‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantes (volume 3)Chapitre 15 sur 30 · SECTION DEUXIEME · texte numérisé non relu

SECTION DEUXIEME

Examen du système de Spinosa, 9

1. 1^ « Par le droit naturel > dît Spim)sa(i)) je K n'entends autre chose que les règles de ïà nature c< de chaque individu, suivant lesquelles nous conte cevons que chacun d'eux est déterminé à être et « â agir d'une certaine manière, comme^ par exem- M pie y les poissons sont déterminés par la nature « à nager ^ et les grands à manger les petits , d'où c( il suit que les poissons jouissent de l'eau de droit M naturel et absolu, et que les grands^ parce même K droit, mangent les petits; car il est certain que « la nature , considérée en général , a un droit absolu » sur tout ce qu'elle peut , c'estrà-dire que ce droit « s'étend aussi loin que sa puissance : car la puis- « sance de la nature est la puissance même de Dieu, « dont le droit n'est point limité. Or , comme la V puissance universelle de la nature n'est autre ce chose que la puissance de tous les individus pris « ensemble , il s'ensiilt que chaque individu a un « droit absolu à tout ce qu'il peut, c'est-à-dire

(i) TmcU theol, polit, , cap. xti.

<r que le droit de chaque individu s'étend aussi c( loin que sa puissance. »

a. Spinosa avertit que, par rappoi't au droit, il ne met aucune différence entre les hommes et tous les autres individus de la nature. « Car , ajoute-t-il, . chaque chose a droit d'agir selon les lois de sa constitution , c'est-à-dire selon qu'elle est déterminée par sa nature à telle ou telle chose , tans qu'elle puisse faire autrement ; d'où il conclut que sous la nature les hommes ne sauroient pé- « cher.

3. ce Ce n'est point à la raison, dit-il tout de « suite, à régler le droit naturel, mais à la con« et voitise et aux forces de chacun en particulier ; c car tant s'en faut que la nature nous ait déter- (c minés à vivre selon .les lois et les règles de la « raison , qu'au contraire nous naissons tous dans « une profonde ignorance; et, nonobstant la bonne " éducation*, notre vie est fort avancée avant que « nous puissions connoitre ni raison ni vertu. Ce- «t pendant, comme nous vivons avec obligation de « conserver notre être naturel , ce ne peut être M que par les lois de l'appétit, puisque la nature ^ nous refuse l'usage actuel de la raison , et que w chacun de nous n'est pas plus obligé de vivre n suivant les règles du bon sens 9 qu'un chat selon w les lois de la nature d'un lion. D'où il s'ensuit rt que dans l'état purement naturel nous avons tf droit légitime sur toutes choses sans distinction ,

ce et pouvons en user sans crime , si nous les pou- « vons obtenir 9 soit par force, par ruse ou par « prière y jusqu'à tenir pour ennemi quiconque ce nous empêche de contenter notre appétit. Donc, ce le droit naturel, sous lequel tous les hommes ce naissent et vivent pour la plupart , ne leur déer fend que ce qu'aucun d'eux ne désire, et qui ce n'est point en leur poui^oir : il n'interdit ni la ce discorde , ni la haine, ni la colère , ni la fraude, ce ni rien enfin de tout ce que veut l'appétit.

4* « Cependant , ajoute Spinosa , malgré ces ce grands avantages et cette vaste liberté que donne K la nature, il n'est pas douteux qu'il ne soit plus ce avantageux aux hommes de vivre suivant les lois ce et la raison, qui ne regardent que ce qui est vécc ritablement utile. D'ailleurs, il n'est personne ce qui ne souhaite de mener une vie paisible et ce tranquille, autant qu'il est possible : ce qui ne (c peut néanmoins arriver, tant qu'il est permis ce à chacun de faire ce qu'il lui platt , et que la ce haine et la colère l'emportent sur la raison. Car, ce nul ne peut vivre en repos et sans inquiétude , ce au milieu des dissensions , des haines , des emce portements, et des fourberies que chacun tache ce d'éviter par toutes sortes de moyens. Ajoutez à ce cela que , n'y ayant rien de plus triste que notre «c vie destituée d'un secours mutuel , il falloit de ce nécessité que les hommes, pour vivre tranquilles cr et heureux, conspirassent unanimement à se dé-

