TOME II
t< longue chatiie d'appeM*ences, avec une cause qui (( explique parfaitement ces apparences , et qui ce seule me les explique^ prouve l'existence de cette « cause. M
Ces deux principes sont incontestables : il ne s'agit plus que de savoir s'ils ont une connexion nécessaire avec la conséquence qu'on en veut tirer* <c Dieu seroit trompeur^ ajoute-t-on y au cas que ce les bétes fussent de pures machines; puisqu'il (c me représenteroit une multitude de phéno- « mènes ^ d'où résulte nécessairement dans mon ce esprit l'idée d'une cause qui ne seroit pas« »
Mais^ diront à leur tour les cartésiens, s'il n'y a rien dans les bétes qui nous assure d'une manière bien positive qu'elles ont une am^ telle que vous la supposez 9 donc Dieu ne nous trompe pas* Or nous prétendons précisément qu'il n'y a point d'ame dans les bétes , parce que nous n'y remar^ quons rien qui ne puisse s'expliquer par des principes purement mécaniques , parce que nous-mêmes nous faisons tous les jours mille actions semblables , sans que l'ame y ait aucune part ( ci^dess. j \y 4> 5y 7) ; enfin 9 parce que les hommes ont fait des machinés dont la composition prouve assez ce que l'on doit attendre de l'art du créateur : aussi êtes-vous forcé de convenir avec nous que des machines telles que les bêtes sont possibles , et dès lors , comme une ame telle que vous la supposeriez devient inutile^ nous croyons que Dieu qui ne
(67) fait rieii en vain , qui agit par les Voies les plus simples, qui proportionne les moyens à la fin, n'a rien BUS dans les bêtes qui ne soit corporel, ce qui suffit pour la conservation du corps et pour toutes ses fonctions. 11 est vrai que nous ne pouvons pas détailler exactement tout ce qui «e passe dans l'intérieur de l'animal lorsqu'il agit, mais nous en savons assez pour prétendre que les causes que nous assignons , combinées de différentes manières, peuvent opérer les effeU que nous apercevons (cjdess. , 3, 5 et 6). C'est i vous maintenant â répon> dre à toutes les difficultés que nous formons contre 4; le sentiment que vous défendez , et qui sont beaucoup plus fortes que celles que vous nous opposez. « Les bêtes, dites-vous, agissent d'une manière « conséquente; cela prouve qu'elles ont un senti- « ment d'eUes-mêmes , et un intérêt propre qui « est le principe et le but de leurs actions. Tous « leurs mouvements tendent à leur utilité , à leur « conservation , à leur bien-êtare ; il paiwtt une « certaine société entre celles de la même espèce « et le reste (1). Mais nous ne voyons rien dans tout cela qui ne soit très machinal , rien qu'on ne nsmaïque dans de certaines plantes ou qui ne soit enfin très conforme à nos principes, lies bées pa-
(1) Voy. toutes les objections que l'on a déjà prëvenucs en partie , i , mU sur Gassendi^ 3« alinéa; a, 3 , note n^; 4 , 8 , vers la fin.
roissent s'entendre; nous en convenons avec vous y mais elles s'entendent comme des machines niontées à'peu près à l'unisson; un cbien se met à aboyer lorsqu'il entend aboyer un autre cbien; une chatte miaule lorsqu'elle est en chaleur , mais tout cela ne prouve pas que les bétes aient une ame. Elles mil une -correspondance avec les hommes y on les dresse, elles apprennent ^ etc,; cela marque peut* être que l'auteur de la nature les a faites pour nous ; mais comme, en les instruisant , on les traite en machities^ cela ne conclut rien en faveur de leur intelligence. Enfin lechien retire sapatte quand le feu le brdle, il crièquand cm le frappe; cela est vrai , mais la sensitive se retire quand on la touche. Il n'y a rien dans tout ceci que le mécanisme ne puisse expliquer.
D'un autre côté, dire que les animaux ont du sentiment, des idées, parce qu'ils ont un cœur, une cervelle , c'est supposer qu'en effet ce sont les organes qui font le sentiment ou la pensée , quoiqu'ils ne soient dans nous, par la liaison actuelle de l'ame et du corps , qu'une des causes qui les excitent^ et que leur principe soit réellement dans l'ame; c'est supposer encore que ces organes ne peuvent pas seiTvir à des opérations purement mécaniques, ce qui est suffisamment détruit par tout ce que nous avons dit jusqu'ici. En un mot, de mén^e que dans l'homme, les corpuscules qui s'échappent d'un objet présent sont portées jusqu'au cer-
( 69 ) veauy de même ces corpuscules s'impriment dans Je cerveau des bétes ; mais comme ce n'est ni par les sens f ni par ce qui s'émane des objets extéi*ieurs , queThommepense^ quoique ces cboses puissent servir d'occasion à nos réflexions , nous pouvons croire également que cela ne sufEt pas pour accorder des idées aux bétes.
