‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantes (volume 3)Chapitre 8 sur 30 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

viendra qu'un bonheur eicellent et infini est une suite possible de la bonne vie qu'on aura menée sur la terre, et un état opposé le châtiment possible d'une conduite déréglée, doit nécessairement avouer qu'il juge très mal y s'il ne conclut pas de là , qu'une bonne vie jointe à l'espérance d'une éternelle félicité à laquelle il peut parvenir, est préférable à une mauvaise vie, accompagnée de la crainte d'une misère affreuse, dans laquelle il est fort possible que le méchant se trouve un jour enveloppé, ou pour le moins de l'épouvantable et iïLoertaine espérance d'être annihilé. Tout cela est de la dernière évidence , supposém^ème que les gens de bien n'eussent que des maux à essuyer dans ce monde , et que lès méchants y jouissent d'une perpétuelle félicité , ce qui , pour Tordiiiaire, prend un tour Bt opposé, que les méchants n'ont pas grand sujet de se glorifier

seroit , dit-il , aus«i yrai qu'il est faux que les lumiéies naturelles ne nous fournissent pas une démonstration parfaite de l'immortalité de l'ame, il suffiroit toujours à uii homme sage que les preuves tirées de la raison ont du moins un grand poids, et assez de fo^ce jpour donner aux gens de bien une grande espérance d'une autre vie meilleure que celle^i, et pour inspirer aux méchants une j.uste crainte d'une très grande punition après cette vie. Car, quand il s'agit d'un grand mal , on doit chercher à s'en garantir, lors même qu'il n'y a pas un grand suj'etde crai^^te, età plus forte raison s'il est fort vraisemblable qu'on y ^era <^xposé. Lettre sur les Devoirs de thomme et du citoyen, par Puffendorf. .

de la différence de leur état^ même par rapport aux biens dont ils jouissent actuellement ^ ou plutôt qu'à bien considérer toutes choses , ils sont , i mon avis y les plus mal partagés, même dans cette vie ; mais lorsqu'on met en balance un bonbeur infini avec une infinie misère , si le pis qui puisse arriver à l'homme de bien , supposé qu'il se trompe , est le plus grand avantage que le méchant puisse obtenir , au cas qu'il vienne à rencontrer juste , quel est l'homme qui puisse en courir le hasard ^ s'il n'a toutrà<^fait perdu l'esprit? Qui pourroit, dis-je, être assez fou pour résoudre en soi même de s'exposer à uo danger possible ^ d'être infiniment malheureux » en sorte qu'il n'y ait rien à gagner pour lui que le pur néant ^ s'il vient k échapper à ce danger? L'homme de bien^ au con"traire^ hasarde le néant contre-un bonheur infini , dont il. doit jouir au cas que le succès suive son attente. Si son espérance se trouve bien fondée , il est éternellement heureux; et s'il se trompe^ il n'est pas malheureux, il ne sent rien. D'un autre côté , si le méchant a raison ^ il n'est pas heureux , et s'il se trompe^ il est infiniment misérable; n'est-ce pas un des plus visibles égarements d'esprit où les hommes puissent tomber y que de ne pas voir du premier coup d'œil quel parti doit être préféré dans cette rencontre? la raison nous offre-t-elle rien de plus précis que cette règle (Z/v. Il, c. viu, ^me règle, ) y de choisir le parti où il y a moins i

(84 )i perdre 9 et infiniment plus à gagner, préférablement à celui ou l'on n'a que peu d'avantage à attendre , et presque tout à craindre ?

2. Mais que penserons-nous donc de l'aveuglement de ceux qui s'adonnent au vice, plutôt que de s'attadier à la vertu, maintenant que nous avons reconnu par des preuves positives la réalité d'un état à venir ?

II. 1 . S'il est vrai enfin , comme nous nous en sommes convaincus, que nos espérances et nos ci'aintes aient un juste fondement, de quelle importance n'est-il pas de no us accoutumer à réfléchir sérieusement sur un bonheur et un malheur infini ( i ) , dont le choix ne dépend que de nous ? Il ne suiBt pas d'y penser ; quelques réflexions vagues et passa-^ gères n'auraient pas assez de force pour décider nos penchants , et pour fixer nos résolutions : mais il faut en faire une méditation profonde , et assez fréquente pour nous faire reconnaître le prix du souverain bien après lequel nous devons aspirer pour l'autre vie , et pour nous rendre inquiets (2) en

(i) Yoy. Locke , liv. Il y chap. xu , § 70.

