuosité vers l'objet qui l'a charmé, tout ce qui tend à l'en éloigner fait son supplice; il tremble de lui déplaire, il s'informe soigneusement de son goût et de ses volontés pour s'y conformer et s'y soumettre, il s'intéresse à sa gloire , écarte ce qui pourroit le blesser, et ne néglige rien de tout ce qui peut le procurer ; il aime à l'entendre louer, il en parle avec complaisance; tout ce qui lui en présente l'idée lui est cher. Cet amour de la créature doit, je J'avoue, être subordonné à celui du créateur, il ne doit pas être le dernier terme de notre volonté, puisque tout doit se rapporter enfin à celui même par qui nous sommes capables d'aimer, et qui ne veut bous faire trouver que dans lui seul un solide et parfait bonheur; mais à cela près, ces diverses afTections ont en partie les mêmes caractèsix's. Ainsi l'homme pieux, pénétre pour son Dieu des sentiments les plus tendres, voudroit le voir , le posséder, lui être uni ; il s'en occupe avec joie , en parle avec respect; il désire sa gloire, il l'envisage sans cesse, et comme c'est la gloire de son créateur, il y rap-
porte tout le reste; il étudie sa loi , la médite et l'observe; c'est là la preuve aussi-bien que l'elFet de son amour. Aimez-vous Dieu , vous pratiquerez ce qu'il vous commande ; le pratiquez-vous , vous l'aimez (/. IV, c. il, i^" pfinc.).
8. Cet amour^ je le répète , doit être la règle et la fin de tout autre amour. Dieu veut que nous nous aimions les uns les autres , il veut que nous soyons remplis de cette charité universelle qui embrasse en quelque manière toute la nature (/. IV, c. II, 9* princ). Ainsi celui qui*aimera le plus son Dieu sera aussi celui qui aimera le plus tous les hommes (i). Il les aimera parce que son Dieu lui ordonne de les aimer , et qu'en les considérant tous dans celui qui les a créés , il n'est pas possible que par cet endroit ils n'aient à ses yeux quelque chose d'aimable.
9. Enfin ces goûts plus vifs dont nous parlions, il n'y a qu'un instant, sans vouloir les exclure , il les réglera ; aimant Dieu d'un amour véritable, et qui tiendra sous sa loi tous ses autres penchants ,
(i) Dans un cercle, dit ingénieusement un auteur italien, plus les ligues se rapprochent de leur centre, plus aussi elles se rapprochent et s'unissent entre elles. Il en est de même à l'égard des hommes: plus nous aimerons Dieu, et plus aussi nous aurons un amour sincère pour notre prochain. Non vedi lu cid die succède nel circolo? Quanto più le linee si accostano al lovo centra , tanto stan più unité Jî'à loix) ; quanto più se ne scostano, tanto più ancor si dividono in infntito, etc. Segneri , Man. delV an, , tom. I.
( 253 ) il ne s*unira qu'à des objets vertueux et qui puissent le porter à la vertu ; il sacrifiera, quoi qu'il en coûte, tout ce qui seroit incompatible avec elle, tout ce qui tendroit à l'écarter de son devoir, tout ce qui ne seroit pas assez pur pour un cœur que Famour de son Dieu doit remplir.
lo. Un dernier effet que cet amour produira en lui , ce sera un vif repentir de ses offenses et de ses ingratitudes envers le souverain être. Demandez à un bomme qui ne connoît point Dieu, et qui est indifférent pour lui , en quoi il l'a offensé(i): vous le trouverez aveugle sur ses fautes j il ne connoît ni ce que Dieu demande , ni en quoi on peut lui manquer. Le seul amour nous donne une vraie délicatesse sur nos péchés : aimez et bientôt il vous fera sentir par un reproche tendre, et qui porte sa consolation avec lui , tout ce que vous avez fait contre l'amour même. Voyez un retour d'amitié vive et sincère entre deux personnes qui s'étoient brouillées ; rien ne leur échappe par rapport à ce qui peut avoir blessé les cœurs et rompu l'union qui étoit entre elles; elles s'accusent elles-mêmes du tort qu'elles ont pu avoir, elles le réparent , elles s'en punissent en quelque manière , et leur faute ne sert qu'à les rendre plus attentives , plus tendres et plus fidèles. Aimez, encore une fois, et l'amour seul fera en vous tout le reste.
(i) Fënclon, Œuvres philosoph. , tom. II , Lettre 5 , § a.
VI. 1 . Une connoissance exacte des attributs du souverain être et de son attention sur toutes les ci'éatures , ne peut qu'ajouter encore aux sentiments dont nous venons de parler celui d'une conjiance inébranlable {déf. 8).
Dieu est tout puissant , tout sage et souverainement bon {ci-dess. , c.ii , IV, 7, et Y, 2 et S, avec les renvois) , il nous aime et veille sur nous (cidess., c. II j IV, VII, IX, 1 et suivants, et 10). Que faut-il davantage pour nous engager à nous appuyer tout entiei\s sur lui et pour nous forcer de reconnoître que cette confiance est un devoir? Celui qui ne se repose pas sur l'être suprême [ci-des., I, i), celui qui n'espère pas, neconnoît point Dieu; il se le l'eprésente ou comme une divinité oisive et dédaigneusCj ou comme un être sévère et inexorable ; il oublie l'être infiniment parfait; il se ment à luimême et se forme une idole au lieu de son Dieu.
De là ces soins , ces inquiétudes, ces alarmes qui partagent notre vie : les uns, nes'occupant que du peu de jours qu'ils ont à passer ici-bas, s'agitent, s'intriguent, prennent les voies les plus injustes , et par là même les plus dangereuses et les plus fausses pour parvenir à leurs fins , comme si la volonté du premier moteur n'influoit en rien siir les affaires de ce monde.
2. D'autres, moins aveugles, ne donnent cependant au souverain être qu'une confiance foible, limitée, pleine de réserve et d'incertitude; toujours
( =^55) disposes à s'appuyer sur eux-mêmes , ou sur des secours purement humains , ils se découragent lorsque ces secours leur manquent, ou s'y attachent comme à ce qu'il y a de plus solide, lorsqu'ils se croient sur le point d'en tii-er quelque avantage. Dieu est la source de tous les biens ( i ) , les créatures n'en sont que les canaux fragiles , et le canal nous fait compter pour rien la source ; son amd^r nous poursuit partout, et nous ne cessons d'échapper à ses poursuites; il est partout et nous ne le voyons en aucun endroit ; nous croyons être seuls quand nous n'avons que lui ; il fait tout et nous ne comptons sur lui en rien ; nous croyons tout désespéré dans les affaires, quand nous n'avons d'autres ressources que celles de sa providence , comme si l'amour inlini et tout puissant ne pouvoit rien (2).
