‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantes (volume 2)Chapitre 24 sur 26 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

( ago ) Montrez , tant qu'il vous plaira, la vanité et le néant des créatures (i ) par les défauts qui leur sont propres; faites remarquer la brièveté et l'incertitude de la vie , l'inconstance de la fortune , l'infidélité des amis , l'illusion des grandes places , les amertumes qui y sont inévitables, le mécompte des plus belles espérances, le vide de tous les biens qu'on possède, la réalité de tous les maux qu'on souffre; toute cette morale, quelque vraie et quelque sensible qu'elle soit, sans une touche secrète de Dieu même, ne fait qu'effleurer le cœur ; elle ne passe point la superficie; le fond de l'homme n'en est point changé, il soupire da^se voir esclave de la vanité, et ne sort point de cet esclavage. Mais si le rayon de la liwnière divine l'éclairé intérieurement, il voit dans l'abîme du bien, qui est Dieu, l'abîme du néant et du mal , qui est la créature corrompue. Il rentre dans l'ordre, qui est d'aimer par-dessus tout celui qui est infiniment aimable ; il s'abandonne à Dieu, il se perd en lui , si j'ose m'exprimer ainsi , et tout lui profite alors, parce qu'il n'est rien qui ne tourne à bien pour ceux qui aimentJDieu. Concluons donc que notre plus grand soin doit être de nous adresser au père des lumières, pour lui demander celles qui nous manquent, et pour qu'elles opèrent en nous tous les effets qu'elles doivent y produire.

(i)Fëue!on , ÇEin'i'es spirituelles .y \om. ler.

3. 11 n*est point d'état où nous n'ayons beaucoup à faire pour acquérir les vertus qui nous manquent et pour nous corriger de nos défauts. Il se trouve presque toujours , ou dans notre tempérament , ou dans nos habitudes , ou dans le caractère de notre esprit, des dispositions secrètes dont nous avons tout à craindre ; nous désirons y nous projetons même de réformer cette vanité , cet orgueil qui nous rend insupportables à tous les hommes , cette humeur chagrine , ces emportements qui nous rendent malheureux, nous et ceux avec lesquels nous vivons , cette indolence qui est cause du dérangement de nos affaires et de la ruine de notre famille; enfin tous ces vices qui sont la source de presque tous nos maux : d'où vient donc que ces résolutions sont si infructueuses, et que, voulant prendre une conduite plus régulière selon Dieu et selon le monde, nous espérons toujours de le faire , et ne le faisons cependant jamais ?

C'est qu'il n'appartient, à bien dire, ni à notre propre force, ni à notre propre sagesse de nous corriger. Nous entreprenons de faire tout sans Dieu, et Dieu permet le plus souvent que nous n'exécutions rien de tout ce que nous avons résolu avec nous-mêmes sans lui. C'est en sa présence qu'il faudroit prendre des conseils praticables ; c'est avec Dieu qu'il faudroit concerter tous nos projets ,

puisque c'est lui qui peut seul les rendre possibles (i).

4 . Appliquons - nous de telle sorte à la prière , que nous y puisions la connoissance profonde de ce que nous sommes et de ce que nous devrions être : c'est là que nous découvrirons non-seulement le nombre et le mauvais effet de nos défauts ( car cette étude toute seule ne serviroit qu'à nous découra-

(i) II n'y a point d'homme qui puisse être bon , dit Sénéque, si Dieu même ne l'aide à être tel. Qui pourroit s'élever au-dessus de sa condition , sans le secours de cet être souverain ? C'est

lui seul qui nous inspire des vues grandes et sublimes

Lorsque vous verrez un homme inaccessible à la crainte, maître de ses passions , content dans l'adversité , tranquille au milien de la tempête, supérieur aux autres hommes par sa vertu, et presque égal aux dieux , u'aurez-vous pas du respect pour lui ? Et ne direz-vous pas qu'il y a là quelque chose de trop grand et de trop merveilleux , pour l'attribuer à une cause aussi foible que l'est une créature mortelle ? Le prodige , eu effet , vient de Dieu. Une ame élevée, qui règne sur elle-même, qui méprise tout ce qui est indigne d'elle , qui rit de nos craintes et de nos espérances frivoles, ne peut être mue que par les ressorts de la céleste puissance , et ne se soutient dans ce haut degré de perfection , qu'à l'aide du secours divin. Ep. 4i, traduct. de La Beaumelle. Bonus vir sine Deo neino est. An potestquis suprà J'orLunam , nisi ab illo adjutus, exsurgere? ILle dat consilia mag-

nifica et erecta , animum excelLenlein , moderalum , omnia

tanquam minora transeuntem , quidtfuid liniemus, optamusque ridentem , cœlestis potentia agitât ; non potest res tanta sine adminiculo numinis stare.