(a) Je me sers ici de l'expression de Locke, lorsqu'il dit que le bien et le plus grand bien , quoique jugé et reconnu tel , ne détermine point la volonté ; à moins que , venant à le désirer d'une manière proportionnée à son excellence , ce désir ne

nous rende inquiets de ce que nous en sommes privés •

Qu'un homme, ajoute-t-il ensuite, soit convaincu de l'utilité

quelque manière de ce que l'amour de la,Tertu ^ qui peut seule nous le procurer et écarter de nous Les plus grands maux , n'est pas encore aussiibrtement gravé dans notre cœur qu'il le devroit être ; car ce n'est qu'alors que nous commencerons, à nous y porter de toute l'étendue de nos forces.

2. D'un autre c6té, nous ayons déjà observé qu'il n'étoit pas impossible de changer les inclinations , de réformer les goûts, et de contracter de nouvelles habitudes. <c Les hommes > dit encore Locke y peuvent et doivent corriger leur palais ^ et se faire du goût pour des choses qui ne lui conviennent pas , ou qu'ils supposent ne lUi pas convenir. • .

• La mode

et les opinions 9 communément reçues^ ayant une

de la vertu , jusqu'à voir qu'elle est aussi nécessaire à quiconque se propose quelque chose de grand dans ce ihonde, ou espère d'être heureux dans l'autre , que la nourriture est nécessaire au soutien de notre yie^ cependant , jusqu'à ce que cet>honune soit affamé et altéré de la justice ^ jusqu'à ce qu'il se sente i/iijuiet de ce qu'elle lui manque y sa volonté ne sera jamais déterminée à aucune action qui le porte à la recherche decet excellent hien dont il reconnoît l'utilité ; maisquelqu'autrein^uîetitde qu'il sent en lui-même venant à la traverser , entraînera sa volonté à d'autres choses. Essai sur l'entendement humain y liv. II, chap. XXI, § 35». En géhél'al, l'expérience nous apprend que l'attention plus ou moins grande que nous apportons à considérer les objets que nous pouvons concevoir qui en méritent la peine , influe beaucoup sur nos déterminations.

fois établi de fausses notions dans le monde, et l'éducation et la coutume ayant formé de mauvaises habitudes^ on perd enfin. l'idée du juste prix des choses , et le goût des bommes se corrompt entièrement ; il faudroit donc prendre la peine de rectifier ce goût et de contracter des habitudes opposées qui puâsent changer nos plaisirs , et nous faire aimer ce qui est nécessaire, ou ce qui peut con tribuei' à notre félicité. Chacun doit avouer que c'est là ce qu'il peut faire , et quand un jour, ayant perdu le bonheur , il se verra en proie à la misère , il confessera qu'il a eu tort de le négliger, et se condamnera lui-^méme pour^ela ». Revenons donc à ce que nous disions d'abor^, qui est qu'on ne sauroit trop méditer but l'importance de ses actions et sur. leurs suites , qu'on ne sauroit trop se pénétrer des avantages de la vertu, et se remplir des douces et solides espérances qui lui sont propres , de manière qu'on se dispose par là à saisir toutes les occasions d'en faire des actes, et à rejeter comme des biens faux et trompeurs tout ce qui ne peut s'accorder avec elle, ni. i . En effet, il ne s'agit plus, lorsqu'on s'est convaincu de la réalité du dogme des récompenses ou des peines que le souverain législateur, qu'un Dieu même nous réserve pour une autre vie , il ne s*agit plus , dis^je, de séparer V utile injuste et de thonnète , et ce n'est que par une méprise inexcusable, qu'il nous arrive quelquefois de considérer l'un comme étant absolument étranger à l'égard

(8?) de Tautre. Nous l'avons déji i^eooiiBU ^ pour se procurer un bonheur solide y il ne suffit pas de faire attention au Inen et au mal présent , il faut encore examiner quelles en seront les suites naturelles, afin que^ comparant le présent avec l'avenir^ et balançant Tun par l'autre^ on puisse connottre d'avance quel en doit être le résultat : or , cette règle et celle que nous avons posée ensuite sont du plus grand usage^ lorsqu'on sait que la Divinité ne borne pas à cette vie les effets qui doivent suivre de nos actions.

s. En un mot; ayant observé que le bien cornmun^ €'est-4^-dire celui de tout le système des agents raisonnables ; est la règle prédse de nos devoirs , en tant qu'il renferme dans une juste proportion les trois principes de ce que nous devons à Dieu , aux autres et à nous-mêmes , pour nous faire maintenant une idée exacte de la véritable utilité , il ne faut pas considérer simplement ce qui paroît avan> tageux à telle ou telle personne en particulier pour un temps , et au préjudice d'autruî , mais ce qui est avantageux généralement à tous les hommes et pour toujours : ou du moins , ce qui est tel , que tout le système des êtres raisonnables puisse n'y rien perdre; autrement ^ ce que l'on Êtit dégénère en vice, et nous attirera dans cette vie ou dans celle qui doit suivre , des maux qui n'ont aucune proportion avec le faux bien que nous envisagions aux dépens du tout.

