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même famille, qui ont un père commun; chacun d'eux ne doit donc jamais manquer de dire à ceux qui naissent de lui : Connaissez le Seigneur, qui est votre père. Ces enfants d'un dieu souverainement bon doivent publier ses bienfaits , chanter ses louanges, l'annoncer à ceux qui l'ignorent, en rappeler le souvenir ^ ceux qui l'oublient, s'instruire, s'édifier , s'aimer les uns les autres pour aimer et servir leur père commun. Que seroit-ce si cette famille étoit en société sur tout le reste, sans yêtre pour le culte d'un si bon père (i)?
(i) Si la piété est une vertu , dit l'auteur des Mœurs , il est utile qu'elle règne dans tous les cœurs. Qu'on me passe la première de ces deux propositions comnjc indubitable , l'autre en est une suite nécessaire. Or il n'est rien qui contribue plus efficacement au règne de la vertu que l'exemple ; les leçons y feroient beaucoup moins. C'est donc un bien pour chacun de nous, d'avoir sous les yeux des modèles attrayants de piété. Or ces modèles ne peuvent être tracés que par des actes extérieurs de religion. Inutilement par rapport à moi , un ce mes concitoyens est-il pénétré d'amour, de respect et de soumission pour Dieu , s'il ne le fait pas connoître par quelques démonstrations sensibles qui m'en avertissent Qu'il me donne,
de quelque manière que ce soit, des marques non suspectes de son goût pour la vérité , de sa résignation aux ordres de la providence , d'un amour affectueux pour son Dieu ; qu'il l'adore , le loue, et le glorifie en public : il a fait alors des actes solennels de religion, il a satisfait au culte extérieur , son exemple a opéré sur moi , je me sens piqué d'un sainte émulation que les plus beaux morceaux de morale n'auroient pas été capables de produire.
J'avoue que ce qui constitue proprement la piété ne consiste dans aucune cérémonie extérieure; mais les sentiments intérieurs qui en forment toute l'essence ne peuvent être sincères . que dès lors ils ne soient mis en commun, si j'ose m^ex primer ainsi, mr des signes certains et sensibles.
Aussi voyons-nous que tous les peuples qui ont adoré quelque divinité ont attaché à leur culte quelques démonstrations extérieures; dès que l'intérieur y est, il faut que l'estérieur l'exprime et le communique dans toute la société.
3. De plus , les liommes foibles et légers ont souvent besoin de signes sensibles pour se rappeler à eux-mêmes la présence de ce Dieu invisible qu'ils doivent aimer , et pour s'exciter mutuellement à le prier , à le louer , à espérer en lui. Ces signes ont pu être institués avec «ne certaine majesté, afind'imprimer , autant qu'il est possible , dans des esprits souvent peu éclairés, grossiers et inattentifs, une foible idée de la grandeur du souverain être. La plupart des hommes, dominés parleur imagination volage , et entraînés parleurs passions, ont un pressant besoin que la majesté de ces signes, institués pour le culte commun de la Divinité, frappe et saisisse leur imagination, afin que toutes leurs passions soient ralenties et suspendues.
D'un autre côté aussi, il faut des cérémonies (i),
f I \ F<?nplon . iM-Ure ame.
non qui amusent , et où l'on prenne le change , mais qui aident à nous recueillir et à rappeler le souvenir des grâces de Dieu.
4. Au reste, qu'on brûle de l'encens [ihid.) , qu'on couvre les autels de fleurs, ou qu'on offre les fruits de la terre, qu'importe, pourvu que les hommes aient des signes par lesquels ils marquent leur amour pour Dieu. Tous les biens delà nature sont ses dons ; on lui rend ce qu'on en a reçu, pour confesser qu'on le tient de lui.
Ce qu'il y a de plus important, c'est de bien apprendre aux hommes à ne pas attacher à ces signes plus de force qu'ils n'en ont en effet , à ne pas regarder comme l'essentiel du véritable culte, ce qui n'en est que l'accessoire, et à ne pas se dispenser des devoirs les j)lus légitimes, sous prétexte .qu'on a satisfait à tout en chantant des hymnes et en se prosternant au pied des autels (1). Ne pas
( 1 } Alque hoc scelesti in animum inducunt suum , Jovent se placare passe donis , hostiis ; Et operain. et sumplum peixlunt , etc.
