‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantes (volume 3)Chapitre 4 sur 30 · CHAPITRE HUITIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIEME

De l'ame des bêtes.

I. Les animaux sont^ils des êtres pensitnts et susceptibles de sôntimeut? c'est là la première question que nous nous sommes proposée, et c'est peulrêtre la plu» difficile à résoudre. On s'imagine volontiers que nous avons comme un penchant naturel à croire que tout ce qu'ils font suppose nécessairement une ame capable de réflexion ; et ce penchant est fortifié, en quelque sorte , par la vue ou du moins par le récit de quelques faits merveilleux , à la vérité assez mal prouvés , si l'on en croit les cavtéseins, mais presque toujoursjisopoeés comme incontestables. Cependant , lorsque nous consultons ici la raison avec un esprit un peu moins prévenu , elle ne laisse pas de diminuer la force de ces premières impressions. *

n. 1 « Je suppose d'abord , nous dira un partisan de Descartes, un fait qui est généralement reconnu , c'est que les animaux ont,^omme nous, un cerveau, du sang, des esprits (i). Ainsi, je puis croire, sans

(i) Esprit^ au pluriel, en langage de physique, se dit des

( 5» ) leur donner encore une ame spirituelle et pensante ^ qu'ils ont une espèce de mémoire par les traces for-» mées dans leur cerveau , qui réveillent les sons et les objets qui les ont produites. Mais ensuite ^ ne pourrois*je pas croire également que ces même» esprits, c'estrà-dire que les parties les plus subtiles du sang^ ou si l'on veut que la flamme (i) la plus

parties les plus yolatiles du corps , qui serrent à faire toutes .ses opérations. On distingue deux sortes ^esprits , les vitaux et les animaux. Les esprits yitaux ne sont autre chose que la partie la plus subtile et la plus agitée du sang , de laquelle dépendent son mouyement et sa chaleur ; les esprits animaux sont ces corps très subtils et très mobiles , contenus dans le ceryeau et dans les nerfs. Ils ne sont différents des esprits yitaux^ qu'en ce que ceux-ci sont confondus ayec les parties grossières du sang , au lieu que les esprits animaux en ont été séparés dans le ceryeau par le moyen des glandes dont la substance corticale est composée. Dieu de Trévoux^ au mot espbit.

Yillis prétend que les esprits se font par la distillation du plus subtil du sang , qui descend des artères dans la partie extérieure et corticale du ceryeau.

Il n'est pas yraisemblable que les esprits animaux soient uue liqueur composée 3 on la yerroit couler quand on coupe le nerf transyersalement , les parties yoisines en seroient inondée^i etc. Méàu de Trévoux^

La yiyacité des sensations et la rapidité des actions de Thomme , prouyent que les esprits animaux sont plutôt de 1^ lumière qu'une liqueur. Voy. Dieu de Trévoux» Ibid*

(i) Gassendi Caiisoit CMMîtler Famé des aninavx dans la fleur la plus fine et la plus légère de la substance oorporelie, àtam un «Hïrtain enchainement^ une sorte de tissu ii

déliée opère tout en eux^ non-seulement par un mouvement rapide et au moyen de l'organisation

formé des atomei les plus subtils , qbi^ semblables aux particules de lumière ou de feu , se répandent par tout le corps. En un mot , selon lui y c'est une flamme qui s'allume dans le cœur comme dans son foyer, qui est distribuée de tous côtés par le moyen des artères et des veines; qui« par une douce chaleur, divise , consume 6n quelque manière les aliments; et si la.nourriture manque , s'attache aux entrailles mêmes ; qui échauffe , qui agite le sang, qui communique aux esprits animaux le plus rapide mouvement , et qui , lorsque de certaines hutueurs viennent à se mêler dans le sang, ou que des parties grossières du corps viennent à se dessécher , languit , sVteint et s'évanouit.

