‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantes (volume 3)Chapitre 6 sur 30 · III. Cependant , sans nous arrêter davantage à · texte numérisé non relu

III. Cependant , sans nous arrêter davantage à

prouver ou à défendre ce système ^ examinons main^nant d'une ^lanIèreplus succincte les deux autres questions. Je demande donc, en supposant . même comme plus certain que les animaux ne sont pas des ouvrages puren^ent mécaniques , sont-ils nécessairement compris dans le système moral? Lorsque j'examine de près toutes leurs opérations, je n'en vois pas qui m'annoncent positivement que les idées qu'on pourroit leur prêter s'élèvent beaucoup ^u-dessus des choses sensibles; ils me semblent bornés à la terre ^ et leur ame, de quelque pâture qu'elle soit, parolt n'avoir pour fin principale que le corps.

Us donnent à la vérité comm« des témoignages d'attacbement , de fidélité ^ de reconnoissance; mais ces affections forment-elles en eux des vertus proprement dites ^ c'est-à-dire y sont elles réfléchies^ libres, ou plutôt ne sont-elles pas, comme on Y% cru jusqu'ici, des mouvements aveugles et indélibérés, des eflets d'une impression réitérée, habituelle , tels enfin que ces actes que forme un enfant qui , à l'âge de huit mois , d'un an , ne mérite encore ni récompense ni punition proprement dite, quoiqu'on use envers lui de douceur ou de sévérité, pour déterminer invinciblement ses penchants par des impressions sensibles , et pour lui faire prendre le parti qu'on désire (i).

(i) Quant aux mérites des récompenses ou des châtiments,

Ayouons-le même y aurai-je lieu d'attendre aucune sorte de reconnoissance d'un chien ^ d'un cliat ou de quelqu'autre animal auquel je voudrois rendre le plus grand de tous les services , mais qui ne seroit pas accoutumé à en recevoir de moi , et qui en un mot n'auroit eu le temps de contracter à mon égard aucune sorte d'habitude ?

Voyons-nous encore que dans les animaux la tendresse conjugale ^ les sentiments paternels et l'amour filial s'étendent beaucoup au-delà de quelques circonstances limitées^ à l'égard desquelles la nature semble les avoir déterminés elle-même invinciblement^ et pour un certain espace de JLemps^ de manière que^ ce temps une fois passé , les uns et les autres ne se connoissent presque plus. Quelque examen que nous fassions à l'égard des bêtes ^ pouvons-nous (à parler sans aucune fiction) y découvrir, par celles mêmes de leurs actions qui mar^ quent le plus de finesse , quelques notions de la

ce n'est ni Tindivisibilitë, ni la faculté de penser qui l'entraîne; c'est un certain ordre d'idées et une certaine liaison entre ces idées , dont une ame d'nl leurs très éclairée pourroit manquer. Elle pourroit , par exemple, contempler et découvrir avec une très grande facilité , les rapports des nombres et les propriétés de l'étendue j si elle manquoit d'idées morales , elle ne mériteroit ni les récompenses promises à ceux qui vivent conformément à ces idées , ni les châtiments destinés à ceux qui s'en écartent. Maupertuis , leUre 5me.

Divinité (i), quelque connoîssance d'un suprême législateur, qui règle leur conduite (2).

2. Que si on demande maintenant quelle sorte d'ame nous donnerons aux bétes , je me contente* rai de répondre qu'il n'est pas même d'une absolue

(i) Quoi qu'il eu soit (de Vame des hétes), on ne peut penjer, dit Diderot, qu'elles aient avec Dieu un rapport plus intime que les autres parties du monde matériel $ sans quoi^ qui de nous oserait sans scrupule mettre la main sur elles et répandre leur sang? Qui pourroit tuer un agneau en sûreté de conscience? Ce sentiment qu'elles ont, de quelque nature qu*il soit , ne leur sert que dans le rapport qu'elles ont entre elles , ou avec d'autres êtres particuliers , ou avec elles-mêmes : par Tattrait du plaisir elles conservent leur être particulier , et par le même attrait ^ elles conservent leur espèce. J'ai dit attrait du plaisir au défaut d^une autre expression plus exacte ; car , si les bêtes étoient capables de cette même sensation que nous nommons plaisir^ il j auroit une cruauté inouie à Itei^r faire du mal. Encyviopétke , au mot bétbs ; voyes aussi VJSsprit des iois^ Uv« I, cliap* i«

(a) La raison par laquelle les lois naturelles sont propres à rhomme , c'est, cUt Cumberland, que ce sont certaines propositions touchant les effets qui dépendent des actions comme de leurs causes , ou certains jugements de notre entendement, qui comparant ensemble quelques termes , les joint ou les sépare ; décision dont la principale autorité vient de ce qu'on sait qu'elles émanent de Dieu, Mais je ne vois rien d'où il paroisse que les bêtes forment des propositions , surtout des propositions de cette nature j beaucoup moins peuvent-elles savoir que c'est Dieu qui les leur imprime, et y conformer leurs action» comme à une règle, jyaité philosophique des lois natutelles^ ' cbap. V, % 3.

( 76) nécessité qu'en élevant les animaux au-dessus de l'automate , je leur accorde une ame spirituelle. Nous ne pouvons concevoir, me dira-t-on, que deux substances , l'esprit et la matière; mais je répondrai encore ce que l'on a déjà observé très sagement, que Dieu a pu former une infinité de substances différentes, et qu'il ne s'est pas engagé de rien créer sans en donner à l'homme la connoissance. Nous ne concevons que deux substances, donc il n'y en a que deux; ce raisonnement ne me parolt pas concluant, et je croîs qu'on pourroit appliquer ici en quelque manière ce que dit Voluîre: « Nous sommes dans le cas d'un pâtre qui, n'ayant « jamais vu que des bœufs, diroit: si Dieu veut « faire d'autres animaux, il faut qu'ils aient des « cornes et qu'ils ruminent. » Je ne suispas obligé de tout expliquer, et dès là quepfU'pi^jugéonpar raison je refuse d'admettre le système cartésien; quand je dirais , avec l'auteur du P'oyage du monde de Descartes ( i ) , que l'ame des bétes n'est ui matière ni esprit, mais un être mitoyen, je dirois peut-être ce qui semble se prouver par les eflêts , quoiqu'il ne me soit pas connu par la nature intime de la cbose (aj.