Pladt. , Rudent. prolog., vers. 10 etscq.
Que les impies , dit encore Cicéron , ne prétendent pas appaiser les dieux par des présents. Qu'ils écoutent Platon, qui leur défond de douter dans quelle disposition les dieux seront à leur égard, jniisqu'il n'y a aucun liomme de bien qui veuille accepter les dons des méchants. Voy. aussi Pline , In Paneg., et Platon, Des Lois, liv. X. Ceux-là sont impies envers les dieux , dit ce philosophe, qui nient leur existence, ou qui l'ac-
( 3o9 ) rendre à Dieu le culte public qu'on lui doit, c'est sans doute une omission d'un très dangereux exemple; mais abuser de ce culte même pour s'autoriser dans ses désordres , c'est un excès dont on ne peut peindre l'horreur.
Sans notre obéissance et notre amour, qu'est-ce pour vous, 6 mon Dieu (i), que nos parfums et notre encens, sinon une vile fumée indigne de s'élever jusqu'à vous ? Vous n'avez besoin ni de la graisse , ni du sang des victimes que vous ofî'rent les hommes; leurs plus riches offrandes sont trop pauvres pour vous et sont bien plus à vous qu'à eux. Leurs louanges mêmes ne sont qu'un langage menteur, s'ils ne vous adorent point en esprit et en vérité. On ne peut vous servir qu'en vous aimant. Les signes extérieurs sont bons, quand le cœur les fait faire, mais votre culte essentiel n'est qu'amour, et votre royaume est tout entier au-dedans de nous. O amour ! vous aimer, c'est tout, c'est là tout l'homme; tout le reste n'est point lui, et n'en est que l'ombre.
5. Si en réunissant un certain nombre de signes pour en former le cul le extérieur, il en est quelques-uns parmi eux qui exigent de notre part __^^^^^^^^^ ^ s
cordent, en soutenant qu'ils ne se mêlent point, dos choses (rici-bas, ou enliii qui pensent qu'un les upaisc aisément par <les sacrifices : trois opinions t-gdletneut pernicieuses, (i) Péncton , Lettre 3n>e.
une attention particulière , ce sont ceux qui peuvent entretenir parmi les hommes l'union des cœurs et la pratique des vertus. Portez dans les temples des dons moins éclatants (i) , épargnezvous la dépense de ces oi'nements somptueux où vos armes étalées avec faste annoncent votre orgueil plutôt que votre piété; mais que l'onreconnoisse que vous aimez Dieu par le soin que vous jjrenez de soulager ceux qui sont dans l'indigence , de consoler les malheureux et de vous abaisser jusqu'à ceux que leur condition rend vos inférieurs, mais dont la nature a fait des hommes comme vous.
Après avoir offert à Dieu un cœur pur et inno-
(i) Ce n'est pas dans les victimes , dit très bien PliAe , quelque abondantes qu'elles soient , quelque éclat que puisse leur donne l'or qui les couvre, que consiste l'honneur de Dieu, mais dans la volonté droite et pure de ceux qui l'honorent.
Tout le monde cohnoit assez ces beaux vers de la deuxième satire de Perse, où il dit que la première offrande à faire aux dieux est celle d'un cœur pur.
Quin damut id luperii , de magna quoi dar» lance Non potsit magni Messalœ tippa propago : Compotitum jut , fatque animo , tanctotque rect»iu$ Menti» f et ineoctum generoso pectus honctlo. Bac , oedo , admoteant templit, et farr» tilato.
Horace dit sur le même sujet :
Immunii aram si tetigit manu» , yon ifumptuota htnndior hoetia .
Moltihil avermt pénale»
Farre pin , «( »atieiile iniri.
cenl (i), oirrons-lui, comme une partie du culte extérieur , les prémices et la dîme des biens qu'il nous donne: combien de pauvres qui sont tout prêts à recueillir pour lui cette offrande ?
6. A ce même culte on peut rapporter le serment qui, de tout temps et parmi tous les peuples, a été regardé comme une cbose sacrée et inviolable (2).
Le serment est un acte extérieur par lequel on prend Dieu à témoin , et l'on déclare que l'on renonce à sa miséricorde , et que l'on se soumet aux effets de sa vengeance , si l'on ne dit pas la vérité , ou s'il arrive que l'on manque à l'engagement que l'on contracte.