Nous opposerez-vous un penchant naturel qui porte tous les hommes à croire que les bétes ont une ame spirituelle? car c'est là ce qui pourroit se rapporter le plus à ce principe , que Dieu ne peut nous tromper. Mais , i® il faut que la raison confirme ce penchant ; Dieu ne s'est pais engagé à nous faire éviter les illusions où nous tombons , faute de la consulter ^ et parce que nous, formons des jugements trop précipités; autrement il faudroit dire qu'il nous trompe, par cette raison que la plupart des hommes se persuadent que les étoiles ne sont pa^s plus grandes qu'elles nous le paroissent. En second lieu , ce penchant de tous les hommes à croire que les bétes ont une'kme spirituelle et capable d'intelligence, est-il bien décidé ? Us se servent tous à leur égard du mot d'instinct , qu'on n'entend guère ; de celui d'ame sensitwe , qur peut-être ne présente pas une idée plus claire (i). Mais d'ailleurs, que signifie à son tour
(i) Quelques philosophes, dit Maupertuis, en parlant d£ Tame des bétes , youdroicnt tellement distinguer la pensive
{ 7o) oe penchant naturel y qui nous porte à en faire notre nourriture^ ou même à les tuer par forme d'à* musement ? Du moins n'y a-t-il presque personne, si philosophe qu'il puisse être, qui, s'il aperçoit
et la sensation , qu'ils accorderoient aux bêtes uneome se/iiiCiW) réservant pour les hommes Vame pensante; cette distinction n'est fondée que sur les idées les plus confuses \ ils regardent âpparemtnent la sensation comme pouyant appartenir an corps , eomine pouyant n'être que l'effet de l'organisation et du mouyement des parties , pendant qu'ils conviennfent que la pensée ne peut appartenir qu'à une substance simple et indivisible. L'une seroit détruite à la séparation des parties du corps; à la mort l'autre subsîsteroit inaltérable.
Cest n'avoir pas assez réfléchi sur ce qui ôaractérise l'ame , que d'admettre une telle distinction; tout sentiment, toute perception est une pensée, elle est nécessairement accompagnée du sentiment du «oi,dece que les philosophes appellent couscience^ ou plutôt n'est que le sentiment même modifié différemment, suivant les différents objets auxquels il est appliqué. Or , (f est ce sentiment du soi qui caractérise la Simplicité et l'indiyis&ilité de la substance à laquelle il appartient ; ainsi le sentiment le plus léger ou le plus confus qu'auroit une huttre, suppose autant une substance simple et indivisible, que les spéculations les plus sublimes et les plus compliquées de Newton. Lettre 5™*, deuxième édition.
n est certain que nous n'avons pas des idées bien nettes ae ce que pourroit être une ame purement jenn<M«. J'avouerai cependant qu'il ne me parott pas trop sûr d'affirmer que dans l'échelle de tous les êtres possibles, il n'y ait point d'ame dont la nature soit seulement de sentir ou d'avoir le sentiment du soi sans penser, et peut-être même sans avoir aucunes sortes d'idées ; cda est difficile à concevoir, mais cette difficulté ne suffit pas
(7« ) un animal dégoûtant ^ ne l'écrase sans aucun scrupule. Que signifie encore cette loi si, constante de la nature 9 qui veut ^ue les petits poissons servent de pâture aux gros, et qu'il y aitenti^ tous les animaux une guerre perpétuelle et nécessaire, dont Tunique fin soit de se dévorer les uns les autres. Si l'auteur de tous les êtres a donné aux bétes du sentiment ^ ce jeu continuel qui sert à la vérité à empêcher qu'elles ne se multiplient trop, mais qui d'un autire côté , procure en âiême temps par une voie si extraordinaire la conservation de chaque espèce, nous paraîtra sans doute bien cruel.
Enfin vous prétendez, répondra encore le cartésien , que lorsque nous croyons que les bêtes n'ont point d'ame, nous devrions douter aussi bien si les hommes avec lesquels nous conversons ne sont pas des machines; mais vous ne faites pas attention que les hommes me donnent réellement des pr<»uves incontestables qu'ils ont une ame qui pense , qui sent et qui raisonne (/. I> c. vi, T, noie). En effet ils usent comme moi delà parole, et en usent de manière à me faire voir qu'ils sont absolument de même nature que moi. Si vous supposez qu'un être tel que Dieu a pu former par un art infini
pour décider que cela ne sauroit être. Il me semble , au reste , qu'il y a un défaut dans le raisonnement que je viens de rapporter, c'est qu'on n'y prouve pas assez ce que l'on vouloit prouver, qui est que tout sentiment est une pensée.
(7^ ) des machines semblables^ y faire pagroitre des peiy fections que leurs discours ne peuvent me faire douter qui leur soient propres, tandis que ces mêmes perfections ne seront que dans l'auteur de ces machines; en un mot, qu'il a pu mettre à l'extérieur entre elles et moi, le rapport le plus exact et le plus clairement expliqué, taudis qu'il n'y a entre nous qu'une ressemblance faite ipiiquement pour me séduire, c'est alors que je pourrai applLr quer ici ce principe , que Dieu ne sauroit nous tromper^ puisqu'en pareil cas, il feroit naître en moi directement et par toutes les voies une erreur que les lumières de la plus pure raison ne ppurroient que confirmer. «
Si les bétes donnoient des marques d'invention^ des assurances positives de raisonnement , si le exi qu'elles forment, quand on les bat, étoit une preuve claire d'un sentiment extérieur, au lieu de mar^ quer simplement l'eâet machinal d'une impression étrangère, comme le son de la cloche lorsqu'on l'ébranle, avec cette différence cependant qu41 y. a plusieurs causes qui arrêtent ou qui modifient le cri des animaux , je concluerois alors qu'ils ont en eux un principe capable d'inventer, de sentir , de raisonner; mais n'ayant pas besoin, pour rapporter toutes leurs opérations à des causes immédiates , d'y supposer un principe tel que je viens de le dire, je puis penser que les bêtes sont des machines.