‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantes (volume 3)Chapitre 11 sur 30 · SECTION PREMIERE · texte numérisé non relu

SECTION PREMIERE

Examen du système de Hobbes,

1. 1 . « On a supposé , dit le fameux Hobbes y dans «< son Traité du Citoyen , que l'homme étoit né « pour la société ^ et on a fait de cette proposition « le fondement de tout ce qu'on a enseigné sur la ce vie civile; mais cet axiome ^ quoique reçu assez « généralement^ est cependant faux (i).

(i) Dans une note sur cet article, Hobbes paroit yonloir nous laisser douter si c'est de la société prise simplement^ ou seulement de la société civile qu'il a voulu parler; il avoue que j c puisque la société est actuellement établie entre tous c les hommes , que nous ne voyons personne vivre hors de cet c état y et qu'au contraire , nous les voyons tous se rassembler * et rechercher mutuellement la conversation les uns des auc très 9 il ne niera pas qu'une entière solitude ne soit à charge à « l'homme , selon la nature ou en tant qu'homme, c'est-à- « dire aussitôt q\i'il est né; car les enfants ont besoin des c autres pour vivre , et les adultes pour bien vivre; il ne rec fuse donc pas de reconnoître que, par une nécessité naturelle, « les hommes tendent à la société. Mais , ajoute-t-il un peu « plus bas , quand Thomme seroit né de telle sorte qu'il fût c tout porté à la société , il ne s'ensuivroit pas qu'il y fût réelc lement propre ; car il y a de la différence entre tendre vers « une chose , et être propre à cette chose. > Quel que soit au reste le véritable sentiment de Hobbes à ce sujet, voici le

ce 2. Qu'on examine les caiùes pour lesquelles « les hommes sont rassemblés et jouissent d'une « société mutuelle , ou jugera aisément que cela ce est ainsi , non parce que selon la nature cela ne

raisonnement qui lie les deux endroits que nous venons de rapporter : c Les sociétés civiles , dit-il , ne sont pas de simples c assemblées , mais ee sont des confédérations. Or, les enfants « et les idiots ne sentent pas la force des engagements qui < les forment; les autres, n'ayant pas expérimenté les iuconc yénients fôcheux auxquels on est exposé hors des sociétés , s ne conçoivent pas l'utilité de cet état. » Ainsi les premiers c ne sachant ce que c'est qu'une société , ne peuyenty entrer par m leur consentement ; les autres , en ignorant les avantages, ne « se soucient pas de se les procurer. « Il est donc évident que c tous les hommes étant nés enfants, sont nés peu propres à la c soriété : et que plusieurs aussi , ou peut-être le plus grand m nombre , soit par quelque maladie de l'ame, soit par le déc faut de discipline, demeurent tels toute leur vie. Cependant c les uns et les autres , et enfants et adultes , ont sans contrec dit une nature humaine ; ce n'est donc pas la nature , mais « la discipline qui rend l'homme propre à la société. » Socie^ tates autem civiles non sunt meri congressus^ sed/bedera ^uiàus Jaciendis fides et pacta necessaria sunt. Harum ab infanUbus quidem et indoctis viris; ab iis autem qui damnorum à de/èctu societatis inexperti sunt^ utUitas ignoratur* Undè fit ut Hli qui quidsit societas non intelligunt eam inire nonpossint; hi, quia nesciunt quid prodest^ non curent. Manijestum est ergo omnes homines ( cum sint nati in/antes ] ad societatem ineptos natos esse y permultos etiam{Jbrtassè plurimos) vel morbo aninUy veldejèctu discipliitœ » per omnem vitam ineptos manere. Habent tamen illi^ tam infantes qi4am adulti^ naturam humanam. Ad sçcictatem ergo homo aptus^ non naturâ , sed disciplina Jacius est.