{i)Fënelon.
(a) Parmi tous les événements et toutes les choses de la vie, que peut-il arriver qui soit véritablement à craindre pour celui dont Dieu est le père? Si un citoyen est lié avec César ou avec • quelqu'autrc des plus puissante de Rome par quelque degré d'afBnité, leur appui lui suffira pour vivre dans une sorte de sécurité , et pour n'être pas méprisé. 11 n'aura rien à appréhender de qui que ce soit j mais nous , qui avons Dieu pour créateur , nous dont il est le père et dont il prend »oin, ne trouverons-nous pas en lui un être assez puissant pour nous délivrer de la tristesse et de la crainte? Epict. apud Arrian. , lib. I, cap. ix. Il ne peut jamais arriver rien de mal à l'homme de bien, soit
3. Quelques-uns enfin, toujours remplis de vaines frayeurs, n'envisagent les siècles futurs que comme l'époque fatale de leurs tourments. Ils s'imaginent que le Ciel les abandonne , qu'il n'a plus pour eux ni pitié , ni clémence , que ses grâces ne coulent point en leur faveur, ou que ce ne sont que des grâces inefficaces auxquelles on pourroit répondre, mais auxquelles sûrement on ne répondra pas; que prédestinés à des malheurs éternels , ils n'ont vu le jour que pour donner plus d'exercice à la liberté toute puissante de l'être qui les a formés.
Voulons-nous éviter des égarements si funestes ? ne cessons de méditer les attributs du souverain être, et de nous pénétrer de tout ce qui peut nous le rendre aimable ? C'est de ce côté là que nous péchons davantage ; nous avons souvent meilleure opinion de la bonté d'un homme que de celle de Dieu même. Cependant que sont nos vertus en
pendant sa vie , soit après sa mort , puisque Dieu même prend soin de ce qui le regarde. Cic. , Tusc. cjucest. , lib. I.
Quidnam in rébus humanis et casibus Jbrmidandum filio Dei occurret? Si (juis attingat propinquitate Ccesarem, aut alium (fueinpiam potentiorem Homte, satis, ad tuto viuendum , et ut ne despiciatur , prœsidii habebit , nec sibi ab aliquo timebit. Deunt vero cum habeamus conditorem et curatorem , is nos tristiiiâ non liberabit ! Epict.
Nunquam bono cjuidquam mali oontingcre potesl , nec vi\>o , nec morluo , cum ivs ipsius Dca curœ sint. Cic.
( 25; ) comparaison de celui dont elles émanent^ Injustes que nous sommes ! nous n'osons même ajouter à ses perfections tout ce qui est compris dans les bornes étroites de notre entendement , tandis que nous devrions dire : je ne sais ce que c'est que d'être bon en comparaison de la bouté infinie du premier et du plus tendre de tous les pères.
Que je déteste ces malheureux systèmes , où l'on vous présente une portion du genre humain, comme nécessitée en quelque sorte par la Divinité à se perdre pour toujours! Quelle horreur! on attribue à Dieu ce dont les hommes les plus méchants ne seroient pas capables de sangfroid.
Que dis- je? nous voyons tous les jours des hommes respectables essuyer les larmes d'un infortuné, fortifier celui qui est foible, relever celui qui est abattu , marquer une tendre pitié envers celui qui s'égare , nous le voyons , nous admirons ces mêmes hommes , et nous ne pensons pas à ce Dieu qui les rend tels. Il est souverainement juste, je le sais, et malheureux est celui qui abuse de cette idée : IXeu est bon; c'est peut-être le plus grand «t le plus funeste de tous les cx'imes, parce qu'il est envers le souverain être le comble de l'injustice et de l'ingratitude. Mais que ne fait-il pas chaque jour pour nous ramener du sein de nos égarements? Chaque momentdc celte vie que nous laisse sa clémence ne nous annonce-t-il pas as^ez TOME II. 17
qu'il n'attend qu'un regard , un soupir, un retour de notre cœur vers lui pour nous sauver (i) ?
Refuserons-nous d'espérer eu lui, sous le vain prétexte que nous en sommes indignes? comme si Dieu attendoit, pour être bon, que nous soyons tout ce que nous devrions être (a)! Qu'un autre s'appuie sur ce qu'il aura porté le poids du jour et de la chaleur, sur ce qu'il aura jeûné deux fois le jour du sabbat, sur ce qu'il aura mené une vie distinguée de celle du reste des hommes ; poul* moi , mon bien et mon mérite , c'est de mettre mon espéi'ance en la bonté de mon Dieu ? C'est l'unique cause pour laquelle il accomplira en moi tout ce qu'il me fait espérer , et la seule raison pour laquelle j'attends tout de sa miséricorde (3). Augmentez, Seigneur , augmentez sans cesse monespé-
(i) tes dieux ne sont ni jaloux ni dédaigneux, dit Séncque j ils ouvrent la porte du céleste séjour, et ils tendent eux-mêmes la raain à ceux qui s'efforcent d'y monter : IVon suiiL diijasùdiosi , non Invidi ; admiltunl et ascendentihus nianiini pniTÎgnnl. Epist. 73.
(•j\ Oiiuvinii est igitur merilia indebita no$lri*.
Magna tameii t/ici c$t In hiinilaie Dei. OriD.
(3) Tu es , Domine , spcs viea ; hœc una mild omnium promissionum causa , hœc Iota ratio iiieœ ex/jectationis : prœlenilal aller tneritum ; suslinere sejaclcL jmndus diri et cestns ; j'ejunare ùis in sabbalo , poslremà non esse sicnt cœleros hominum glorietitr. Mihi aulern adhœrerc Domino bonitm est, ponere in Domino Decmco spcin nteani. S. U. in. , pag. 90 , \)^g. 9, n. 5.
( 259 ) rance; la mesure de la contiance que j'aurai en vous sera celle des grâces que j'en obtiendrai.
4. Un des caractères les plus propres à faire naître ou à entretenir dans nous une disposition si légitime et si précieuse, c'est sans doute celui de l'amitié. Craindrons - nous d'envisager l'être suprême sous ce rapport ? Tout ce que fait un ami pour la personne sur qu i s'est fixée son affection , c'est de l'aimer, de lui vouloir du bien et de lui en faire ; nous avons déjà reconnu l'amour que Dieu nous porte , et les bienfaits que nous en recevons ; il est donc vrai que Dieu est notre ami. Mais souvenons-nous , qu'à ce titre , il exige poui" tous les instants de notre vie une confiance sans réserve ( ci-dessus y c. 11 , IX , 10, et c. m , IV ).