( >93 ) ger), mais encore toutes les vertus auxquelles nous sommes appelés, et les moyens de les pratiquer; c'est là qu'éclairés de cette lumière si douce et si pure qui console les âmes humbles , nous comprendrons que tout est possible à quiconque est bien convaincu qu'on ne peut rien sans Dieu.

5 . Le besoin où nous sommes que Dieu bénisse nos travaux , qu'il nous accorde le succès que nous attendons de sa providence, qu'il éloigne de nous de certains maux , est encore un puissant motif pour nous engager à puier. En vain une femme sage et vertueuse gémira-t-elle de se voir sous l'autorité d'un mari , qui , méprisant la foi qu'il lui a donnée , dissipe follement ses biens , abandonne leurs enfants communs, et vit indignement luimême sous les lois d*une étrangère; en vain ce père infortuné soupire en voyant ses enfants libei'tins et dénaturés , qui consument par avance l'héritage qu'il leur avoit amassé par tant de veilles, et qui , plongés dans l'oubli de Dieu et de toute vertu , lui causent tous les jours une douleur mortelle par leur conduite honteuse et dissolue: tous les remèdes humains sont trop foibles contre de tels maux.

Il faut avoir recours à celui qui seul est capable de guérir les cœurs ; et quoiqu'il s'agisse de l'intérêt de sa gloire dans la conversion de ses créatures, il veut néanmoins , et il est de sa grandeur de vouloir que nous lui demandions sa propre gloire", et

( ^94 ) que l'accomplissement de sa volonté soit l'objet de nos vœux et de nos soupirs ( i ) .

6. Ne croyons pas^ au reste, qu'il faille prononcer une longue suite de paroles , et se donner beaucoup de contention pour prier Dieu (2). Être en prière , c'est lui demander que sa volonté se fasse, c'est former quelque bon désir, c'est élever son cœur à Dieu , c'est soupirer après les biens qu'il nous promet , c'est gémir à la vue de nos misères et des dangers où nous sommes de lui déplaire et de violer saloir Or cette prière ne demande ni science ni méthode^ ni raisonnements ;

(i) L'efficacité de la prière ne déroge point à la toute-puissance divine. Les dieux ont voulu que certaines grâces nous fussent accordées en conséquence de nos demandes ; ces effets , loin d'être contraires au décret éternel , en sont la suite et l'accomplissement. Mais , direz-vous , telle chose arrivera infailliblement ou n'arrivera pas : si les dieux ont déterminé qu'elle arrivera , nos vœux ne sauroient l'empêcher ; si le décret porte qu'elle ne doit pas arriver, nos vœux ne lui procurent pas l'existence. Le dilemme n'est pas concluant ; parce que , entre ces deux propositions , telle chose arrivera ou n'arrivera pas, il y a un milieu, qui est la proposition conditionnelle, telle chose iirrivera si vous invoquez les dieux. Sénec, liv. II , Quœst. nat., chap. xxxvii , traduct. de L. B.

(a) Ne regardez point Dieu comme un maître qu'on n'aborde qu'en se composant avec cérémonie et embarras ; il n'a que faire de vos protestations étudiées avec effort. La liberté et la familiarité de l'amour ne diminueront jamais le vrai respect et l'obéissance. Œuvres philosoph. , S"* lettre , ehap. vi.