>fK

3. Piuflsionfl-nous donc ne pas oublier qu'il ne se trouve jamais d'opposition entre le bien commun et notre bonbeur, parce que > si nous sommes obligés de sacrifier un avantage présent à un plus grand bien que la droite raison nous prescrit de recbéiv cber en faveur des autres , nous trouvons dans ce sacrifice , non-seulement Pacte le plus généreux mais encore le plus propre à;procurer pour l'avenir, ou pour l'instant même qui doit suivre, notre véritable félicitée.

4* De même aussi on peut observer que si nous nous procurons à nous ou L d'autres un bien réel c'est-à-dire qui ne soit pas en opposition avec le bien du tout, non-seulement il n'y perdra rien, comme nous le disions il n'y a qu'un instant^ mais il ne peut même qu'y gagner. D'abord Dieu en sera glorifié , puisque tout bien qui contribue en quelque cbose à notre avantage réel (c V, II et IV), tentl à nous conserver ou à nous perfectionner , i maintenir ou à augmenter le bon état de nos fa»cultes par un exercice convenable y et par conséquent à nous rendre plus propres à procurer d'une ou d'autre manière , autant qu'il dépend de nous, la gloire du souverain être ; ne seroit-ce même que ])ar la fin que je suppose que nous aurons envisagée dans nos actions , et par les sentiments dont nous nous sentirons toujours plus pénétrés , si, en jouissant avec une sage tempérance des plaisirs qu'il nous permet, nous n'oublions pas que c'est a lui

( 89 3 • seul que nous les devons. En second lieu^ la société y gagnera; car tout se lie^ tout s'enchaine, et il n'y a aucune de nosactions^ parmi celles mêmes qui paroissent les plus indifférentes^ qui, étant considérée comme ayant été faite dans les circonstances requises pour bien agir, ce qui dépend surtout de la nature des choses y et en partie aussi de ce que comportent nos foibles lumières , ne puisse , généralement parlant y contribuer par la suite au bien de plusieurs de nos semblables. Ainsi , lors même que je récrée mon esprit y que je me promène y et que je fais mille autres cboses aussi natui'elles^ si ces actions sont dans l'ordre , elles me disposent à d'autres actions plus importantes^ elles me mettent en état d'en être plus utile aux autres y et par conséquent se joignent déjà au bien que je ferai pour m'acquitter de tout ce qu'exige de moi le rang que j'occupe dans la société y si petit qu'il soit en apparence. A plus forte raison ceci aura-t-il lieu , lorsqu'il s'agira d'actions plus importantes. En un mot y tout ce qui nous règle par rapport à nousmêmes n'aide pas peu à nous régler aussi par rapport aux autres (i). Quel bien pourroit attendre la société de la part d'un homme qui ne prendroit aucun soin de cultiver sa raison, ni de former son esprit et son cœur à la sagesse et à la vertu ? Et au

(0 Principes clu droit nat, , 2« part., chap. iv, § 21 et 32.

• ( 90 ) " contraire , que ne peut-on pas se promettre de ceux qui ne négligent rien pour perfectionner leurs facultés et leurs talents , et qui sont conduits vers cette noble fin par le désir de se rendre heureux et de procurer en général le bien commun.