« pouvoit arriver autrement ^ mais par accident; « car si un homme aimoit naturellement un autre (c homme 9 on ne pourroit rendre aucune raison ce pourquoi chacun de nous n'aimeroit pas égalece ment tous les autres^ comme étant tous égalec ment hommes y ou pourquoi il fréquenteroit ce plutôt ceux de la société desquels il lui revient « plus d'honneur ou plus de profit. Ce ne sont <c donc pas y ajoute-t*il , des compagnons que nous « désirons naturellement ; mais nous recherchons tf seulement à retirer du commerce de nos semtv blahles quelques marques de distinction ou quelce qu'autre avantage. Ce sont là les choses que nous ce désirons en premier lieu; le reste^ nous ne nous H y portons que secondairement. »

3. Hobhes fait ensuite le portrait de la nature humaine dans le dessein de nous bien convaincre qu'il n'y a parmi les hommes ni sentiment de bienveillance , ni aucune autre vue que celles qui naissent uniquement de 1 amour de nous-mêmes et de aotre propre gloire (i) ; après quoi il conclut ce que 4« quoique les avantages de cette vie puissent éti^ «c augmentés par une assistance réciproque, comme M ils le seront bien plus encore en dominant sur

(i) Si coeuntenim commercii causa , unusquisque non socium, âed rem suam colit. Si officii causa , nascitur Jbrensis tfuœdam amicitia, plus habens mutui metus quam amotis; undè /actio aUquando nascitur^ benexKtlentia nunquam.

ce les autres qu'en entrant avec eux en société ^ perte sonne ne sauroit douter que les hommes ne fus- « sent plus portés par leur nature à rechercher ce ce premier avantage , qu'à se procurer le second , cr s'ils n'y étoient engagés par aucune crainte. Il ce faut donc établir que l'origine des sociétés nomcr brcuses et durables doit se prendre^ non dans ce une bienveillance réciproque , mais dans les ce sentiments d'une crainte mutuelle. »

4 . La cause de cette crainte ( i ) consiste en partie dans l'égalité naturelle , en partie dans la volonté que tous les hommes ont de se nuire^ lorsqu'ils sont hors de toute société civile, ce La première naît de ce l'égalité (a) des forces^ la seconde ne naît pas touc< jours des mêmes principes , ni n'est pas partout c< également blâmable : l'un , faisant attention à ce l'égalité naturelle des hommes , permet aux aucc très les mêmes choses qu'il se permet à lui-même ce (ce qui est d'un homme modeste^ et qui fait une ce juste estimation de ses forces) ; l'autre^ se croyant ce supérieur aux autres hommes y veut que tout ne ce soit permis qu^à lui seul , et s'arroge un honneur ce qui puisse l'élever au-dessus de tous (ce qui ce est le propre d'un caractère féroce). Dans celuice ci^ par conséquent; la volonté de nuire naît d'une ce vaine gloire ^ et de ce qu'il estime mal l'étendue

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(i] f>e civ.^ art. 3.

(2) Ibid», art. 4*

ce de ses forces; dans celui-là elle naît de la nécesce site de défendre contre un tel homme ses biens ce et sa liberté »•

Outre cela, la discorde naît encore de la différence des esprits et des caractères, ou du désir de plusieurs, par rapport à une même chose (i).

« Parmi tant de dangers (2), il ne faut pas s'éct tonner si nous voulons nous garantir des maux c( qui nous menacent; car chaque homme est porté ce à rechercher ce qui est pour lui un bien et à fuir ce ce qui est pour lui un mal (et surtout le plus ce grand des maux naturels, tel que la mort) , par ce une nécessité de nature aussi grande que celle ce qui précipite une pierre en bas (3). Il ne faut ce donc pas trouver absurde , ni se plaindre, ni rece garder comme contraire à la droite raison , si ee quelqu'un donne tous ses soins pour conserver rc son corps , ses membres , et en éloigner toute ce douleur. Or, ce qui n'est pas contre la droite «c raison est regardé par tout le monde comme fait

(1) De civ,y art* 5 et 6.

(a) Ihid.^ art. 7*

(3) Fertur enim unusquùque ad appetitionem g'us tjuod $ibi bonum , et adjugam eju$ tjfuod sihi malum est ( maxime autem maximi malmiun naturalium , ifuœ est mors ) , idque necessitate ^juddam naturœ non minore quam quâjertur lapis deorsùm ; non igitur ahsurdum , netjue reprehendendum , neque contra reclam rationem est , si tjuis omnem operam det, ut à morte et doioribus proprium corpus et memhra dejèndat conseri^tque.

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