Dans le système de Bescartes, il n'est pas question de flamme vitale , tout y dépend de l'organisation des parties ainsi que des esprits animaux , qui d'ailleurs ont peut-être bien de l'aiEaité avec cette flamme que supposoit Gassendi. Selon le mouvement de ces mêmes esprits , selon l'agitation différente qu'ils ont reçue , ou celle qu'ils reçoivent des particules infiniment déliées qui sMchappent des objets extérieurs et pénètrent jusqu^'au cerveau par les yeux et par les autres sens ; enfin selon l'effet que ces mêmes esprits ainsi agités font sur les muscles d'où dépendent les mouvements extérieurs de la machine,' et selon les dispositions intérieures de l'animal , il se forme eu lui autant d'actions différentes , sans qu'on ait besoin d'y supposer aucun sentiment , ni aucune connôissance de l'objet. *

Et il ne faut pas s'étonner, suivant ce système , si les mouvements se varient dans plusieurs bêtes qui paroltront se trouver dans la même position, attendu que les circonstances qui noue pftroissent les mêmes, peuvent être toutes différentes eu égard aux dispositions intérieures de l'animal, et à plusieurs autres causes semblables qui concourent à en modifier les opérations.

du corps y c'est-à-dire de. cette variété et cette dé* licatesse incroyable d'oi^ues que nous admirons dans les bêtes y mais encore par le secours des objets extérieurs qui, agissant sur elles comme sur nous y peuvent à certains égards leur faire produire les mêmes mouvements^ sans qu'une ame spirituelle y ait aucune part (i). Pour le concevoir , faisons i^é-

En second lieu , nous ne devons pas être plus surpris si les bètes semblent agir quelquefois comme de leur plein gré , par leur mouvement propre , et sans qu'aucun objet extérieur les déter» mine ; cela peut dépendre du jeu intérieur de la machine , du mouvement qui «e formoit en elle , dans le temps ^ pair exemple) qu'elle nous paroissoit en repos, et qui peut-être avoit été occasioné par des causes fort éloignées. Si on avoit pu apercevoir ce jeu qui s^est dérobé à nos yeux , on auroit connu en partie la source des opérations extérieures qui semblent se former au gré de l'animal. Il faudroit aussi avoir vu les traces que de cer* taincs habitudes ont pu former dans son cerveau 3 eu un mot^ il faudroit apercevoir mille ressorts physiques que nous avons tout lieu d'y supposer.

(1) C'est ainsi qu'on voit des corps attirés^ repousses les uns par les autres, ou qu'on remarque dans nous pour certains objets , des goûts et des antipathies naturelles qui précédent le sentiment et laconnoissance,qui^ dans un âge plus avancé, sont plus forts que la raison même^ qui naissent enfin de la disposition de la machine ^ et de Tefiet des objets extérieurs ou de leur influence sur les mouvements de notre corps* On sait aussi combien les passions dépendent du degré de mouvement qui so trouve dans le sang, du cours des esprits animaux et des impressions du dehors , c'cst-à*dire pour tout ce qui appartient simpiement-à la machine: par exemple, à la vue de Tob^et da la passion ou de quelque circonstancié nouvelle ( dit 1^ VÎ'.xq,.

( 54 ) flexion à trois choses qui se passent en nous consécutivement : lo L'impression de l'objet extérieur sur l'un de nos qrganes; a» l'effet intérieur qui suit cette impression et que nous appellerons sen^ sation ; 3o le raisonnement qui suit la sensation : l'air agité frappe notre oreille , la sensation du son en est la suite , et notre raison juge de la qualité du son. Mais si le son annonce un grand péril très pi^ochain , notre corps a pris la situation convenable à la défense où à la fuite y avant que notre raison en ait jugé. On présente à un enfant de six mois y qui a pas^é la moitié du jour sans exprimer le lait qui lui sert de nourriture, le joujou le plus charmant d'un côté et sa nourriture de l'autre. Chaque objet fait sur ses yeux en même temps une même impression que ne suit pas une même sensation; maïs avant tout raisonnement, cet enfant s'est jeté sur le sein de sa nourrice, par une proportion secrète entre l'objet extérieur et sa faim.

MalldMaxiche ) , une partie des esprits aniinaux sont poussés de la. tète Vers les parties extérieures du corps , pour le mettre dans la contenance que demande la passion ; et quelques autres esprits descendent avec force dans le cœur , les poumons et les viscères pour en tirer les secours nécessaires. En un mot, on peut voir à ce sujet la Recherche de la vérité^ liv. V, chap. m ; la McraUdvL même auteur, ainsi que le Traité des passions^ de Descartes, ou tout ce que nous venons de dire est développé de ia manière la plus frappante » et la plus propre à appuyer leur système.