5. C'est de la force et de l'étendue de ce sentiment que naîtra en nous cette noble assurance, qui écarte tout ce qui seroit un obstacle aux faveurs du souverain être et à l'accomplissement de nos devoirs. Un cœur qui en est rempli jouit d'un calme profond. Les dangers ne l'elTraient point, les maux ne l'accablent point ; il est au-dessus de tout, parce que c'est en Dieu qu'il espère (i).
6. Je sais qu'une confiance réciproque entre le hommes fait un des principaux charmes de la Vie, un des liens les plus forts de la société. Dieu se cache en quelque manière derrière le voile des
(1) M. Formey, Discours sur la confiance en Dieu.
causes secondes; il nous les présente comme autant d'instruments par lesquels les desseins de sa providence s'exécutent. Nous pouvons donc , pour entrer dans les vues mêmes de la Divinité, nous attendre , jusqu'à un certain point, à jouir, dans l'ordre de la nature, des avantages que notre situation nous donne lieu d'espérer. Les enfants s'assui'ent en leurs pères, l'ami compte sur son ami , chaque homme envisage ses talents naturels- ou acquis , comme autant de moyens pour parvenir à la réussite de ses desseins.
Pourroit-on blâmer ces dispositions , lorsqu'elles sont renfermées dans leurs justes bornes , c'est-àdire quand nous ne prêtons pas aux créatures plus de pouvoir et de solidité qu'elles n'en ont en effet ? Il y a , sans doute , divers degrés de confiance proportionnés aux qualités des sujets; mais prenons bien garde que , dès qu'il s'agit d'une confiance sans bornes, qui ne laisse aucun doute, aucune inquiétude , qui l'emporte sur l'opinion avantageuse que nous nous formons de tout autre objet (et c'est à celte sorte de confiance que doit se rapporter le peu qui nous reste à dire sur ce sujet) , en vain chercherions - nous ici-bas quelque chose qui la mérite.
7. Pnis-je raisonnablement me complaire dans moi-même ? Puis-je m'assurer sur mes forces, comme si elles dévoient me suffire, comme si elles étoient i-éelles , indépendamment des secours de la Divi-
nité ? Combien d'hommes qui sont devenus à euxmêmes leurs plus grands ennemis , qui se sont causé l€s plus grands maux par des excès dont jamais ils ne se seroient crus capables; n'ai- je donc pas éprouvé mille fois (i) que je ne pouvois moi-même ni vaincre mon humeur , ni détruire mes habitudes , ni modérer mon orgueil , ni suivi'e ma raison , ni continuer de vouloir le bien que j*avois une fois voulu. C'est vous , Seigneur, qui donnez cette volonté, qui la conservez pure ; sans vous , je ne suis qu'un roseau agité par le moindre vent ; c'est vous enfin qui , à la place de ce cœur jaloux 7 vain, ambitieux, injuste, savez former un c«eur nouveau , un cœur qui désire votre justice , et qui est altéré de votre vérité.
8. Mais, pour ne considérer dans cet instant que ce qui a rapport aux avantages de cette vie, nous reposerons-nous sur nos lumières, sur notre industrie , sur nos richesses ? Vains appuis qui nous manquent lorsque nous comptons le plus sur eux , et qui se tournent souvent contre nous-mêmes ! Que sont encore ces grandeurs qui nous rendent si fiers ? Considérez les fortunes renversées , ces favoris précipités sous nos yeux du faîte des honneurs ; consultez les annales de tous les siècles, et vous apprendrez , si tant est que quelqu'un
(i) Fënelon , (lEin'ves spirit. , tom. I , § 3. (i) M. Formey.
puisse l'ignorer, quel est le fond que nous devons faire sur les grandeurs humaines : j'en puis dire autant des grâces , des talents , de la valeur, de la gloire , et de tout ce qui remplit les hommes d'une folle confiance. Roseaux fragiles, roseaux à demi cassés , vous percez la main de quiconque s'appuie sur vous !
9. Que peuvent enfin tous ces grands , tous ces hommes puissants que l'on encense ? Que peuventils en notre faveur, si nous n'avons pas pour nous le souverain être ? Au reste , sans entrer dans un détail que l'expérience la plus commune peut nous suggérer, il est aisé de s'apei'cevoir que ce n'est qu'à Dieu seul qu'on doit une confiance fei*me et entière. Il y a deux choses qui ne se trouvent qu'en ce protecteur suprême : le pouvoir de dispenser toutes sortes de biens, en tout temps, et la volonté réelle et permanente d'accorder tous ceux qui sont véritablement utiles , dès qu'ils seront dans l'ordre de toutes ses perfections. Tant que vous arrêterez vos regards dans l'enceinte de cette sphère terrestre, vous n'y découvrirez jamais ces qualités réunies ; que dis-je ? vous ne rencontrerez chacune d'elles que dans un degré très limité.
Les assurances d'estime, d'amitié (i), de faveur, que le monde donne , ont quelqu'un de ces trois grands défauts, et quelquefois tous les trois en-
Ci) M. Forroey , Discours sur L'amitié,
( 263 semble ; ou elles mauqueul de sincérj lé ^ si ce u'est pour le xiiomeut pivsent, du moius pour celui où il s'agira d'en venir à quelque chose de plus solide; ou elles sont dénuées d'un pouvoir suffisant pour les elTectuer; ou leur efficace ne produit jamais qu'une félicité ti'ès imparfaite.