( 2 9-^' ) ce ne doit point être uu irayail de la tête, il ne faut qu'un instant de notre temps et un bon mouvement de notre cœur. On peut même prier sans aucune pensée distincte , il ne faut qKcun retour du cœur d'un moment , encore ce moment peut-il le plus souvent être employé à quelqu'autre chose; Dieu nous permet de le partager, pour le besoin , entre lui et les créatures. Oui , dans ce moment occupez-vous selon vos emplois : il suffit que vous offriez à Dieu, ou que vous fassiez avec une intention générale de le glorifier , les choses les plus communes que vous vous êtes engagé à faire. Qu'il est facile de prier, pour quiconque sait que la meilleure de toutes les prières est d'agir avec une intention pure , en se renouvelant souvent dans le désir de faire tout sclonDieu, et dans l'ordre où Dieu l'exige! 7. Je ne veux pas dire cependant qu'il n'y ait aussi des instants d'un recueillement plus parfait, et que nous ne devrons même former des demandes plus expresses de toutes les choses que nous avons lieu de désirer. Tout ce qui est véritablement propre à nous fixer davantage sur les dilTérents objets que suppose ou que renferme l'idée de la prière, ne peut qu'être très conforme à ce que nous dicte la raison. Il y a d'ailleurs des circonstances qui semblent plus que toute autre nous inviter à prier (1). L'astre du jour vient-il nous

(1) Pline, en parlant de Tusage où étoieiit les Romains de

( 296 ) rendre sa lumière et nous inviter à en profiter? quoi de plus naturel que d'élever nos premiers regards vers celui à qui nous nous devons tout entiers, de lui demSlider qu'il bénisse ce jour que nous allons passer, qu'il fasse servir toutes nos actions à sa gloire, et qu'il nous donne les secours dont nous aurons besoin au milieu de nos travaux ? La nuit vient-elle au contraire nous plonger dans les bras du sommeil , et nous faire goûter les douceurs du repos ? quoi déplus juste, en rendant grâces au souverain être des moments qu'il a bien voulu nous donner , que de lui demander encore que le repos que nous allons prendre ne soit troublé par rien de funeste,etque, par ses soins bienfaisants, il veille pour nous ?

Quels que soient , au reste , les objets dont nous nous occuperons dans la prière, quel que soit même le temps que nous y pourrons donner sans nuire en aucune manière à d'autres fonctions qui soient plus dans l'ordre de nos devoirs, n'oublions pas d'y apporter toutes lés dispositions qui peuvent rendre nos demandes agréables à celui auquel elles s'adressent, et salutaires pour celui qui les fait.

commencer la plupart de leurs actions par invoquer les dieux , en donne pour raison qu'ils pcnsoient que les hommes ne pouvoient rien entreprendre de bien, rien qui eût été déterminé avec sagesse , sans le secours des dieux immortels , et sans leur avoir rendu hommage pour l'obtenir. In Paneg.

8. Nous devons prier avec attention : Dieu écoute la voix de notre cœur et non pas celle qui n'est formée que par notre bouche. A qui devonsnous parler avec réflexion, si ce n'est à Dieu? Peutil moins demander de nous que de vouloir que nous pensions à ce que nous lui disons , et osonsnous bien espérer qu'il daigne nous écouter, si nous refusons de nous écouter nous-mêmes ? A voir une infinité de gens dans les moments qu'ils semblent consacrer plus particulièrement à cette action , qui croiroit qu'ils ont intention de prier et d'adoi'er Dieu ?

9. 11 faut demander avec confiance : rien de plus capable de nous rendre Dieu favorable que notre confiance en sa bonté {ci-dess., VI). Peut-il rejeter ceux qui ont mis en lui toute leur espérance ? C'est lui , en quelque sorte , qui prie et qui gémit en moi , je n'ai garde de croire qu'il j)uisse être sourd aux cris et aux gémissements qu'il y forme. Il ne nous donne lui-même le désir de lui demander ses grâces , qu'afin de les répandre sur nous avec abondance; pouvons -nous craindre qu'il nous les refuse , dès que nous lui ferons cette demande qu'il attend ? Cependant ne sommes-nous pas forcés d'en convenir? cette confiance filiale qu'un si bon père exige de nous , manque presque à toutes nos prières : la prière n'est notre ressource qu'après que toutes les autres nous oiît manqué.

Si nous sondons bien notre cœur, nous trouve-

( =«9« ) rons que nous demandons à Dieu les secours donl nous avons besoin , comme si nous n'en avions jamais reçu aucuns de lui , et qu'un certain fonds d'infidélité secrète et injurieuse à la bonté de Dieu, nous rend indignes d'en recevoir des marques.