Il est évident que cet acte ne renferme rien en soi que de très propre à glorifier le souverain être, lorsque nous en faisons un tel usage , que par là nous attestions hautement et d'une manière
(1) La pureté du cœur nous garantit la faveur des dieux; qtiand on est content de soi-même, on ne craint pas leur disi^râce. Propitios omîtes deos habet qui bonain menteni habel; hos liabet placalos et/aventes , quisquis sibi se propiliauit. Sénec. , Kp, iio.
(2) Les Egyptiens punissoient de mort le» parjures, comme coupables des deux plus grands crimes : l'un d'avoir viole le respect qu'on doit à la Divinité , l'autre d'avoir manqu<^ à l'cnga- •îcment le plus sacrt' et le plus inviolable qu'il y ait parmi les Immiiies. Diod. Sic. , lib. I , cap. lxxvh.
contante , l'idée que nous avons de sa providence, et les dispositionsoù nous sommes à son égard.
Le but et l'usage .du serment consiste principalement en ce qu'il a été établi (i) afin que ceux, sur qui la crainte des hommes pourroit ne pas faire assez d'impression, soit à cause qu'ils sont en état de braver ou d'éluder leurs forces , soit parce qu'ils peuvent se flatter d'échapper bientôt après à leur connoissance et à leur poursuite, fussent j)lus étroitement engagés, ou à dire la vérité lorsqu'il s'agit de s'assurer d'un fait qui ne sauroit être mieux éclairci, ni par une voie plus commode , ou à tenir leur papole , et à remplir leurs engagements par la crainte d'une Divinité qui voit tout, qui peut tout, et à la vengeance de qui il se soumettent eux-mêmes, s'ils se trouvent qu'ils mentent ou qu'ils faussent leur promesse.de propos délibéré.
Ce n'est pas néanmoins que les hommes ne doivent craindre la justice du souverain juge, lors même que le serment n'est pas venu donner un nouveau poids à leurs paroles. Mais il semble que lorsque quelqu'un a pris Dieu pour garant , et que par cet acte, il paroît appeler sur lui tous les maux en cas de mensonge et de perfidie , il résulte
(i) Pufleodotf , suv les Devoirs de l'homme et du citoyen, \'\v. I , cbap. XI.
(le là en sa faveur une forte présomption fondée sur ce qu'on ne croit pas aisément qu'une personne soit assez impie pour oser braver ainsi la Divinité, et provoquer sa vengeance (i).
Au reste on ne peut qu'approuver la maxime d'un ancien philosophe (2), qui disoit à ses disciples de ne jurer que le moins qu'ils pourroient, mais de tenir inviolablement ce à quoi ils se seroient engagés avec serment. En effet, l'expérience nous apprend que des serments trop fréquents , et faits pour des choses légères, sont bien plus propres À diminuer le respect dû. à la divine majesté, qu'à l'augmenter. On s'accoutume bientôt à les regarder comme des actes indifférents, en sorte qu'ils n'excitent plus dans nous les mêmes sentiments , ni la même attention. D'ailleurs l'honnête homme
(i) Sophocle dit que quand on jure , on est plus attentif à ce qu'on fait , et plus soigneux de tenir sa parole , pour éviter deux grands maux qu'on attircroit en se parjurant : l'indignation de ses amis, et la colère des dieux (Voy. dans Stobée, FLorileg. , tit. 27 ). .Selon Cicéron , les Romains n'ont pas connu de lien plus fort que le serment , pour empêcher les hommes de maiaqiier à leur parole. NuUum enim vinculum ad astnngendam fidem jurejurando majora arclius esse voluerunl. [De Offictis , lib. III ). De là vient qu'on a toujours cru que les parjures dévoient s'atlcndse à quelque grande punition. Le serment, dit Hésiode , attire aux hommes beaucoup de maux lorsqu'ils se parjurent volontairement. Thëogon. , vers. 281, aSa. Voy. Grotius, Droit de la guerre , etc. , liv. II, chap. xiii, § i, n» i et a.
{2) Pytliagnr, , apud Dind. Sicil.
( 3i4 ) reconnu pour tel, doit aimer assez la vérité pour désirer qu'oti l'en croie sur sa parole.