5 • On peut dire la même cbose de tous nos devoirs; quoiqu'ils se rapportent à différents objets, ils ont cependant une liaison naturelle , en sorte qu'ils rentrent , pour ainsi dire , l'un dans l'autre , et que^ s'entr'aidantréciproquen^ent, l'observation des uns rend la pratique des s^utres plus facile et plus sûre. Il est certain y par exemple ^ que les sentiments dont on doit être pénétré à l'égard de la Divinité^ soit à raison de sa justice , soit en conséquence de ses autres perfections , auront toujours beaucoup de force pour engager les hommes à s'acquitter de ce qui les concerne directement euxmêmes ^ et à faire pour le prochain et pour la société , tout ce qu'ordonne la loi naturelle dont l'exacte observation prépare ou assure notre propre bonheur. Telle est la merveilleuse harmonie que la sagesse divine a mise entre les différentes parties du système de l'humanité; que manqueroitril au bonheur deshommes^ s'ils étoicnt attentifs à suivre de si salutaires directions?

ly. 1. Mais si les trois principes de nos devoirs^ qui se trouvent renfermés dans l'amour et la recherché du bien commun^ sont ainsi liés ensemble, à les considérer en général et dans tout leur déve-

(9» ) loppement , il y a aussi entre eux , comme nous l'ayons déjà observé (c. v, III, 3 et IV), une su^ hordination naturelle qui servira à décider auquel de ces devoirs on doit donner la préférence, dans les cas où , par des circonstances particulières , ils se trouvent, ou paroissent se trouver dans une sorte de conflit ou d'opposition qui ne permette pas de les remplir tous également.

Le principe général , pour bien juger de cette subordination^ c'est que V obligation la plus forte doit l'emporter sur la plus foihle (i), et qu'ainsi, parmi les lois particulières de la nature , les inférieures sont limitées en quelque façon par celles d'un rang supérieur.

2. Les actions que ces lois prescrivent comme propres à as^ancer le bien commun , doivent être telles par comparaison , c'est-à-dire les meilleures de celles que nous pouvons concevoir et faire dans les circonstances proposées : en un mot, il faut toujours choisir le meilleur (&V. 11, c. viii, 6™e règle, et Us^. III , c. x, princ. aa ) (2) , ce qui doit

(1) Contra officium majus antepone minorî^ dit très bien Cioëron. De Officus , lib. I.

(3} Faites-^vous une loi inviolable de suivre tout ce qui vous paroitra le meilleur. Manuel d'Epîctéte , Enchpid, , cap. lxxy, ou xLTiii , ëdit. Melhom. Voyez aussi les Réflexions de Marc- Antonin , liv. III , § 6 , avec les notes de Gataker.

Pour savoir, en tel ou tel cas , ajoute ici Barbey rac , quelle

(9^ ) même s^entendre en premier lieu des sentiments et des dispositions de rame(|ui sont en notre pouvoir, et en second lieu des actions que nous devons faire. Mais il est à propos de remarquer que ce qui est égal au meilleur^ peut avee raison être dît le meilleur , c'est-à-dire que s'il se trouve , autant que nous pouvons l'apercevoir , qu'il est indifférent

est la meilleure action à faire ^ il faut deux choses : i^ Qu'on puisse faire un juste discernement entre plusieurs actions, dont les unes sont moins propres que les autres à avancer le bien commun \ a» et que l'action qu'on a jugée être la plus propre soit en notre pouvoir {sur Cumb, , chap. v, § 9 , note a ]• En effet , comme dit très bien Cumberland , la loi de nature , ou la raison , qui examine les forces de la nature , ne sauroit nous proposer une fin impossible à obtenir , ni nous prescrire des moyeus qui surpassent l'étendue de notre pouvoir» L'un et l'autre seroit vain et disproportionné à nos facultés. Or la raison condamne absolument tout dessein d'entreprendre de pareilles ehoses , cbap. v, § 3.

Ajoutons , à l'égard de la première condition que demande Barbeyrac, que^ comme il faut donner quelque dhose à la foiblesse de nos lumières, on doit convenir , ce me semble^ qu'à prendre les choses moralement , nous sommes censés faire le meilleur, lorsque ^ après avoir apporté toutes les dispositions qui dépendoient de nous , à l'examen que nous devions faire de la qualité de telle ou telle action , et , après avoir considéré la nature des choses , autant que notre raison et un cceur droit pouvoient nous aider à la connoître , nous nous déterminons et nous agissons en conséqi/ence de ce qiti nous paroi t le meilleur.

(9Î) de laquelle des deux manières nous agissions , en de tels cas y la loi naturelle > la raison y nous donne ou nous laisse la liberté de prendre le parti qu'il nous plait.