Ce n'est pas la raison qui Ta décidé, ce n'est pas elle non pins qu'on doit admirer ici , mais la sagesse de celui qui a fait la machine ; il peut en avoir construit un très grand nombre que les objets extérieurs fassent agir comme nous, sans que la raison ait part à leurs actions, et sans que cet effet intérieur que nous appelons sensation dans nous , parce qu'il consiste dans un sentiment de la part de notre ame, soit autre chose dans les bétes qu'une simple émotion ( i )• Pour avoir encore une idée plus juste de ce que nous venons de dire , on peut appliquer ici la comparaison employée par M. Régis , de quelques machines hydrauliques que l'on voit dans les grotteset dans les fontaines de certaines maisons des grands, où la seule force de l'eau, déterminée par la disposition des tuyaux et par quelque pression extérieure , remue divers objets. Il compare les tuyaux des fontaines aux nerfs ; les muscles, les tendons , etc. , sont les ressorts qui appartiennent à la machine ; les esprits sont l'eau qui les remue , le cœur est comme la source , et les cavités du cerveau sont les regards* Les objets extérieurs, qui par leur présence^ agis^nt sur les organes des bétes , sont comme les étrangers qui , entrant dans la grotte, sdon qu'ils mettent le pied sur certains

(i) C'est ce que dit à peu près Sënéquc : Muta animalia luimanis affecUbus cat^nt , habent auVem illU similes quosdam impuUus» De ira, l, cap* m.

carreaux disposés pour cela ^ fout Temaer œrtaines figures; s'ils s!approchent d'une Diane , elle fuit et se plonge dans la fontaine; s'ils avancent davantage , un Neptune paroit et vient les menacer avec sou trident. De même, disent les cartésiens^ Dieu aura produit dans les bétes une. organisation proportionnée à leurs diverses fonctions , aux objets extérieurs , et au grand but de la conservation de l'individu et de l'espèce.

2» Les animaux, nous dit-on, agissent conséquemment à leurs besoins; on peut en dire autant des plantes. De combien d'enveloppes elles couvrent leur grains (i)î Avec quelle finesse dé discernement elles choisissent les sucs qui leur sont propres, et rejettent ceux qui leur sont contraires ! Avec quel soin la sensitive resserre ses feuilles lorsqu'on la touche, en sorte mém« qu'elle paroit flétrie, quoiqu'un moment après elle recommence à s'épanouir sans aucune marque d'altération ! Enfin ^ avec quelle sagesse les pétales ou les feuilles de la fleur s'ouvrent au lever du soleil pour admettre la chaleur, et se referment au contraire les unes plus, les autres moins, aux approches de la pluie ou de la nuit, pour écarter Fhumidité et le froid ! Elles forment la plupart'

une petite voûte qui met la semence à couvert,

I il ■ I ,1. - . j .1. - ■■ . .1 , 1 II, . I , a i

(ïj Spectacle de la nature^ i4°^* entret.

( 57) elles semblent conserver avec intelligence la graine dont le dépôt lenr a été confié.

On remarque dans le blé des choses encore plus extraordinaires : tout parott intelligent dans la nature , parce que tout est fait et conduit par une intelligence suprême (i). L'intelligence est ordinairement dans l'ouvrier, et n'est pas toujours dans l'ouvrage.

i. L'art des bêtes es t^admirable , mais il est toujours le même (2) : à tout âge , dans tout pays , un oiseau de même espèce fait la même chose. Une hi-

(i) M. Racine le fils; Recherches {ie la vérité j § 5, ch. ii.

(a) Ce n'est pas qu'il n'y ait en effet quelque vayëdr dans leurs ouvrages 9 selon les matériaux et selon l'emplacement qu'elles rencontrent; mais ces différences rentrent néanmoins dans l'uniformité qui désigne l'instinct machinal , en ce que, dans les mêmes circonstances, ou du moins dans des circonstances à peu prés semblables , vous les verrez presque toujours opérer de la même manière. Il est bien vrai que si une hirèn* délie place son nid dans un angle, il n'aura pour mesure que la grandeur de cet angle : au. lieu que si elle le place contre un mur, il aura pour mesure la demi-circonférence; mais dans l'un et l'autre cas, ce n'est qu'une suite nécessaire de l'emplacement et du même ressort naturel,. ou des mêmes dispositions, qui portent cette hirondelle à faire un nid , et à lui donner un certain espace déterminé quant à ses forces , mais d'ailleurs plus on moins resserré selon le lieu où elle bâtit. Il en est de cela comme des pas qu'un chien sera obligé de faire pour aller chercher sa nourriture ; le même besoin naturel qui le porte vers l'objet, et l'impression qu'il en reçoit, le forcent de faire plus ou uix>ins de chemin , selon que l'objet est plus ou moins éloigné*

rondelle, je\ine ou vieille, en France où à lat Chine, dans les mêmes circonstances, construit son nid de la même façon.