Le serment devient encore plus injurieux à la Divinité, lorsqu'il est téméraire, et que nous nous engageons à faire des choses que nous pouvons prévoir qui nous seront absolument ou moralement impossibles; à plus forte raison devons-nous tirer la même conséquence , lorsqu'il a pour objet des clioses illicites; car c'est prétendre en quelque manière que Dieu serve de caution à la transgression de ses propres lois.
Il ne reste dans tous ces cas d'autre parti à prendre que de se repentir de sa témérité , en continuant à remplir les véritables obligations que la raison et le souverain être nous imposent.
Il faut donc, avant de se lier par un serment (i), savoir avec la dernière certitude, que l'action ou l'omission à laquelle on s'engage est permise ou innocente ; il faut même examiner si elle ne nous jettera pas dans quelque danger tant soit peu considérable d'offenser Dieu et de violer sa loi : il faut voir si c'est une chose qui dépend de nous ; et il faut considérer enfin s'il y a nécessité de jurer (cidess. , c. III, VIII, 6).
Ce que nous venons de dire du serment peut suppléer à ce que nous avons omis par rapport au vœu ,
(i) Barbeyrac sur Pufrcnclorf , Dinit delà nature et des gens , liv. IV, cliap. Il, § ig, iiot. ire.
( 3.5 ) dont je ne nierai pas que les motifs ne puissentêlre louables ; et tel est par exemple le cas où l'on cherche à rendre ses résolutions plus fermes , et à prendre de nouvelles forces en s'engageant envers Dieu, d'une manière expresse, à former certains actes de vertu, auxquels on auroit pu ne pas se regarder comme astreint sans cela. Mais reconnoissons en même temps que le vœu est presque toujours dangei'eux dans la pratique, et que cette considération suffise au moins pour que nous n'en formions jamais sans y apporter l'attention la plus réfléchie , et des lumièi*es suffisantes pour n'être jamais dans le cas de nous en repentir. D'un autre côté aussi, comme Dieu ne reçoit pas un engagement contraire à nos devoirs , si la chose à laquelle nous avons prétendu nous obliger ne s'accorde point avec ce que nous devions faire , si elle blesse les droits de quelqu'autre personne que ce soit , ne prétendons pas honorer Dieu en accomplissant un vœu qui ne serviroit qu'à éluder ses lois ( Uv. IV, C xi , 1 7* et ^' princ. ).
Ceci nous conduit à une dernière remarque encore plus importante , et d'un usage beaucoup plus étendu.
7 . S'il est quelque culte qui suppose des dogmes contraires à ceux de la loi naturelle , nous ne saurions douter que l'êti'e infiniment sage ne le réprouve, puisqu'il ne pourroit l'autoriser sans se coulrediic lui-même, el sans déliuiie toute lu
( 3i6 ) force des lois qu'il nous impose (/iV. IV, c. x, princ. 16). Il détestoll sans doute les abominables expiations de ces aveugles idolâtres qui lui égorgeoient des victimes humaines , pour apaiser sa colère , et comptoient effacer leurs propres crimes par l'effusion du sang innocent.
Rien ne doit être capable de nous faire acquiescer à ces pratiques encore plus impies que superstitieuses.
L'unité du souverain être et ses attributs sont-ils outragés parle culte public ? ne croyons pas obéir à Dieu en nous prêtant à ce qui le déshonore. Eclairons nos concitoyens , s'ils nous est libre de le faire^ fuyons-les si, sans écouter nos discours, ils veulent nous contraindre de les imiter ; et si nous ne pouvons les fuir, préférons, s'il le faut , le destin de Socrate au malheureux avantage d'avoir fait comme les autres.
Songeons que notre premier devoir {^ci-dess., I ) , est d'imiter autant qu'il est en nous les attributs de celui dont nous devons chercher la gloire ; que nous ne saurions lui ressembler ni le glorifier, si , au lieu d'être vrais comme lui , nous approuvons par un lâche déguisement, par une conduite fausse et trompeuse , ce que la raison , cette première loi qu'il nous a donnée condamne ouvertement : mais aussi soumettons sans réserve nos passions et leurs vains sophismes à ce qu'elle même nous force d'admettre, quelque grands que soient les
( 3.7 ) mystères qu'elle nous y laisse entrevoir (/iV. I, c. II, 4* et 5^ princ).