Je le répète, que peuvent les hommes? et n'estce pas abuser du terme de puissance que la leur attribuer ? Laissons leur néanmoins quelque ombre de pouvoir, perdons de vue , j)Our un moment , ce premier moteur, à la sagesse et à la volonté duquel sont soumis tous les événements. J'en conviendrai avec vous, il y a , sans doute, des fortunes à faire dans le monde ; et, si vous vous maintenez dans les bonnes grâces de ceux, qui vous protègent , vous pouvez vous assurer un sort doux , riant, éclatant même. Mais qui sont ces protecteurs ? ce sont des hommes , c'est-à-dire l'inconstance et le cajirice même , le jouet perpétuel de mille passions qui , comme autant de verres trompeurs, ne leur présentent jamais les objets sous leur véritable point de vue ? Vous plaisez aujourd'hui , demain vous déplairez ; ce n'est quelquefois qu'une bourasque ; souvent aussi c'est un orage qui renverse votre fortune; et qui l'a excité ? rien. Vous ne valez pas moins aujourd'hui qu'hier. Mais votre règne est fini , vous n'êtes plus à la mode , votre mérite est terni, vos services sont effacés, et il ne reste d'autre parti que la retraite , si vous voulez vous
( 264 ) soustraire aux mortifications qu'on vous prépare; peut-être aussi votre faveur se soutiendra -t -elle ; mais jusqu'où doit-elle vous conduire ? combien de temps en jouirez-vous ? Cet homme si j)uissant, ce ministre , ce monarque meurt souvent avant d'avoir rien fait pour vous. Comment aurois-je assez peu de sagesse pour bâtir sur des fondements aussi légers , aussi mobiles que les vagues de la mer.
lo. Il n'en est pas ainsi de ceux qui mettent toute leur confiance dans le Seigneur; tôt ou tard elle porte avec elle ses fruits et sa récompense.
Je conviens que l'être infiniment parfait ne troublera pas l'ordre de l'univers en faveur d'une seule de ses parties ; mais si nos vœux sont raisonnables, si notre espérance est ferme et solide, il trouvera bientôt dans les trésors de sa puissance et de sa sagesse tous les moyens convenables pour répondre à notre confiance ou pour surpasser nos désirs , lors même qu'il semblera en quelque sorte s'y refuser. Ce n'est pas précisément de tel ou tel bien en particulier, ni de la fuite de tel mal que doit résulter notre bonheur; mais c'est d'une suite d'événements qui nous mette ici-bas dans les dispositions les plus favorables pour y parvenir.
Le juste peut et doit même se promettre pour cette vie bien des avantages qui échajjperont à l'impie ; cependant comme ses vues se portent beaucoup plus loin , il adore, dans tout ce qui lui ar-
( a65 ) rive, les voies secrètes d'un Dieu toujours bon , loujoui's sage , et qui n'a d'autre règle que son amour invariable pour l'ordre et pour le bien.
Au reste , ce n'est pas précisément par ce qui arrive quelquefois que nous devons juger des choses en elles-mêmes, et nous avons déjà reconnu {liu. YI , c. VI , IV et suiv. ) qu'à ne considérer , pendant cette vie, que les suites naturelles et très ordinaires de la vertu et du vice , l'une avoit déjà une infinité d'avantages sur l'autre : en cela même se manifeste une partie des effets de sa providence , tandis que le reste s'exécute d'une manière quelquefois moins sensible, ou n'a enfin son accomplissement total et parfait que dans les siècles à venir.
Mais en général nous devons toujours convenir que la faveur de l'être suprême est incomparablement auidessusde toutes les ressources d'une fausse sagesse , qui souvent s'enveloppe dans ses propres ruses, et perd auprès des hommes, du côté de l'estime et de la confiance, ce qu'elle croyoit gagner du côté de l'artifice et de l'imposture.
1 I. En un mot, il faut toujours en revenir à cette maxime si importante : que nous ne devons point chercher des secours réels et suffisants hors du souverain être , et que c'est en tout sens connoître bien mal ses véritables intérêts, que de s'appuyer sur des secours purement humains , et souvent même sur des moyens injustes, plus que sur la
protection de celui dont la volonté a donne le mouvement à tous les êtres, et dont la providence embrasse toutes les parties de l'univers.
VII. 1. Plus nous serons pénétrés des sentiments de confiance et d'amour qu'exige de nous le souverain être , et plus il nous paroîtra doux et facile de nous conformer en tout à sa volonté.
La puissance de Dieu (i) , sa sagesse et sa bonté sont autant de titres qui exigent de nous une parfaite soumission dans les maux dont il nous afflige, dans les biens dont il nous prive, dans les lois qu'il nous impose [l.TV,c. ii, i" princ. et c. il) (2).
En nous soumettant volontairement à un être infiniment parfait auquel nous sommes nécessairement assujetî-is , nous avons la satisfaction de savoir qu'admis à ses conseils, nous applaudirions aux motifs de ses lois et aux raisons de sa conduite.
Nous révolterons-nous contre une puissance infinie ? N 'ajoutons point à nos maux celui de ne pas
(i) Voy. Théorie des sentiments agréables , chap. xii.
(u) Celui-là, dit S<5nèque , a l'ame vraiment sjrande qui s'est livré tout entier à la Divinité ; et celui-là au contraire est foible et a l'ame vile, qui cherche à se soustraire à ce qu'elle lui commande.
Hic magnus animas (jui se DeotvaJidit^ et contra ille pusillus et degencr qui oiZucfrttHr (Epist. 107). Mentem nosLram, inijuiL Epictetus, submiltciv ofjorlcl guhvniniiLi oinnia menu, lanijuam boni ci\>€s legi rivilulis.
( ^6? ) vouloir dépendre d'une main toute sage et toute puissante.
Persuadés que le hasard n'est qu'un vain nom {ci-dess., c. ii, IV, 3 , ai>ec la note , VII et suiv. , XIII) , que nos malheurs ne viennent point de l'arrangement fortuit de ce qui nous environne (i) , qu'en remontant de cause en cause, nous arriverons enfin à une intelligence souveraine qui a tout lié , tout enchaîné, qui a posé les premières lois et qui en a vu les effets pour tous les temps et par rapport à tous les êtres, reconnoissons partout la sagesse d'un Dieu qui ne permet les peines dont il nous afflige , que pour les faire servir à notre bonheur, dès là que nous nous soumettrons à sa conduite.
Songeons que ce n'est qu'au sein des revers qu'éclatent les vertus les plus héroïques , et ne doutons pas que l'être infiniment bon ne proportionne ses secours aux efforts qu'il exige de nous.
(i) Il n'y a point de hasard; tout est épreuve ou punition , et Dieu connuît l'dconomie de son ouvrage. Les effets qui doivent, pour ainsi dire, passer par ses mains, lui sont continuellement présents ; pour nous ils nous sont cachés , et nous ne Im découvrons qu'après coup. Les événements que nous croyons dépendre du hasard , sa préscience les lui avoit déjà rendus certains et comme familiers: Nota est Deo operis sui séries, ontniunujue illi rerum per manus suas iturarum scienu'a in apeilu est semper ; nobis ex abdito subit , et quœ repentina putamus illi piin'isa veiiiunl ac Jamiliaria. Scncc, De Bene/iciis, iib. IV, caj>. xx\ii.