3. Pour savoir maintenant quelle est l'obligation la plus forte ou quel est le meilleur , il ne faut que faire attention à la nature même de nos deyoirs , et à leur différents degrés de nécessité et d'utilité; car c'est le vrai moyen de connottre quelle est alors la volonté de Dieu qui, en nous présentant pour loi générale le bien commun (c. v, IV), d'oà résulte extérieurement sa plus grande gloire , veut que nous envisagions lo le bien du tout préférablement à celui d'une partie; 2^ le bien d'un plus grand nombre de parties préférablement à celui d'une seule y en supposant d'ailleurs toutes cboses égales; et 3^ enfin, que nous préférions, selon l'étendue de nos lumières et de nos forces y un plus grand bien à un moindre , comme l'exigent la raison et le sentiment de l'ordre (AV. II , c. vili , 6me règle) : c'est-à-dire, en un mot, qu'il s^agit uni^ quement de considérer ce qui est.le plus ai^antageux à l'égard du tout, ou ce qui a rapport à la plus grande partie du bien commun.

Par cet ordre naturel et aussi évident que les idées de tout et de partie, et d'autres idées à peu près semblables , les lois particulières sont sùbor^ données à la loi générale , et entre celles-là les inférieures aux supérieures.

Suivant ces notions, voici quelques règles sur les cas dont il s'agit (i).

4. lo Les devoirs de V homme ewers Dieu Vem^ portent sur tous les autres ; car le souverain être est le plus grand objet que nous puissions considérer dans le tout (fcV. III , c. x , princ. 8 ) , c'est lui qui est la première cause de toutes choses, c'est de lui que tout dépend, et pour le moment présent et pour l'avenir (&>• III, c. x, prive. 2 a); c'est enfin pour sa gloire qu'il a formé toutes les créatures ; et elles ne peuvent espérer de se rendre heureuses qu'en la procurant : ainsi , de toutes les obligations, celle qui nous attache à notre créateur tout puis» sant, tout sage et tout bon, à l'être infiniment parfait , est sans contredit la plus étroite et la plus forte.

Il suit de là que si , poui* apaiser en faveur d'une nation entière un vainqueur irrité , il s'agissoit , par exemple, de rendre à quelqu'autre objet qu'au vrai Dieu un hommage qui ne seroit dû qu'à lui seul , la loi naturelle nous prescriroit de tout sa* crifier à la gloire du souverain être , attendant de sa bonté et de sa justice les récompenses d'une autre vie, pour nous et pour tous ceux qui, par les

(i) Voyez la note de Barbeyrac, sur le § i5, chap. m, iiy. 1er, Du droit de la nature çt des gens , et Burlamaqui ^ 2« partie , chap. iv, § 22.

( 95 ) sentiments d'un cœur bien disposé y sauroient les mériter.

5. 20 Si ce que nous nous devons à nous-mêmes se trouve en opposition avec ce que nous devons à la société en général y la société doit avoir la préférence» Autrement^ ce seroit renverser l'ordre des clioses; soit qu'on regarde la société comme formant nn tont par rapport à chacun de nous , soit qu'on la considère comme formant une partie considérable de tout le système des êtres raisonnables dont Dieu est le créateur et le chef. Si chaque homme prél£roit si^ intérêts à ceux de cette même société , ce seroit la détruire par ses fondements y et aller direetement contre la volonté de Dieu , qui y ayant subordonné la partie au tout , nous impose l'obligation indispensable de ne jamais nous écarter de la loi suprême du bien commun, ou d'envisager en un mot ce qui a rapport à la plus grande partie de ce bien {ci-dessus i et suivants y avec les renvois).

La règle que nous venons de poser s'applique également à ce qui concerne le bien réel d'une plus grande société^ par opposition avec celui d'une plus petite y comme seroit^ par exemple , une famille par comparaison à toute une ville , et une seule ville par comparaison à tout un état.

6. Z^Sij toutes choses d'ailleurs égales y il y a du conflit entre un devoir de l'amour de soi-même, et un devoir de la sociabilité, l'amour de soi-même doit prévaloir : car , chacun étant directement et

(96) premièrement chai^ du soin de sa conservation et de son bonheur^ il s'ensuit que^ dans le cas d'une entière égalité y le soin de nous-mêmes doit Fem** porter sur le soin d'un autre.

Et en effet, il est de l'intérêt du tout que ses parties subsistent et se maintiennent dans un état avantageux, autant que l'ordre universel et la constitution des choses le permettent. Or un des moyens les plus sûrs et les plus directs , c'est que chacun pense à sa conservation et à ses intérêts, comme à une chose qui le touche de plus près, avant de penser à la conservation e% aux intérêts d'un autre membre , que nous supposons d'ailleurs qui lui est seulement égal dans l'ordre du bien commun , et qui n'a pas plus de droit que lui à tel ou tel avantage (i).