Au reste, s'il diffère quelquefois de nous •accorder ce qiie nos vœux en attendent; s'il semble même nous le refuser, notre confiance doit-elle en être altérée ? Dieu a ses voies , et si sa sagesse permettoit que dans cette vie nous pussions les sonder tout entières, nous y découvririons bientôt qu'il fait encore plus pour nous, que nous-mêmes n'avions désiré qu'il fît. Souvenons-nous toujours de cette sage maxime : ne jugez jamais de Dieu par les événements, jugez plutôt des événements par l'idée que vous devez avoir de Dieu.

lo. Il faut joindre l'humilité à la confiance {cidess., 1 ). Ne comptons point sur nos propres forces , pour faire ce que nous désirons , parce que nos forces ne peuvent se trouver que dans celui dont nous tenons tout. Ne nous élevons point audedans de nous-mêmes. C'est la préparation de notre cœur qui engage Dieu à nous écouter. Cette préparation doit être sans doute un abaissement intérieur, un aveu sincère de notre néant, à la vue des grandeurs de Dieu. C'est ce cœur contrit et humilié que Dieu ne méprise jamais ; quelque effort au contraire que le superbe fasse ]>our fléchir

( 299 ) Dieu, Dieu, qui voit son injustice, résiste au superbe. Comprenons, s'ilsepeut, toute l'étendue de notre foiblesse et toute notre indigence; c'est notre seul titre pour obtenir.

On voit une infinité de pecsonnes qui, parce qu'elles s'adonnent à de bonnes œuvres , disent à Dieu dans leur cœur : Seigneur, je ne suis pas comme le reste des hommes. Elles s'imaginent être des âmes privilégiées ; elles se complaisent vainement dans la haute idée qu'elles se forment d'ellesmêmes ; elles prétendent que c'est à elles seules de pénétrer les mystères du royaume de Dieu; elles s'en font une science et une langue chimérique; elles croient que tout est permis à leur zèle , et ne craignent rien de ce qu'il faut craindre. Leur genre de vie régulier en apparence ne sert alors qu'à favoriser leur vanité; hors de là elles sont impatientes , indociles, inquiètes, indiscrètes, délicates et susceptibles. Capables de se gêner pour faire des actions d'éclat qu'aucune loi ne leur prescrit , elles sont incapables de se mortifier et de se contraindre pour remplir leur devoir. En un mot, en allant à la prière avec ce fonds d'orgueil et de présomption , elles n'en rapportent qu'un esprit gâté, plein d'illusion sur elles-mêmes, et presque incurable.

Malheur à ceux qui prient de la sorte! Malheur à nous si nos prières ne nous rendent plus humbles, plus soumis, plus vigilants sur nos défauts.

( 3oo )

plus disposés à vivre<îans une dépendance conforme à noire état, et surtout plus charitable, envers les hommes.

1 1 . Il faut que nous priions avec amour {cî-dcss., Y ) . C'est par l'amour qu'on demande , qu'on cherche , qu'on frappe , qu'on trouve et qu'on demeure ferme dans ce qu'on a trouvé. Vous cesserez de prier Dieu dès que vous cesserez de l'aimer et d'avoir soif de sa justice. Le refroidissement de la charité est le silence de notre cœur à l'égard de Dieu. Sans elle vous pourrez prononcer des prières , mais vous ne prierez pas véritablement si vous ne le faites que par coutume , si vous n'honorez Dieu que des lèvres , pendant que votre cœur est éloigné de lui , si vous ne sentez point en vous d'affection et d'empressement pour le succès de vos prières ; si vous demeurez toujours dans une froideur mortelle en approchant de ce Dieu qui est un feu consumant ; si vous n'excitez point en vous le zèle de sa gloire , la haine du péché , l'amour de votre propre perfection, n'attendez pas que des prières si languissantes puissent être efficaces.

12. Nous devons prier avec persévérance. Le cœur parfait est celui qui ne se lasse point de chercher Dieu : on ne peut mériter d'obtenir dans la prière les biens que l'on désire , si on ne les cherche avec l'assiduité et la patience que de si grands biens méritent.