IV. 1. Par toutes les réflexions que je viens de faire, je suis enfin parvenu à reconnoître combien la religion, telle que je l'ai définie, est inste(déf. 1 4), raisonnable et réelle. Ce n'est point le préjugé qui m'engage à l'admettre : ce n'est ni la politique des législateurs, ni la crédulité des peuples qui l'ont fait uailre; elle est prise dans la nature même des choses, dans les attributs nécessaires du souverain être, dans leurs rapports avec la nature de l'homme et avec son état ici-bas.
2. Ce que la religion a d'admirable, c'est qu'elle ramène toutes choses à l'être qui a tout ci'éé ; elle nous rend intelligible l'union de l'esprit avec la matière. Sans cette union, l'esprit eût béni Dieu, l'eût remercié, l'eût adoré; mais la matière fût demeurée en quelque sorte , par rapport au créateur, inutile et muette : par cette union, l'homme devient l'ame et l'intelligence de toutes les créatures insensibles, il est, si j'ose le dire, leur voix et leur député. Il est chargé seul de remplir dans toute son étendue la fin que Dieu s'est proposée dans la ci'éation de l'univers. Si dans ce monde où le souverain être nous a placés (c. ii , ix, 8), nous sommes en quelque manière la fin immédiate et le centre de tous les êtres corporels qui nous environnent, n'est-ce pas afin qu'ils retournent par nous à leur principe , comme ils en sont sortis par nous ?
( 3i8 ) 3. La religion est en même temps un frein qui contient la plus grande partie des hommes dans leur devoir; elle arrête, elle réprime la violence de leurs passions ; ou du moins elle sert à en modérer les effets. Ce n'est point elle , c'est notre aveuglement , c'est notre penchant à abuser de tous les biens, qui, sous l'apparence du zèle, a fait valoir aux dépens du genre humain tant de maximes barbares. Mais enfin , quelque défigurée par l'erreur qu'ait été en effet la religion naturelle, que seroit-ce, néanmoins, s'il n'en étoit resté aucunes traces parmi nous? Qu'un autre Bayle entreprenne, s'il se peut, déformer une république d'athées , elle ne sera pas toute composée de ces athées d'élite (i) qui , indépendamment de toute religion , semblent avoir assez de leur raison pour soutenir en eux les qualités du citoyen ; elle sera formée presque toute de ces hommes que nous voyons et que nous connoissons , c'est-à-dire de gens pris dans la masse du genre humain , infectés des vices qui régnent dans le monde , et qui ayant un frein de moins pour les retenir, et un frein très puissant , seront par conséquent beau coup plus disposés à donner dans toute sorte d'excès. C'est là sans doute la seule république d'athées qui soit possible dans l'état et dans les circonstances présentes, puisqu'on ne formera pas des hommes
(i) M. Formey, Mélanges pht'tosoph. , tom. I.
( 3i9 ) tout exprès pour la composer : or qu'on décide maintenant lequel des deux systèmes est préférable, ou celui d'un état d'où la crainte de Dieu et la pratique de la i*eligion sont bannies , ou celui d'un état où ces respectables barrières subsistent encore. Mais quoi ! l'un de ces états pourroit-il se soutenir avec quelque apparence de paix et de pros- ]>érité ? La crainte des peines temporelles suffiroit- <*lle pour y maintenir le bon ordre et l'exécution des lois? J.a mort, dit Puflendorir(i), étant la chose du monde la pi us à redouter pour ceux qui n'ont point de Dieu , ou du moins qui n'en craignent pas , on éprouveroit alors la vérité de cette maxime : Quiconque sait mourir ne saurait être forcé (2). Dès qu'on auroit assez de résolution pour braver la mort, onseroit capable de tout entreprendre contre le souverain même , et contre ses ministres. Que leur serviroit d'être environnés de gardes (3), puisque les sentiments de religion ne les défendroient en aucune manière contre les attaques de ceux-ci. Les citoyens ne cherclieroient d'ailleurs, pour la plupart , qu'à se faire du tort les uns aux autres. Comme dans les tribunaux humains on ne
(i) Devoirs de l'homme et du citoyen , liv. I , chap. iv, § 9. (.i) Cogi qui poiest , nescit niori.