L'art que les animaux font parottre ne vient donc pas de la réflexion, de l'étude ni de la raison. En un mot, l'invention des arts fait honneur i l'esprit humain , mais les animaux , depuis, le commence* ment du monde, n'ont rien inventé ni perfectionné. Les muets du grand seigneur ont un art infini pour se parler par signes. Les animaux ont-ils entre eux ce langage (i).

(t) tSz VaiM prétendue des hétes , dit le Père Mallebranche , Jàisoi^tigàgloit le Jeu de kur machine^ elles auraient alors infimmentpUts d'esprit que nous. En effet , combien d'idées , de réflexions et de combinaisons ne supposeroit pas alors la toile d'une araignée, et ce qu'elle fait pour attraper sa proie. ( Yoy. Spectacle de la nature^ ^vke entretien, de l'araignée des jardins )« D'un autre cAté, comment se fait-il , qu'arec ce fonds d'idées, elles se montrent absolument incapables de nouvelles productions. Si l'araignée avoit le fonds d'esprit du tisserand , elle pourroit faire autre chose que sa tx>ile. Si l'hirondelle avoit la science du maçon , elle pourroit bâtir avec autre chose que le mortier. Une fois capables de penser, les animaux ne seroient pas bornés à une routine inyariable ; on paryiendroit à jeter de nouvelles idées dans leur entendement , le princtpe de la raison ne seroit pas stérile en eux , il se déclareroit par un air de curiosité ^ par de nouveaux efforts , par de nouveaux ouvrages , et la diversité de leur pensée ne manqueroit pas de diversifier leur industrie, il en est tout autrement de l'industrie de l'homme ; elle n'est pas en lui , comme dans les animaux , un acte d'adresse et de force pour produire une certaine opé-

4. On objecte qu'on contient les animaux féroces par des exemples de sévérité faits sur leurs pareils. Quelque peuple a fait ces exemples et s'est imaginé qu'ils étoient utiles; mais cette utilité (s'il est vrai cependant qu'on ait cru l'apercevoir) est-elle bien certaine ? et d'ailleurs cela ne pourroit-il pas même s'expliquer dans les principes de Descartes^ sans supposer encore dans les bêtes aucun raisonnement?

Il faut avouer cependant que les chiens étonnent souvent un philosophe. Montaigne admire avec raison ceux qui conduisent les aveugles; ils savent s'arrêter aux portes où leurs maîtres doivent demander l'aumône ; ils savent leur faire éviter les embarras des rues , et quoiqu'un espace soit assez large pour eux^ ils n'y passent pas^ s'il n'est pas assez lai^ pour leur mattre* Les choses surprenan* tes que font ces animaux sont les fruits des leçons

ration uniforme par des organes proportionnés* La raison de rbomme est un principe actif et fécond qui connott , et qui youdroit sans fin augmenter ses counoissances , qui délibère ^ qui ycut , qui choisit avec liberté , qui opère , qui crée , pour ainsi dire , tous les jours de nouveaux ouvrages. Cette raison a mené l'homme jusqu'à imiter la fabrique du monde dans une sphère, qui en exprime régulièrement le jeu et les révolutions. Elle procure encore à l'homme quelque chose de plus avantageux et de plus grand , elle lui fait connoîtrc la beauté de Tordre, etc. M. Pluolie , Lettrt^ à la fin du tom. i«' du Spectacle de lanatm'e»

( 60 ) qu'on leur a données ; mais comment les leur at-on données? avec un bâton ! On instruit les hommes^ lorsqu'ils sont parvenus à un certain âge, avec la parole y en un mot on ne s'adresse alors qu'à la raison y mais on n'instruit les animaux qu'avec le bâton ou d'autres intruments semblables y parce qu'on s'adresse à la machine dans laquelle on ne veut que faire des impressions assez fortes pour y rester toujours. De là vient , par exemple, que le plus ou moins de corpuscules d'un certain genre y leur plus ou moins de proximité^ joint encore à d'autres raisons de même nature, faisant agir dans un certain sens les esprits animaux qui repassent par les traces qu'on a déjà imprimées à force de coups dans le cerveau de l'animal y le concours de ces différents rapports le déterminera à s'avancer ou à s'arrêter, à aller de tel côté où à n'y pas aller.:

5 . N'est-il pas bien naturel de penser que Dieu, cet être si intelligent et si sage, n'a pas fait par le secours de plusieurs causes ce qu'il pouvoit faire par une seule. Si quelque cbose prouve l'intelligence et l'adresse d'un artiste , c'est certainement de faire , parNles voies les plus simples , les moins compliquées , ce qu'un autre moins habile ne peut faire que par des voies plus composées ; or, s'il est vrai , comme on en convient généralement, que la seule organisation des parties, que le cours des esprits animaux, que l'influence des objets extérieurs puissent opérer les mêmes mouvements que

nous voyons faire aux bêtes y surtout en considérant la science et Fart infini de celui qui lesacréés^ à quoi bon leur donner une ame qui n'est qu'un principe surabondant dont on ne voit ni la nécessité ni l'objet ? 20 On n'en voit pas la nécessité^ comme nous venons de le dire ^ et comme le prouvent dans le fait non-seulement les ouvrages extraordinaires que les hommes ont faits dans ce genre y mais même les actions que nous faisons tous les jours sans le vouloir et sans le savoir. Un très habile musicien se trouve devant son clavecin ^ son esprit est tout occupé de quelque objet qui l'intéresse , les touches de son instrument se rencontrent sous ses doigts ; il les parcourt ^ il joue pendant très long-temps. Demandez-lui enfin ce qu'il a joué : il sera quelquefois fort embarrassé de vous le dire,* et il se trouvera en eflet qu'il aura repassé sur son instrument les pièces qui lui sont les plus familières » sans y avoir pensé , en un mot sans autre raison que la présence de l'objet et l'habitude. En second lieu y on ne voit pas l'objet de cette a^me^ car les moyens ne doivent pas être plus excellents que la fin ; il est niêpie dans Tordre qu'ils lui soient proportionnés. Or l'ame des animaux neseroit occupée qu'à servir aux besoins du corps^ qui semblent être leur unique affaire : se sont-ils remués y se sont-ils agités pour satisfaire à tous les besoins de la machine ^ pour chercher leur nourriture , ou pour faire les choses qui y ont quelque

rapport plus ou moins éloigné ? toute leur activité extérieure cesse , et ce qui feroit périr un homme d'ennui , est précisànent Fétat qui leur conyient le plus; disons mieux, la plus grande partie de leur vie est un véritable sommeil. En un mot , sous quelque rapport qu'on les considère, on-aV percevra aisément que dans la supposition d'une ame spirituelle , la partie qui seroit susceptible de quelques idées, qui seroit douée de quelque intelligence, c'est-à-dire la partie la plus noble, seroit totalement asservie à celle qui l'est le moins, et n'auroit pour fin que l'entretien de la machine, qui d'ailleurs peut très bien se faire sans elle (i). S. Mais il y a d'ailleurs un fait auquel il est bien difficile de répondre. Donnerons-nous une ame spirituelle, simple, indivisible, à ces insectes qui vivent encore long-temps, quoiqu'on leur ait coupé la tête , et dont chaque partie coupée paroit vivante (a) ? et combien d'ames faudra-t-il donner

(i) Nous convenons sans peine (dit M. Racine , Ép, i, sur l'atne des bêtes ) que les animaux sont bornés à la terre; c'està-dire que leur ame n'a pour fin que le corps , et nous ne faisons pas réflexion que , dans un être composé de deux sobstanees, Ja substance la plus yile ne peut pas être l'unique fia de la substance la plus noble.

(a) C'est ce qoe Ton remarque dans des vers de terre , dans une anguille , une couleuvre : bien plus , si on ouvre la poitrine d'un crapaud pour en ôter le cœur, le cœur, séparé du reste , fera encore ses mouTcments de contraction et de dilatation peu-

aax polypes^ qui se multiplient à mesure qu'on les coupe, de façon que chaque partie devient un au-