Faut-il s'étonner si Dieu nous laisse si souvent

i 3oi ) dans des états d'obscurité, de dégoût et de tentalion? Les épreuves purifient les âmes humbles, elles servent aux âmes infidèles à expier leurs fautes, elles confondent celles qui veulent flatter dans l'oraison même leur lâcheté et leur orgueil.

Si une ame innocente souflroit ces épreuves, elle devroit s'humilier, adorer les desseins de Dieu sur elle , redoubler ses prières et sa ferveur. Comment des personnes qui ont à se reprocher tous les jours des infidélités continuelles , oseront-elles se plaindre que Dieu refuse de leur faire sentir sa présence?

Cent fois ne nous a-t-il pas recherchés dans nos égarements? Cent fois, ingrats que nous sommes, n'avons-nous pas été sourds à sa voix et insensibles à ses bontés? S'il veut enfin que nous le prévenions, s'il nous réduit à acheter par notre patience les faveurs qu'il nous prodiguoit autrefois, et dont nous ignorions le prix , est-ce donc à nous d'en murmurer. S'il nous soustrait les grâces sensibles, reconnoissons sa justice , humilions-nous devant lui , prions sans cesse. C'est cette humble persévérance qui l'apaisera ; Dieu est présent , lors même qu'il paroît éloigné de nous , et il ne difl^re , lui qui est le Dieu de toute consolation , à adoucir toutes nos peines, que pour ne point fonder l'ouvrage de notre perfection sur une volonté foible, impatiente, et attachée uniquement aux choses sensibles.

i3. Enfin, il faut prier avec une intention droite et pure. Ne mêlons point dans nos demandes les

( 3oa) choses vaines avec les véritables. Ne prétendons pas rendre Dieu le pro lecteur de notre amour-propre et de notre ambition (i). Nous recourons à Dieu, afin qu'il satisfasse nos passions ; craignons que pour nous punir il ne nous accorde ce qu'il est dangereux que nous n'obtenions. N'allons donc pas lui présenter des vœux indécents , des désirs mal réglés , et des prières indiscrètes; qu'il ne s'y trouve rien d'indigne de celui auquel nous les adressons (2). Imitons miême un ancien poète quiadressoit à Dieu cette belle prière. « Dieu bon, accordez-nous les « choses qui nous sont avantageuses , soit que nous « vous les demandions , soit que nous ne vous les f demandions pas; éloignez de nous celles qui

( I ) Vivez avec les hommes , dit Sénèque , comme si Dieu vous voyoit ; parlez avec Dieu comme si les hommes vous ententloient. Combien grande est la folie des hommes ! Ils adressent à Dieu des vœux qu'ils doivent rougir de former. Sic vive cunthominibus tanquàm Deus videat ; sic loquere cum Deo tanquàm homines audianU....... Quanta dementia est hominum! Turpis-

tima votadiis insusurrant. £p. 10.

(2) il faut prier les dieux de nous accorder ce qui nous est utile, et d'éloigner ce qui peut nous nuire; de remplir les espérances qu'ils nous donnent , et de ne pas effectuer les menaces qu'ils nous font. Peut-être qu'autrefois nous leur avons adressé des prières indécentes ; changeons d'idées et de méthode. Demandons-leur un cœur droit , un esprit sensé , et la santé du corps. Craindrez-vous de les importuner par de semblables vœux ? Cette crainte est mal fondée ; dès que vos prières n'ont rien pour objet qui puisse préjudicier à votre prochain. Sénec, lib. H, Quœst. nul. , et Ep, 10 , traduet. de L, 6,

( 3o3 ) « nous sont nuisibles , quand bien même nous vous " les demanderions (i). » Pour tout dire en un mot , désirons que Dieu lui-même nous enseigne à prier.

Seigneur , je ne sais ce que je dois vous demander (2) ; vous seul savez ce qu'il nous faut , vous m'aimez mieux que je ne sais m'aimer moi-même. O père ! donnez à votre enfant ce qu'il ne sait pas lui-même demander. Je me présente seulement à vous , je vous ouvre mon cœur. Voyez mes besoins que je ne connois pas; voyez , et faites selon votre miséricorde; frappez ou guérissez, accablez ou relevez-moi, j'adore toutes vos volontés sans les connoître ; je me tais , je me sacrifie , je m'abandonne. Plus d'autres désirs que ceux d'accomplir votre volonté. Apprenez-moi à prier, priez vous-même en moi.