Souvenons-nous aussi que rien n'est plus propre que les contradictions , les calamités et les peines à humilier l'homme (c. ii , XIII, 2), à le corriger de ses vices et de son orgueil , à lui faire sentir sa dépendance et à le ramener de ses égarements.
2. La justice de nos souffrances est encore un motif de résignation que la raison nous suggère: quel homme , si vertueux qu'il puisse être , n'a pas toujours bien des fautes à expier ?
Celui qui est vivement persuadé qu'il mérite les maux qu'il souffre (1), efet bien éloigné de les redoubler par de vaines plaintes. Il est juste que la révolte de notre ame contre des douleurs dues à nos fautes soit punie par l'augmentation de ces douleurs mêmes; maison se l'épaj'gne , en se soumettant sans murmure au châtiment que l'on reçoit. C'est que d'ordinaire les actions de vertu ont des récompenses naturelles qui en sont inséparables. On ne peut être dans une sainte disposition à souffrir que l'on ne diminue la rigueur des souffrances ; on ne peut y consentir sans les soulager ; et lorsque nous nous rangeons contre nous-mêmes du parti de la justice divine, on peut dire que nous affaiblissons en quelque sorte le pouvoir qu'elle auroit contre nous.
Qu'il est doux de pouvoir penser que cette main dont nous respectons les coups , est la main d'un
( I ) Fontenelle , Discours pour i' Académie française.
])ère qui nous distribue les maux mêmes selon nos besoins et selon nos forces, ou qui , à proprement pai'ler ne nous envoie que des biens ! c'est alors que nous soufïrons comme des enfants sûrs de la bonté de celui qui nous fait souffrir, et non point comme des esclaves assujettis à toutes les rigueurs les plus bizarres et les plus cruelles. Ce n'est jpoint l'inutilité de la révolte qui nous arrête, c'en est l'injustice; et notre patience est une véritable soumission d'esprit, qui répand dans le cœur une consolation si sensible et si pure , qu'elle nous fait presque oublier nos douleurs.
Dans cette sage disposition , toutes les pensées dont la contrariété ne sert qu'à nous agiter davantage cèdent à une seule : le Ciel le veut ; ou à une autre encore plus consolante : le Ciel le veut pour ma Je licite.
3. Ne devons-nous pas tn effet mettre aussi au nombre des motifs de résignation (1) que la raison nous présente, les biens éternels qu'elle nous apprend à mériter par le bon usage de nos maux ? Sont-ce véritablement des maux que les moyens d'acquérir ces biens, qui ne pourront jamais nous être ravis ?
Tel a été l'art delà bonté de Dieu , qu'elle a su nous ménager dans les punitions mêmes qu'il nous envoie, une source d'un bonbeur infini. Recevons
(i) Fontcncllc, Discours pour C Académie Jrançoise.
( 270 ) avec une soumission sincère de justes punitions, et elles deviendront aussitôt des sujets de récompense ; nous n'aurons pas seulement effacé nos crimes et trouvé du soulagement à nos douleurs , nous aurons acquis un droit à la souveraine félicité,
4 . Cesse donc tes plaintes , ô toi qui fatigues si souvent le Ciel de tes clameurs , toi qui gémis de la bassesse de ta condition, de la misère où tu te trouves réduit, des opjn'obres dont on te couvre; toi encore qui le laisses décourager par la vue de tes foiblesses; mets fin à tes gémissements et à tes alarmes, et songe que dans l'indigence, les mépris, les efforts de nos ennemis conjui'és pour nous perdre , nos propres égarements , il n'est rien dont nous ne puissions tirer avantage, pourvu que notre cœur se tourne vers son Dieu , que nous l'aimions , que nous mettions en lui notre confiance, et que nous acceptions humblement et sans murmure tout ce qu'il lui plaira d'ordonner (i).
(i) Rien n'est si beau que toutes les maximes que les stoïciens nous ont laissées sur ce sujet.
Tout ce que vous devez souffrir par la constitution de cet univers , dit Séncque ( liv. De vitd beatâ ) , recevez-le avec une ame grande et courageuse ; nous avons été formés pour remplir ce premier devoir, qui est de supporter toutes les choses de cette vie mortelle , et de ne pas nous laisser troubler par tout ce qu'il n'est pas en notre jwuvoir d'éviter. C'est sous le règne de Dieu que nous sommes nés: lui obéir, voilà la vraie liberté.
( 27») Vil { . I . L'amour et la confiance n'excluent point une juste crainte {déf. i o) ; que dis-je , nous éprou-
( Et ailleurs) Croyez que tout ce qui survient a dû se faire, et n'allez pas vous déchaîner contre la nature. Celui-là est un mauvais soldat , qui ne suit son gj'néral qu'en gémissant.
Ce qui arrive, disoitEpictète , est toujours ce que j'aime le mieux; car je regarde ce que Dieu veut comme étant bien préférable à ce que je veux moi-même; je m'unirai et m'attacherai à lui comme un serviteur fidèle, et comme ministre de ses volontés. C'est de concert avec lui que je tends vers ce qui peut me convenir; c'est avec lui que je désire, et pour tout dire en un mot , je veux ceque Dieu veut.
Dans un autre endroit, le même philosophe adresse à Dieu ces belles paroles : Employez-moi partout où vous le voudrez , et comme vous le voudrez ; je trouve bon tout ce que vous jugerez tel , je n'ai qu'un même sentiment, qu'un même esprit avec vous. Je ne refuse rien de ce qui vous paroîtra convenable ; conduisez-moi partout où vous le voudrez , faites-moi prendre tel vêtement qu'il vous plaira. Voulez - vous me faire exercer quelque charge? Voulez-vous que je sois simple particulier? Vous plaît-il que je demeure, que je m'éloigne? que je vive dans la pauvreté , dans l'opulence ? Je ne me contente pas d'acquiescer pleinement à tout ce que vous déciderez sur mon sort, mais, quelque chose qui arrive, je prendrai encore votre défense, et je vous justifierai auprès de tous les hommes.
Seniper inugis volo id quod evenit ; melius enim arbilror quod Deus vult, quant quod ego: adjungar et adhœrebo illi, velut minister et assula. Cum illo appeto, cum illo desidero, et simplicitev ac unoverbo, quodDeus vult,volo.^p\ct. apudArnam., lib. III, diss. 7.