Senec. , llcrc.Juv.) vers. l\i^.
(3) Pone seram , cohibe. Sed quis custodiel ipsos Custodes ?
Jov. , sat. 0, vers. 34Gct 34;.
prononce que sur les actes et sur les preuves qu'on a en main, tous les crimes dont on pourroit attendre quelque profit passeroient alors pour des tours d'adresse dont on devroit s'applaudir, toutes les fois qu'on pourroit les commettre sans témoins; il ne se trouveroit presque personne qui exerçât des actes de charité et de compassion , ou qui s'acquittât des devoirs de l'amitié, si ce n'est dans l'espérance certaine de quelque gloire, ou de quelque avantage qui devroit en revenir. Comme toute appréhension des châtiments du ciel étant alors bannie, personne ne pourroit compter sur la bonne foi d'autrui , chacun vivroit dans des inquiétudes perpétuelles, par la crainte et les soupçons de quelque trompei'ie ou de quelque insulte. Le mari et la femme, à la première brouillerie qui s'élèveroit entre eux , appréhenderoient de chaque côté le fer et le poison , et l'on en craindroit autant de ses enfants, de ses amis et de ses domestiques. En effet , comme sans la religion il n'y a point de conscience, ou que du moins on parvient bientôt à étouffer les reproches secrets de sa raison, il deviendroit encore plus diflScile de découvrir ces sortes de crimes , voilés des ombres du mystère , lesquels ne se manifestent ordinairement que par les inquiétudes, les frayeurs, l'épouvante, et d'autres indices extérieurs que les remords du péché produisent. Mais les souverains ne seroient pas plus disposes que le peuple à suivre les règles de
( 3^1 ) l'équité ; car se ci-oyant au-drssus de toute loi , et n*étaat retenus par aucun fi'ein , ils rendroient vénales toutes les chaires , et la justice ellemême ; ils ne se proposeroient jamais que leur intérêt particulier , auquel ils sacrifîeroient le bonheur de leurs sujets ; de sorte que , redoutant toujours quelque révolte, ils travailleroient sans cesse à les afifoiblir, afin de maintenir leur propre domination contre les efforts des opprimés (i). Les sujets de leur côté , dans la crainte de l'oppression , chercheroient toutes les occasions de secouer le joug, et on ne verroit partout que troubles, que factions, que crimes et qu'horreurs.
De tout ce que nous venons de dire, conclut Puffendorf , il paroît combien est extravagante la coud site de ceuj qui, pour se faire regarder comme de grands politiques , affectent d'avoir du penchant pour l'impiété (2).
(i) Un prince qai aioe la religion et qui la craint , est on lion qui cède à la main qui le flatte , ou à la roix qui Tapaise; ceint qui craint la rrligion et qui la hait, est comiue les bétes sauvages qui mordent la chatne qui les empêche de se jeter sut ceux qui passent. Celui qui n*a point du tout de religion , est œt animal terrible qui ne sent la liberté que lorsqu'il déchire, et qu'il dévore. Esprit des lois ^ liv. XXTV, chap. 11.
(a) Quelques-uns , dit Gratins , font sonner haut que l'honnête doit être recherché pour lui-même. Ce sont là de belles et raagniOqnes idées ; mais les objets sensibles ont tant de pouvoir sur nos esprits , que sans la persuasion d'une providence divine, qui rend à chacun selon ses actions , et sans quelques lois qui TOME II. 2 1
Dire que la religion ( pour me servir ici des termes de Montesquieu ) (i) n'est pas un motif réprimant , parce qu'elle ne réprime pas toujours , c'est dire que les lois civiles ne sont pas un motif réprimant non plus. C'est mal.raisonner contre la religion , de rassembler dans ua grand ouvrage une longue énumération des. maux qu'elle a produits, si l'on ne fait de même celle des biens qu'elle a faits. Si jevoulois l'aconlev toasles maux qu'ont produits dans le monde les lois civiles ^ la monarchie, le gouvernepient républicain;^: je dirois djes choses effroyables. , :.!o..:i.. i >'
La question n'e.st, j)ftS;de. savoi*' s'ii ;va. ud.ro it mieux:
qu'un certain homme ou qu'uij^ .certain peuple
n'eût point de religioiJjq:Uie d'abuser ide celle qu'il
a , mais de savoir (jïi^ ^t ]e> nioiadi'e maU -iiue l;oii
■ ' ■■"■■ '"■ ^:--:ii^ ■■■ ■ ■ - r :■:-,•■-: '
dirigent en même temps les hommes , il est impossible qii'ils ne s'égarent , et souvent même d'une manière très danîiereuse.