III. 1. Après tout ce que nous venons de dire, on peut demander encore s'il est convenable que les hommes s'unissent entre eux par des signes extérieurs, au moyen desquels ils se communiquent

(i ) Jupiter bonc, res (jui.Jem bonas , swe precemur, si\'e non precemur, nobis concède; res vem noxias , eliam si illus postulemus , à nobis arce. C'est aussi ce que dit JiiTenal :

PtrmitItM iptU txpendttê itumiiiiha ifuid Cimvtniat nvhi$ , rtbunjue iit utile tiottri». Sam pro jucundiê aptitsima quœ^uë dabunt dî. Carier eit ittiê homo , quant tibi.

In. Haï. 10 , 347 *t tcq.

(i) Fénelon, Œuvres spiril. ^ lom. II.

les sentiments dont ils seront remplis pour le souverain être , et ils concourent tous ensemble à Vho~ norer {déf. i3).

Mais la nature semble en quelque sorte nous instruire à cet égard (/ïV. IV, ch. xi , 5^ princ). Le fcœur ne peut être bien rempli de quelque afTection que ce soit , qu'il ne se répande au-dehors , et que les facultés mêmes de notre corps, par son union étroite avec l'ame , ne se réunissent pour seconder ses transports : tantôt mes mains s'entrelacent et s'élèvent vers le Ciel pour implorer son secours , tantôt mes yeux se baissent vers la terre et mon front semble s'incliner de lui-même lorsque j'adore la grandeur du souverain être; ma bouche exprime naturellement et sans effort les sentiments qui m'animent, elle se plaît à les publier, et s'il est vrai que j'aime, il me seroit impossible de taire mon amour. De même encore, si je suis vivement frappé de la majesté du créateur, je ne saurois en parler que mon respect ne se peigne sur mon visage et dans mes discours.

La raison ne sauroit trop prendre soin de régler et de retenir dans de justes bornes ces mouvements et ces actes extérieurs : car à quels excès la superstition ne se porte-t-elle pas ? Mais , bien loin de désapprouver en lui-même cet accord de toutes nos facultés, elle nous fait sentir que nous ne saurions trop les employer à glorifier celui dont nous les t(;nons, à rendre hommage à ce monarque souverain

dont l'empire s'étend également sur toutes les parties de nous-mêmes ( i ).

Si un roi mortel ou un simple père de famille s'attire par sa sagesse l'estime et ]a confiance de tous ses enfants (2) , on ne voit à toute heure que les hommages qui lui sont rendus. Il ne faut pas demander où est son culte , ni sijpn lui en doit un. Tout ce qu'on fait pour l'honorer , pour lui obéir, et pour reconnoître ses grâces , est un culte continuel qui saute aux yeux. Que seroit-ce donc si les hommes étoient tous remplis de l'amour de leur créateur ?

2 . Il ne sufEt pas de connoître (3) Dieu , il faut faire en sorte, pour procurer sa gloire autant qu'il est en nous , que les autres hommes le connoissent, qu'aucun d'eux, s'il est possible, n'ait le malheur de l'ignorer, de l'oublier (/iV. III , c. x , princ. 22).

Enfin, Dieu a formé les hommes pour s'unir entre eux, s'aimer et se secourir mutuellement [liv. IV, c. XI, S« princ), comme les enfants d'une

(i) Je roe souviens, dit Voltaire , que dans plusieurs conférences que j'eus en 1726 avec le docteur Clarke, jamais ce philosophe ne prononçoit le nom de Dieu qu'avec un air de recueillement et de respect très remarquable. Je lui avouai l'impression que cela faisoit sur moi , et il me dit que c'ëtoit de Newton qu'il avoit pris insensiblement cette coutume, laquelle doitt^trecn efFet celle de tous les hommes. Meta f^hj-sù/uc ,, c. ler.

(a) Fénelon , OEuurei philosoph. , tom. II , Lettre am».

(3) Ibid. , Lettre S»'.

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