cr faire de leur droit naturel , pour le posséder en c< commun , et à renoncer leur appétit pour le soucc mettre à la puissance et aux édits de toute une <c communauté : ce que l'on eût néanmoins tenté ce vainement» si chacun eût voulu demeurer ferme ce dans la résolution de tout sacrifier à la convoice tise; car les convoitises ou passions ne sont pas ce les mêmes en tous, et c'est pourquoi il falloit ce demeurer d'accord de n'écouter que la raison (à ce quoi personne n'ose contredire ouvertement^ de » peur de paroltre manquer de sens ) , et consentir <c en même temps de réprimer l'appétit , en tant ce qu'il veut nuire au prochain ; de ne point faire ce aux autres ce que nous ne voulons pas qu'ils (c nous fassent; enfin ^ de défendre l'intérêt des ce autres comme le nôtre propre. »

Tel est; en peu de mots^ le système moral de Spinosa ^ sur lequel nous ne nous arrêterons qu'un instant.

II. 1 . Ne chicanons point ce philosophe sur sa définition; il lui platt d'appeler droit naturel (cidessus, I9 I et a) ce qui ressemble assez bien à un pouvoir physique; peu m'importe ^ examinons seulement si ses idées sont vraies y si ses conséquences sont exactes ; et s'il n'y a rien dans ses principes qui se contredise.

2 . Premièrement; en concevant l'homme comme étant déterminé par sa nature à telle ou telle chose, sans qu'il puisse faire autrement ( I ^ 2) y comme

( "54 ) par exemple à s'aimer lui-même, à désirer d'être heureux^ cette détermination s'étend-elle à tout ce que l'homme peut vouloir ou à ce qu'il peut faire ? Si la nécessité absolue de Spinosa est évidemment fausse 9 si l'homme est un agent libre , comme nous nous en sommes convaincus, il Y <^ donc des choses sur lesquelles il faut restreindre ce droit qui , selon Spinosa , s'étendroit aussi loin que sa puissance {ci-dessus, I, i ).

3. En second lieu, ce raisonnement (ibid.J:La nature , considérée en général , a un droit absolu sur

tout ce quelle peut car sa puissance est la

puissance même de Dieu y dont le droit n'est point limité. Or y comme la puissance universelle de la nature nest autre chose que la puissance de tous les individus pris ensemble ^ il s'ensuit que chaque individu a un droit absolu à tout ce qu^il peut.

Ce raisonnement, dis-je, est -il bien exact et bien conséquent? « Le pouvoir de la nature est le « pouvoir de tous les individus : donc chaque ce individu a un droit absolu à toutes choses » : il falloit conclure au contraire que chaque individu a une certaine partie de droit déterminé , et , par conséquent, que nul individu ne sam^oit s'attribuer la partie qui est échue à tout autre individu de l'univers.

D'ailleurs , il plaît à Spinosa de confondre Dieu et la nature, qu'il prend pour la collection de tous les êtres, quoique dans son système ils ne forment

( >55 ) cepetidant qu'on seul être; mais nous ayons re* connu ^ par des preuves évidentes (/iV. III , c. n, rV et suiv.^f que Dieu , Têtre nécessaire , le cr«iteur^ devoit être distingué de tout cet ubivers qu'il a créé , et où bous n'apercevons , de tous côtés ^ qnè de6 êtres contingents.