(i) Le Père Daniel.

(3) Od peut encore, ai l'on veut, supposer Hans les hkua ane substance immatérielle et intelligeDte , un principe qui a d^ le certaine espèce , et des idi^es ronfuses , on p|qi

3. Au reste, œque je dois conclure de tout ce que j'ai observé, il n'y a qu'un instant , c'est qu'en supposant qué les bétes aient une ame , on ne pourroit au moins regarder que comme une opinion très incertaine , pour ne rien dire déplus, celle qui oseroit leur faire tenir un rang dans le système moral.

ly . 1 . Enfin , en supposant de nouveau que les animaux se déterminent avec une pleine délibération , qu'eii agissant librement ils aient des idées morales, et qu'ils soient capables de vertu et de vice, je demande si les lumières de la raison, c'est-4dire d'une raison exempte de toute passion et de tout préjugé, nous apprennent que dans ce cas là même iU n'auroient rien à attendre après cette vicfc

a. Dès là qu'on n'bésitera pas à donner aux bêtes une ame semblable à la nôtre , et à les comprendre dans le système moral , dès qu'on les assujettira à des lois proprement dites, dès là enfin qu'on leur prêtera des vues, des penchants et des

tôt qui a des idées claires , mais qui n'en a point de distinctes et qui manque de notions universelles ; en un mot qui est dépourru de cette espèce d'idées requises pour donner lieu aux pensées raisonnables, et à l'inyention. On peut yoir, à ce sujet, ce que dit l'auteur des Réflexions pfUlotophi^ues sur Vimmarta^ lité de Vame^ depuis le § 74 jusqu'au § 85« Voy, aussi VEncy" cLopédie , au mot amb des b&tej^.

(78) motifs pareils à ceux qui se trouvent en nous y et qu'on établira ainsi des rapports réels ^ exacts et précis, entre le plan dont le souverain être s'est servi à leur égard, et celui dont il a usé envers nous, comme les attributs de l'être infiniment parfait sont invariables (c. vill,IV etV), il faudra nécessairement , par le même esprit d'ordre et par les mêmes idées qui nous ont convaincus que notre ame survivroit à la destruction du corps, admettre les mêmes suites pour le système des bêtes que pour celui des Hommes , et j'avoue que j'y souscril'ois volontiers , si j'observois en elles quelques traces de ce que je trouve en moi , et si je les voyois un peu moins enfoncées dans la matière qu'elles ne le paroissent; je me sens pénétré d'un assez grand fonds de bienveillance pour toute la nature, pour désirer même que cela put être.

y. Mais que conclure enfin de tout ce que nous venons de dire? Le voici : c'est qu'après avoir ob^ serve (I et II) , lo qu'il est au moins fort incertain que les animaux ne soient pas des êtres purement mécaniques; a» que s'ils ont une ame spirituelle, et capable de sentiments , d'idées , de réflexion , il est très douteux, disons mieux, il est hors de toute vraisemblance que leur ame soit également susceptible de vice et de vertu , de récompense et de punition proprement dite (IV); 3© que si, par supposition, ils sont renfermés dans le même système moral que les hommes , la raison ne nous dit rien

(79) de précis sur leur état à venir^ ou plutôt elle nous dit clairement que les circonstances étant les mêmes, il faudroit conclure à leur égard comme au nôtre, il suit de là que, dans les deux premières hypothèses, tout ce qui favorise l'objection qu'on tireroit de l'âme des bétes, est au moins de la plus grande incertitude, pour ne pas dire faux. Or si, par le principe quatre du premier livre (c. ii) , on ne doit pas nier ce qui est évident, pour ne pouvoir comprendre ce qui est obscur , ni refuser d'admettre ce qui est certain, à cause qu'il se trouve mêlé avec l'incertain, par la même raison, on ne doit pas objecter ce qui est obscur ou incertain pour combattre une vérité que nous avons vu qui étoit appuyée sur des faits certains ( comme sont par exemple toutes les dispositions naturelles que nous observons dans le commun des hommes) et sur les principes qui sont liés le plus évidemment à l'idée de la Divinité et à l'état présent des choses. Mais, bien plus, il suit de la troisième remarque que nous avons faite, qu'en admettant comme incontestable tout ce que l'on peut supposer en faveur des bétes , l'objection que l'on formeroit en disant que leur ame sera anéantie , à la séparation du corps , ne feroit tout au plus que supposer ce qui étoit en question , c'est-à-dire que Dieu peut assujettir quelque créature que ce soit à des lois proprement dites , sans employer les moyens les plus convenables pour pi-ocurer la fin qu'il se se-

(8o) Toit proposée y ou du moins en faisant illusion aux créatures sur ces moyens. Or , comme nos principes détruisent cette supposition gratuite, il ne reste donc plus de ce côté là aucune difficulté contre l'immortalité de l'ame.

On pourroit dire seulement que nous venons de faire bien de l'Honneur aux bétes^ en raisonnant sur ce qui les concerne d'une manière si sérieuse; mais aussi pourquoi^ par nos discours, nous arrivet-il quelquefois de nous confondre avec elles , afin de pouvoir vivre comme elles ?

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