dant prés d'une heure ^ si on le met dans de Teau exposée au soleil pendant les chaleurs de l'ëtë , afin de la conserver tiède , le reste de l'animal vivra encore pour le moins autant que son cœur, quoique l'un et l'autre soient sépares. J'ai vu cela plusieurs fois, dit M. Poliniére, en rapportant ce fait, dans se» expériences de physique ( tom. I , expérience i6«). Mais surtout il y a une expérience à laquelle ou né fait pas assez d'attention ; j'ai vu des mouches dont la tête étoit séparée du tronc^ faire encore pendant deux heures et plus , les mêmes opérations qu'elles faisoient avant cette séparation 3 c'est-à-dire que, tandis qu'on aperçoit quelque mouvement presque insensible dans la trompe ou dans les antennes qui tiennent à l'une des parties divisées , le corps de son côté vole à plus d'un pied de distance , lorsqu'on le fatigue en le touchant ; si on le met sur le dos , il s'agite, et fait tous ses efforts pour se remettre dans son état naturel ; enfin, ce qu'il y de plus singulier, c'est qu'on lui voit répéter cet exercice si ordinaire aux mouches , qui est de frotter ses pattes l'une contre l'autre en les croisant , et de les passer toutes deux paMessus ses ailes etpaiwiessous , précaution bien nécessaire à cette espèce d'animal , dit M. Pluche , et sans laquelle la fumée , la poussière , la pluie , le brouillard même y chargeroient ses ailes et accableroient son corps délicat.

M. Perrault ( Essais de physique , tom. II , chap. m , part. 3 } assure avoir vu une vipère dont on avoit coupé la tète, et dont on avoit ôté le cœur et tout le reste des entrailles , laquelle , api«8 cela , rampoit à son ordinaire ; et passant d'une cour dans un jardin , y chercha un tas de pierres où elle s'aUa cacher. Cette observation très singulière , ajoute M. Poliniére ( tom. I , expérience ifime ) , mérite d'être encore vérifiée , et doit donner de fexercice aux savants , pour placer dans ce reste de bête une mémoire, un discernement , une cause de mouvement, etc.

(64 ) tre animal entier et vivant ? Ont-ils plusieurs âmes qui attendent, pour animer ces parties reproduites, qu'on ait coupé la tête au premier tronc? Ou plutôt ne ressemblent-ils pas aux arbres , qui repoussent des branches et qui se reproduisent de boutures ? Ce fait si inconcevable et si certain, depuis que les observations de M. Dutrembley'et de M. de Béaumur le confirment , déroute sur le système de Pâme des bêtes tous^^es philosophes, excepté les cartésiens.

7. Enfin , si l'on joint auxeflets purement physiques ceux qui naissent des impressions et de la force de l'habitude ; si l'on considère bien dans l'homme tout ce qui a rapport à cette vie animale, qui a ses lois comme la vie spirituelle et raisonnable, si l'on reprend en un mot toutes les raisons que nous avons exposées, on ne pourra guère s'empêcher de convenir qu'il est au moins très douteux , pour n'affirmer rien de plus, que les parties les plus déliées d'un sang très chaud , ou si l'on veut que la flamme la plus subtile , jointe encore aux impressions que font sur les organes les objets extérieurs, ne soient pas en eflet les principales causes qui opèrent dans les animaux ce que nous faisons quelquefois par des mouvements purement naturels > ou même plusieurs choses que nous ne faisons qu'avec le secours de la raison; ajoutons de plus , et qui l'opèrent en eux d'une manière d'autant plus sûre et d'autant plus parfaite , que le

{ 65 ) créateur semble leur avoir «donné dans la force des impressions sensibles (i) , et dans le jeu des organes, des secours que nous n'avons pas tout-à-fait au même degré qu'eux , parce que nous avons de notre côté les avantages du raisonnement.

8. Mais peut-être, après tout ce que nous venons de dire, pourra -t-on croire qu'il en est des bommes comme des animaux , et que tout se fait aussi en nous par ressorts ; ceux qui le croiront y répond M. Arnaud (2), pourront-ils le croire sans penser? Dès qu'ils pensent , ils ne sont donc plus des machines. Le sentiment intime nous instruit de ce qui se passe en nous^ au lieu qu'il ne nous instruit pas de ce qui se passe dans les bètes.

9. Il faut avouer cependant qu'on oppose aux cartésiens deux principes, avec lesquels il semble qu'on doive détruire tout leur système.

cr lo Dieu ne peut tromper; ao la liaison d'une

(i) En tirant , par exemple , de certains sons de quelques instruments , on ya faire crier un chien pendant un temps considérable ; de même aussi la plupart des chiens ont l'odorat si menreilleuz , que quelques philosophes prétendent qu'un de ces animaux, pénétré des corpuscules émanés du corps de son mattre mis à mort et de ceux du meurtrier , peut se jeter sur lui dès qu'il le voit, et indiquer ainsi l'homicide. Scaliger dit que ce fait est arrivé à Montargis, et que Charles V en fit renouveler la peinture qui s'y voit encore aujourd'hui. Note dans le Manuel philosophûfue , tom. I , pag. i44*

(q) Lettre 468.

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