^. Troisièmement) lorsque Spinosa ve^t prouver que l'homme n'est pas tenu de se conduire pat la raison /ce (^u'il avancé à ce sujet (^ci-dessus y III, i ) ne forme- 1- il pas encore un argument bien singulier ? Dans notre enfance , nous n'avons pas Tusage de la raison : donc^ lorsque nous jouissons de cet usage dans la suite de notre vie y nous ne sommes pas obligés d'en suivre les règles (i). On concluroit également que nous ne devons jamais nous servir de nos pieds pour marcher y ni de nos mains pour saisir les corps y parce que ces membres > dans l'enfance, sont trop foibles pour être de service; ou que jamais nous ne devons agir en hommes > parce que nous avons été enfants.

Supposons cependant qu'il ne soit question ici que d'un certain âge , ou d'un certain état d'abru* tissesient Ou de folie , dans lesquels on ne puisse farire aucun usage de sa raison , j'avoue qu'alors les pt*tncipes de Spinoza ne sont pas si dangereux : car,, lorsqu'on na pas cel usage , la nature dispose les choses de manière, ou qu'on a très peu de moyens

(i) M. L. F. y Preuv, de y etc. , tom. i , sect. 4 y ch. ii.

( »56) de miire, ou qu'on se trouve sous la direction d'autrui ; mais il me semble que c*est en vain qu'on dispute sur les droits de ceux qui sont dans cet état, leur condition ne tire pas plus à conséquence pour les personnes raisonnables ^ que la disposition d'un malade ne peut servir à juger de la constitution naturelle du genre humain (i).

Potir ce qui concerne le droit sur toutes choses , il n'y a pas même un seul de ces gens destitués de raison qui ne puisse être conservé d'une autre manière que par un tel droit; et à l'égard de ceux dans qui la raison s'est tant soit peu développée , il n'y a en aucun , comme nous l'avons déjà observé, qui ne puisse concevoir aisément que ce même droit ùe peut que lui être extrêmement nuisible par les efforts contraires de tous les 9Lntres(ci-dcss.f section i '• , IV , 2).

Il est encore à propos de remarquer que , pour être obligé de vivre conformément à la raison , il n'est pas nécessaire qu'on soit déterminé, •pour me servir des termes de Spinosa, à agir suivant cette règle, de manière quon ne puisse faire autrernenl (^ci-^essusj 1,2), mais il suffit qu'il soit en notre pouvoir d'y agir en effet, et que nous puissions reconnoltre que nous sommes liés à cet égard par des motifs ou des liens moraux, tels qu'ils convient nent à la nature d'un être libre et raisonnable.

(1) Puff* , Droit de la nat*, liy. a, chap* 11 , § 3«

Je ne dil^i rien ici de cette obligation de conserver son être naturel, que Spinosa suppose, et dont il est même bien difficile d'apercevoir le fondement dans son système. J'en ai parlé, en examinant les principes de Hobbes (jecf. i**, IV), et la raison nous dit assez dans quelles bornes le soin de notre conservation et de nos intérêts par rapport à cette vie doit être renfermé.

5. Quatrièmement, lorsque Spinosa daigne enfin nous donner (^ci-dessus ,1,4) des conseils plus salutaires que son premier principe du droit à toutes choses, s'accorde- t-il avec lui-même (i) ? U oublie sans doute que dans son système nous serions aussi peu libres que les animaux et les plantes ; il oublie que les passions, la convoitise, sont les lois de notre nature , qui nous déterminent sans que nous puù' sions faire autrement. Si les avis de Spinosa s'adressoient aux hommes les plus forts et les plus puissants , et qu'il les invitât à soumettre les plus foibles à leur empire, de tels avis s'accommoderoient très bien avec la nature de l'amouivpropre , qui tend à dominer , et à tout s'assujettir , de même que les grands poissons, pour me servir de la comparaison de Spinosa, cherchent à manger les petits. Mais présenter indistinctement à tous les hommes des maximes de douceur et de paix , n'est-ce pas vouloir que les petits poissons se laissent manger

(i) M. L. F., Preuy, dis, etc.

par les plus gros, et que les gros craignent d'étxe mangés par les petits ?