En effet , la raison humaine ëtant incoijstante et légère,
lorsqu'elle se laisse une fois gagner p'T les passions, et entraîaer parla, coutume et l'exçmple.qui les flattent,, elle trouve aisément de quoi excuser le vice, et elleiSe forme à çlle-même des difficultés, jusqu'à ce qu'enfin elle s'aveugle cnticremenl; que ceux-là sont donc peu sages et j\eu éclairés qui ne travaillent pas avec soin à entretenir- dans lo monde la comioissance de la Divinité et de la providence, mais qui laissent croire là^desâus à chacun ce qu'il lui platt; indifférence criminelle, qui est la rhose la plus funeste , je ne dirai pas aux bonnes mœurs, mais encore à l'état et àia société ! I^ole-fti <i(ap,^ cbap. xiii , v. i.
(i) Esprit des lois, liv, XXIV, chap. n , paradoxe de B.iy le. i
abuse quelquefois de la religiou, ou qu'il n'y en ait point du tout parmi les hommes. La superstition même n'a presque jamais été sans quelque mélange des lumières de la loi naturelle , et c'est cette loi qui , pluselle est observée , pi us elle procure d'avantage à la société : condamnons ce qu'un semblable mélange a d'impur , mais reconnoissons toute l'utilité qui provient de ce qui est exact et vrai en soi (i).
4. A considérer la religion d'une manière encore plus précise , par rapport à chacun de nous en particulier, de combien de douceurs, de consolations et d'avantages ne seroit-ce pas nous priver que de prétendre l'étouffer en nous ! De combien de sentiments agréables n'est-elle pas la source ! Il ne faut pour s'en convaincre que se rappeler la nature de ceux qui entrent essentiellement dans ce que nous devons au souverain être. Il est vrai que la crainte de ses jugements et celle de lui déplaire nous empêchent de satisfaire des désirs qu'il condamne : mais pourquoi les condamne-t-il , si ce
(1) Il faut uëcessaireracnt reconnottre l'utilité de la religion , jiour peu que l'on considère combien de choses sont affermies par la sainteté du serment , combien il est important pour la sûreté des parties de faire intervenir la religion dans les alliances et les traités , combien de gens ont été détournés du crime par la crainte des châtiments du ciel. Et combien est sainte une société d'hommes persuadés qu'ils ont au milieu d'eux, et pour juges et pour témoins, les dieux immortels ! Cic. , De Legiôus, lib. Il , cap. Yxi.
( 3.4 ) n'est parce qu'ils sont contrah*es à la raison , aux lois de sa sagesse, à cet ordre immuable qu'il maintient tout à la fois pour sa propre gloire , pour le bonheur du monde, pour notre perfection, et tôt ou tard pour notre véritable félicité.
Ne sommes-nous pas trop heureux que la religion nous engage à fuir ce qui nous seroit contraire , et à pratiquer des vertus qui , dans cette vie même , portent presque toujours avec elles les fruits les plus doux ?
Disons-le enfin , l'univers n'est pour Epicure et pour Spinosa, qu'un assemblage informe des ouvrages d'une cause aveugle ; mais pour des hommes parfaitement vertueux , c'est un temple auguste qu'habite un dieu bienfaisant, qui veut bien leur faire part d'une partie de ses desseins , et étaler à leurs yeux les traits de sa sagesse, qui leur donne avec profusion l'utile , le nécessaire et l'agréable , qui du moins leur présente, jusques dans les maux qu'ils éprouvent, les ressoui'ces les plus précieuses, en leur assurant, pour récompenser leur soumission , une félicité aussi durable que lui-même (i).
Ne désirons donc point nous affranchir de nos devoirs envers Dieu : le plaisir les accompagne , puisqu'il est inséparable de tout mouvement d'admiration , de reconnoissance , de confiance et d'amour, et qu'il l'est d'autant plus que ces sentiments sont fondés sur de plus justes titres.
(i) Tliéoi'ie des sentiments ugi-éables.