Et lib. II , diss. 16 : Ulere me in reliquum ubi lubet , et ut tubet ; mente lecum consentio^ œquanimus sum , nihil reeuso omnium ijuœ tibi Titlcbunlnr. (^uitcumijue me voles ilucito; fjuam
( 272 ) vonstous lesjours que ces sentiments sont en quelque manière inséparables. Plus l'objet que nous aimons est digne de nos hommages , plus l'amour que nous ressentons pour lui est pur et sincère (ci-des., V, 7) , plus nous craignons et plus nous devons craindre de lui déplaire. La confiance qu'il nous inspire étant fondée sur ses perfections , pourroitelle nous faire oublier ce que ses perfections mêmes exigent de nous ?
Puisque nous devons au souverain être une soumission entière et parfaite (/. IV, c. 11, 1" princ), nous ne saurions douter que la crainte dont nous venons de parler ne lui soit agréable , et qu'il ne nous en fasse une loi , soit qu'on considère ce sentiment comme très propre à procurer notre soumission , soit qu'on le considèi*e seulement copame une suite du véritable amour. Je dis plus encore, il veut sans doute que nous nous occupions de ses jugements, que nous appréhendions les peines qu'il prépare aux impies, que nous redoutions surtout le malheur d'être séparés de celui qui doit faire notre souverain bien , et que ces motifs si naturels se joignent encore à tous les autres, pour
vestem lubet circumdalo. Magistratum me gei'ere vis ? privatuin esse ? manere , fugere ? in pauperie , in opibus agere ? Ego non assentior lanlàm , sed in his omnibus apud alios ego te dejendam et tuebor.
C'est ccmèmeEpiclctequidità sou maître, sans s'émouvoir: Nt vou$ avois-je pas bien dit que vous me casseriez la jambe.
( ^73 ) nous retenir dans le devoir (/. 3,c. x, prine. 23, et ci-des. , c. ni, 1).
2. Ne cessons point de considérer Dieu comme un père ; c'est à noire égai-d le premier de tous vses titres : ne nous livrons point à de vaines frayeurs, il veut notre félicité, et il- ne nous refusera pas tous les secours qui peuvent nous y conduire. Mais souvenons-nous aussi que l'amour invariable de l'ordre règle en lui toutes ses perfections. Il a créé des êtres libres, c'est-à-dire qui ont le pouvoir de suivre ses lois ou de s'en écarter; il veut que ces êtres concourent avec lui à leur propre bonheur; sa sagesse dispose les moyens les plus convenables pour les ramener lorsqu'ils se sont égarés; sa bonté donne à ces moyens toute l'efficace dont ils sont susceptibles et qui peut se concilier avec notre liberté; mais lorsque tous ces moyens sont devenus inutiles, sa justice punit le coupable, non par rigueur et par vengeance, mais parce que l'ordre le demande , parce que la volonté du supi'êrae législateur a été méprisée, parce qu'il avoit donné à sa loi une sanction suffisante dans l'établissement des peines et des récompenses d'une autre vie (/. IV, c. ii , j3" princ.) , et qu'au lieu de choisir un bien infini qui nous étoit offert, nous n'avons pas craint de nous préparer par nos crimes les plus justes et les plus terribles châtiments. Je dis les plus justes, puisque nos offenses ont été libres ; je dis encore les plus terribles , parce que si TOME IT. i8
nous ne devions envisager que des peines légères . des peines d'un moment , la plupart des hommes sont faits de telle manière que les crimes les plus altroces ne leur coûteroient presque plus rien.
3. Combien n'en voit-on pas qui , sous cet indigne prétexte, que telle ou telle faute n'est pas mortelle, commettent impunément ce qu'ils reconnoissent eux-mêmeo que le souverain être condamne. Avouons-le cependant , si notre attention ne porte que sur les peines, notre crainte n'est plus celle d'un fils tendre et affectionné, c'est celle d'un esclave : j'oserai presque assurer que nous les méritons ces peines, lorsque nous cherchons uniquement à les éviter, puisqu'il est visible que notre cœur ne satisfait point au premier de tous les préceptes, qui est l'amour (i).
(i) On dit, c'est une personne qui craint Dieu ; en effet, elle ne fait que le craindre sans l'aimer , comme des enfants craignent le maître qui les corrige j comme un mauvais valet craint les coups de celui qu'il sert , sans se soucier de ses intérêts. Voudroit-çn être traité par un fils, ou même par un domestique , comme on traite Dieu ? c'est qu'on ne le connott pas j car si on le connoissoit, on l'aimcroit. Féuelon , OEuvres spirituelles, § 3.
La meilleure crainte qu'on puisse avoir à son égard , est celle de lui déplaire , et de ne faire pas sa volonté. Pour la crainte de ses châtiments , elle est utile aux hommes égarés de la bonne voie , parce qu'elle fait le contre-poids de leurs passions, et qu'elle sert à réprimer leurs vices ; mais enfin cette crainte n'est bonne qu'autant qu'elle lève les obstacles , et qu'en les levant ,
Mais si au contraire nous aimons Dieu de cet amour de préférence qui lui est dû {^ci-dess., \) , comment osous-nous de plein gré nous livrer à des fautes légères ? Hé quoi , sommes-nous donc si excusables; parce que nous ne faisons qu'offenser légèrement un être infini , dont nous tenons tous les biens? Les plus petites fautes ne sont telles que par comparaison , puisqu'elles portent toujours le caractère du péché. Pour un plaisir d'un moment, pour un vil intéi'êt qui nous les fait commettre , que d'avantages réels ne sacrifioBvS-nous pas ? Peutêtre même par les grâces qu'elles nous font perdre , par les habitudes qu'elles nous font contracter, par une suite d'effets dont nous ne voyons pas tout l'enchaînement, nous seront-elles un jour bien plus funestes que nous ne pouvons l'imaginer (i)?
4. Disons-le enfin, qu'est-ce en soi que le péché (2), sinon une préférence authentique que nous
elle prépare à Taraour. Il n'y a point d'homme sur la terre qui voulût être craint par nos enfants sans en être aimé. Fénelon , OEuin'es philosnph. , tom. II , 3* lettre , chap. vi.
(i) Nous ne devrions jamais oublier cette maxime deHobbes : Il n'y a presque aucune action humaine qui ne soit le commencement d'une cliatne de suites ou de conséquences , si longue qu'il n'ya point de prévoyance humainequi puisseen découvrir la fin. NuLlaJeri est humana aclio fjuœ initium non sit caienœ cujusdam consequcntiavum , adeo longœ , ut ad fiiietn ejus prospicere provideniia humana nulla possit. Leviath, , chap. xxxi
(2) Voy. Clarke, Preuves de la religion naturelle, chap, v . ■ime proposition.