D'ailleurs , quand les hommes jouiroient de la liberté la plus parfaite (contre l'hypothèse de Spinosa), le remède qu'il tâche d'appliquer à son principe meurtrier ne fait que pallier le mal au lieu de le guérir. Car si, avant les conventions des hommes et les lois civiles^ rien n'est bon , rien n'est mauvais, rien n'est juste, rien n'est injuste , il seroît donc vrai qu'avant l'établissement des lois humaines qui défendent, par exemple, l'homicide, il étoît aussi bon , aussi juste , aussi louable d'ôter la vie à un innocent, que de la lui conserver; que c'étoit une chose absolument indifférente , et que rien ne m'oblige en conscience i suivre les lois que les hommes ont dictées pour défendre Pun plutôt que l'autre. Ce sont des lois purement arbitraires , auxquelles chaque homme en particulier n'est point obligé d'obéir.

Quelle obéissance dois-je aux autres hommes?

Quel est le fondement d'une obéissance de cette espèce ? Les hommes qui m'ont précédé avoient-ils quelque droit sur ma liberté ? Ont-ils pris mon avis pour borner ma puissance naturelle ? Quand j'aurois été appelé à leurs délibérations, et que j'aurois ratifié leurs lois par mon consentement volontaire, est-ce un engagement inviolable que celui qui n'a point d'autre appui que ma parole ^ Où est la règle qui me prescrive d'être fidèle à mes engagements î

( «59 ) Il n'y a donc que la crainte seule du châtiment qui puisse m'empêcher de violer les lois civiles. Mais si le spinosisme est vrai , plein de mépris pour ces lois f je suis libre de les suivre ou de ne pas les suivre. Mon unique attention doit être de me soustraire à leur rigueur. Suis -je assez heureux pour me faire un parti puissant dans un état , j'en renverserai tous les établissements^ et j'en substituerai d'autres. Suis-je assez malheureux pour être le plus foible^ mais assez adroit pour me dérober à la lumière et au supplice y je prendrai mes penchants pour mes lois^ et, s'ils me portent à faire couler un poison lent dans les veines de mon père , je n'y résisterai pas; j'userai d'un droit que la nature me donne , et que personne n'a pu me ravir.

Ces conséquences font horreur , mais elles suivent nécessairement du système de Spinosa , qui ne peut les nier sans se contredire dans les termes. Car s'il réplique que le bien de la société demandoit qu'on défendît l'homicide par des lois, c'est avouer qu'il y a des choses bonnes , et qu'il y en a de mauvaises avant l'établissement des lois humaines; qu'il est des choses contraires aii bien de la société, et qu'il en est que la raison approuve nécessairement, comme étant propres à notre nature , et convenables à tous les hommes en général.

m. Ce que nous venons de dire suffît pour nous faire reconnoltre combien les principes de Spinosa et ceux de Hobbes sont contraires aux plus pures

lumières de la raison, et combien ils se détruisent d'eux-mêmes. Peut-être auroit-on lieu d'être surpris que de pareils systèmes aient pu faire quelque fortune parmi les hommes, si l'expérience ne nous apprenoit avec quelle facilité nous nous laissons prévenir pour tout ce qui flatte nos penchants déréglés , et quel est l'aveuglement funeste où l'empire des passions précipite ordinairement ceux qui s'en rendent volontairement les esclaves.

Un des plus sûrs moyens de nous armer contre elles et d'éloigner tout ce qui pourroit s'opposer à notre bonheur, c^est de nouspénétrer toujoursdavantagedes véritésque nos dernières réflexions nous ont fait reconnoitre? Après leur avoir donné toute l'étendue que méritoient des objets si importants, ne négligeons pas d'en exposer en peu de mots tout le précis : heureux si désormais je pouvois ne les perdre jamais de vue!

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