( 276 ) donnons à notre volonté sur la raison éternelle des choses , sur les plus saines lumières de notre entendement, sur le bien commun du genre humain et sur notre propre intérêt ? Par le péché , nous nous élevons contre Dieu lui-même, nous nous opposons à ce que veut le maître souverain de l'univers, nous violons ses lois, nous* rejetons ses promesses , nous bravons ses menaces ; par le péché, nous abusons de sa bonté pour l'offenser, nous outrageons sa sagesse en refusant de uous laisser conduire , nous résistons à sa puissance en secouant insolemment son joug, nous ne tenons aucun compte de ce qu'exige de nous notre bienfaiteur : c'est la plus insigne extravagance, accompagnée d'une désobéissance inexcusable et d'une affreuse ingratitude.
Les créatures, qui sont inanimées et destituées de raison [ibid , chap. III , i'" prop. ) , obéissent par la nécessité de leur nature aux lois du créateur, sans s'écarter jamais des fins pour lesquelles elles ont été faites. La créature à qui Dieu a donné la raison en partage , et qu'il a ornée de la liberté, fera-t-elle seule un mauvais usage de ce glorieux privilège, et sera-t-elle la seule partie de>la création qui soit dans le désordre ? Je pose en fait que la vue d'un arbre planté dans un terroir fertile , cortinucllcmcnt humecte par la rosée du ciel, et échauffé par les rayons du soleil, qui avec tout cela ne porte ni feuilles ni fruits, n'est pas à beau-
( 277 ) coup près un objet si irrégulier et si contraire à la nature , qu'un être raisonnable , créé en quelque sorte à l'image de son Dieu , persuadé que Dieu fait en sa faveur tout ce qu'un être infiniment bon peut faire pour le bien de ses créatures, et qui néglige cependant de s'acquitter des devoirs qu'il lui impose.
5. Pour tout dire en un mot, la moindre offense et la moindre injure commise contre un Dieu souverainement grand et souverainement aimable , est un mal plus grand que tous les maux temporels que peuvent endurer les créatures , plus grand que les maladies , la perte des biens , les douleurs corporelles, la mort et l'infamie; tous les êtres créés ne sont rien en comparaison de l'être suprême, et tous les maux des créatures ne sont rien aussi en comparaison de la moindre offense faite au créateur.
Imaginez tous les maux physiques qu'il est possible de concevoir , et opposez-les à un mal moral ; j'ose dire qu'avec un esprit juste, vous y trouverez une différence qui vous surprendra ; autant un acte d'amour qui élève l'ame vers son Dieu est au-dessus de l'harmonie de toutes les sphères les plus nombreuses et les plus vastes, qui sont mues par des lois nécessaires, ou, si l'on veut, autant l'ordre moral est au-dessus de l'ordi'e physique, autant le moindre désordre qui survient dans l'un, «si incomparablement plus grand que tous ceux qui arrivent dans l'autre ; cequi est d'autant plus
( ^7» ) vrai, qu'on pourroit dire de ces derniers qu'ils ne sont tels que par les bornes de nos connoissances. Si cependant nous ayons une idée si grande de tous ces maux, et si nous les craignons si fort, quelle idée devons-nous donc avoir du moindre péché , et quel est l'aveuglement de ceux qui, pour éviter le moindre mal temporel, ne font pas difficulté de commettre ce qu'ils appellent une faute légère ?
6. Lorsque nous nous serons bien pénétrés de la grandeur du péché , de sa nature , de l'injustice qui y est attachée ; lorsque nous aurons fait attention que le péché consiste dans la violation d'une loi imposée par la Divinité , nous ne pourrons plus douter que Dieu ne veuille que nous prenions tous les soins possibles pour l'éviter , et que nous fuyions jusqu'au péril de l'offenser : c'est ce que nous indique ce principe si évident , qu'un être sage qui prescrit avec autorité une certaine fin , est censé tout à la fois prescrire à ceux qui sont soumis à ses lois , l'usage des moyens les plus propres à la procurer qui soient en leur pouvoir, o'est-à-dire de ceux qui, étant une fois omis, pourroient entraîner par une suite naturelle l'omission de la fin (/zV. III, ch. x, princ. 2 3).
Veiller sur soi-même , et fuir avec le plus gi-and soin les occasions prochaines du péché , sont donc autant de préceptes de la loi naturelle (r).
(i) On nomme règle, dit Confucius , ce qui est conforme à
De cette obligation que la Divinité nous impose de fuir jusqu'au péril de l'offenser, résultent encore différentes règles sur la conscience douteuse, dont nous traiterons par la suite.
7. Mais, d'un autre côté, comme Dieu nous a donné pour règle la raison, et que celle-ci, en nous faisant reconnoître sur une infinité d'objets le peu d'étendue de nos lumières, nous prescrit de suivre la probabilité, lorsque nous ne saurions parvenir à l'évidence ou à la certitude , nous ne saurions douter qu'une probabilité bien fondée , c'està-dire telle qu'un homme raisonnable la recherche pour la conduite de ses affaires temporelles qui l'intéressent le plus , ne doive suffire pour nous décider; autrement les fonctions de la vie les plus importantes cesseroient dans une infinité de circontances. Concluons donc que si après avoir suivi dans la droiture de notre cœur , ce que
ia nature et à la raison. Cette règle étant essentielle à la nature raisonnable, ne peut et ne doit être séparée de l'homme un seul moment. C'est ce qui est cause que l'homme raisonnable prend garde si soigneusement à soi-même, qu'il a tant de vigilance dans les choies mêmes qui ne s'aperçoivent pas des yeux , comme sont les premiers et les plus petits mouvements du cœur; qu'il se gouverne avec tant de précaution dans les choses mêmes que nulle oreille ne peut entendre, alin que, quoiqu'il fasse, il ne se détourne jamais de la règle de la droite raison qu'il porte empreinte dans son ame. Voy. Bibliotlù-quc iinù'ers.^ tom. \II , paj,'. 4^0. Extrait du Conjucius dti P. Complet.
nous avons été fondés à regai'der comme juste , quoiqu'il ne fût pas évidemment tel , il arrivoit que de nouvelles lumières nous fissent apercevoii- l'erreui' de notre entendement , notre action n'en auroit pas été moins louable aux yeux de la Divinité, qui ne demande de nous que ce que comporte la condition de la nature humaine, dont nos vains scrupules ne feroient que nous écarter [Iw. IV, cA.[ii. 2e princ.^et l. V'c. xi,8* princ).
Mais aussi, par une parité de raison, loi'sque la probabilité ne favorise pas nos désirs , nous devons être d'assez bonne foi pour nous l'avouer à nous mêmes , et tout sacrifier plutôt que d'offenser le souvecp-in être, par un choix injuste et déraisonn£^ble.
8. Pour nous faire éviter tout ce qui seroit contraire à nos devoirs , autant du moins que la fragilité humaine peut le permettre , la raison ne se contente pas de nous pi'escrire les deux moyens généraux et essentiels dont nous avons déjà parlé, c'est-à-dire l'attention sur nous-mêmes , et la fuite des occasions prochaines , elle nous offre ericore un secours bien réel et bien efficace en nous faisant connoître la toute-présence de l'être infini , par lequel tout y\X{^ci-dess. , ch, ii, IV, i), tout agit , et tout respire ; dans quel endroit , dans quel lieu si reculé voudrions nous pécher, où nous ne soyons environnés de la Divinité? Quelles actions si cachées, quelles pensées si secrètes ,
disons le même , quelles illusions si adroites se déroberont à sa science (i)?
9. Que l'idée de la mort serve encore, s'il le faut, à modérer nos passions. Les véritables philosophes , dit Platon , travaillent toute leur vie à apprendre à mourir, chaque moment nous conduit à ce terme ; peut être n'en suis-je séparé que d'un pas ; peut-être ces derniers instants vont ils décider de mon sort. O ciel ! nous jouons tous les jours sur les bords du précipice (2) .
(i) Nous devons agir, ditSénèque, comme si nous n'étions jamais seuls; nous devons penser comme si quelqu'un pénëtroit jusquedans les replis de notre cœur : que sert, en effet, que quelque chose soit secret par rapport aux hommes? Rien n'est caché aux yeux de Dieu , il est présent à notre ame et aperçoit toutes nos pensées. Sic ceriè vivendum est^ tanquani in conspectu vivamus ; sic cogitandum tanquam aliquis in pectus intimum inspicere possil. Quidenim prodest ab }u>mine aliquid esse secretum ? Nihil Deo clausum est, interest animis nostris^ et cogilationibus mediis intervenit. Ep. 83.
Le m^rae philosophe dit dans un autre endroit : Dieu n'est pas éloigné de vous , il est avec vous, il est dans vous; oui , j'ose l'assurer, l'esprit saint réside dans nos âmes. C'est de là qu'il observe le bien et le mal que nous faisons , et qu'il en agit envers nous , comme nous en agissons envers lui. Ep. 4i
(2) Quelle est la source de vos égarements? c'est que vous vivez comme si vous deviez vivre toujours. Vous oubliez combien votre vie est fragile ; sans regarder au temps passé , vous croyez en avoir de reste; ce jour , qui est encore perdu pour
vous , sera peut-être le dernier dont vous pourrez disposer
On cutcjid dire à plusieurs : à cinquanlc ans je prendrai le
Apprenons désormais à ne point trembler devant les hommes , à ne point nous laisser séduire par leurs discours ou par leurs exemples , à ne point rougir de nos devoirs, à ne pas redouter enfin les traits de l'injustice et de la calomnie. Craignons Dieu, et devenus par là véritablement grands, nous serons bientôt au-dessus de toute autre crainte.
10. Ce n'est pas assez de nous précautionner contre les fautes où nous pourrions tomber à l'avenir; il n'est point d'homme qui n'ait déjà eu le malheur d'en commettre , et qui n'ait encore à redouter chaque jour sa foiblesse.
Que devons nous donc à Dieu pour réparer en quelque sorte les offenses que nous lui avons faites ? Si nous l'aimons , nous ne pourrons que concevoir une véritable haine pour tout ce qui lui est opposé, c est-à-dire que nous nous repentirons
parti de la retraite ; dès que j'aurai soixante ans, je quitterai les affaires. Mais quelle certitude avez-vous de vivre jusqu'à ce temps-là? Qui vous a dit que votre calcul soit juste? N'avezvous pas honte de vous partager si mal , en ne réservant pour vous que les restes d'une vie usée, et de ne donner à Ja vertu qu'un temps où l'on n'est propre à rien? C'est s'y prendre un peu tard, que d'attendre la (in de sa vie pour commencera bien vivre. Quelle plus grande folie que d'oublier que l'on peut mourir à toute heure , et de différer la réforme de ses mœurs à l'âge de cinquante à soixante ans , auquel si peu de gens parviennent ! Senoc. , De breviu vitœ ; traduct. de M. D. L. 13. M.
«l'avoir désobéi à ses lois. Nous nous représenterons avec des sentiments d'une véritable douleur notre ingratitude, nos offenses, notre rébellion; ces biens, ces honneurs que nous aurons acquis par des voies peu légitimes, ne serviront qu'à augmenter en nous le juste regret de les avoir achetés si cher. Nous ferons d'ailleurs tout ce que l'ordre exigera pour qu'il ne reste aucunes traces de nos iniquités; enfin nous solliciterons par nos larmes, par les soins que nous prendrons pour nous vaincre nous-mêmes (i), la tendresse d'un père toujours bon , toujours prêt à nous pardonner.
Dieu n'est pas comme les hommes dont la vaine délicatesse se 'tourne en dépit (2) et en indignation sans retour. Quand nous aurions manqué à Dieu cent et cent fois , revenons sincèrement , cessons de lui résister; aussitôt il nous tend les bras. C'est lui-même qui nous prévient par sa miséricorde , et qui met en nous le désir de retourner vers lui. Comment ne recevroit-il pas avec bonté un sentiment de notre cœur que sa bonté même y a formé ? Mais nous n'oublierons pas en même
(1) Srelerum si benè pœnitet,
Kradenda cupidinis Praui sunt elcnieniaj et tenerœ nimis Mentes asperioribus Firmandœ studiis.
HoR. , lib. m,oJ. 4.
(2) Véiiiv\on^OEuviesspint,,{xm\. I.
temps de nous soumettre aux décrets portés par sa justice. Jamais Dieu , je l'avoue , n'est à nos yeux plus digne d'admiration que dans sa clémence, qui l'élève au-dessus de nos injures, et qui fait grâce au pécheur. Cependant il est sûr que cette clémence même ne serviroit qu'à l'exposer au mépris, si l'exercice en absorboit toutes les autres perfections divines , si elle n'étoit en son tout que foiblesse et que caprice. La sagesse , la rectitude du souverain être exige-t-elle que le péché dont nous gémissons devant lui soit encore expié par quelque peine ? Concourons de notre part à un ordre si juste , et recevons avec un esprit humble et soumis celles qu'il plaira à Dieu de nous envoyer {ci-dess. , VII, 2).