(i) Si nous mettons l'amour de soi-même au premier rang , dans l'examen de la constitution des hommes , ce n'est pas, dit Puffendorf, que nous prétendions que chacun doiye se préférer lui seul à tous les autres , ou avoir uniquement en vue son intérêt particulier, indépendamment de celui d'autrui; mais c'est : lo parce que chacun connoissant en quelque manière son existence plutôt que celle d'autrui , les sentiments de Famour de soi-même précédent naturellement ceux qui nous portent à nous intéresser pour les autres ; a» parce que le soin de notre propre conservation et de notre propre avantage nous touche de plus près que qui que ce soit. Car quoique nous nous proposions le bien public, cependant y comme nous faisons nous-mêmes partie du genre humain , et qu'ainsi nous devons avoir quelque part à cette utilité commune, il n'y a c^taine-

(97) <^ae s'il y a inégalité dans les devoirs, celui qui a pour objet un plus gi*and bien suffisamment reconnu y c'est - à - dire qui y toutes circonstances bien pesées , a plus d'étendue y plus de rapport au bien commun , celui-là , dis-je, doit l'emporter {ci'dessuSy i et 5uiV.). C'est ce qui fait dire à un philosophe moderne (i) que l'amour qu'un bon père a pour ses enfants est si pur^ que les considérant comme d'autres lui-même , il recherche leur bien comme le sien propre ou même avec plus de soin , parce que y se représentant que lui et eux font un tout dont il n'est pas la meilleure partie y il préfère souvent leurs intérêts aux siens y et ne craint pas de se perdre pour les sauver y ce qui y à plus forte raison y doit être réciproque de la part d'un fils y envisagé dans les mêmes circonstances et par rapport à toute sa famille.

7. 4* Enfin ; si l'opposition se trouvée entre deux devoirs qui nous concernent nous-mêmes y ou entre deuxde%foirs de la sociabilité y on doit préférer celui qui est accompagné de la plus grande utilité y comme étant le plus impoTtajit (ci-dessus y 1 etsuiu.).

Ainsi, les lois de la reconnoissance, toutes choses d'ailleurs égales, l'emportent sur les lois de la bien-

ment personne qui puisse être chargé plus particulièrement que nous-mêmes de nos propres intérêts. Droit de la nature y liv. Il, chap. ni> S i4*

(i) Descaries, Des passions y art. 83, selon l'original. TOME II. 7

( 9» ) faisance ou de la libéralité. Au contraire^ Tobligation de garder la foi donnée l'emporte sur le devoir de la reconnoissance , et ainsi du reste. La raison de ces maximes ^ et autres semblables, se déduit aisément de notre principe fondamental ; car , il est plus avantageux pour le bien commun de ne pas donner atteinte à ce qui serre les liens de la société d'une manière plus étroite , à ce qui est le plus essentiel pour la maintenir en bon état , pour en assurer les douceurs et la tranquillité , pour y entretenir par la confiance une communia cation de biens et de services , qu'à ce qui renferme à l'égard de tous ces objets un moindre degré de

nécessité.

y. I. En faisant attention à tout ce que nous avons dit jusqu'ici , il ne nous sera pas difficile d'établir une formule telle qu'un des hommes les plus sages de l'antiquité (i) vouloit qu'on prtt soin de se la faire à soi-même , pour se mettre en état de juger parla seule comparaison des choses avec cette règle, quelles sont celles que l'on doit faire ou celles dont on doit s'abstenir.

En suivant nos principes, notre formule doit être telle : Cet acte libre est-il, parmi tous les actes (IV , 1 ^ 2 et 3 ) que je puis conce\foir et faire dans

(i) Formula quetdam constituenda est, quant sisequaaur in eomparatione rerum , ab officio num^uam recedemus, Cicéron , De Officiis.

(99) les circonstances proposées , le plus propre à ai^ancer le bien commun; ou, s'il y a plusieurs actes de cette nature y est-il Vun de ces actes?

Et; si l'on veut examiner ce qui a déjà été fait pour en porter un jugement droit , on dira : Cet acte libre étoit-il y parmi tous les actes que je pou-^ vois concevoir et faire dans les circonstances proposéesy le plus propre à avancer le bien commun; ou s'il y avoit, etc.

2. Je dis cet acte libre, parce que les actions qui ne dépendent pas de notre délibération ^ et dont notre volonté n'a été la cause en aucun temps ne sont pas soumises à notre direction , ce qui fait encore qu'elles ne sauroient nous être imputées, puisqu'il n'étoit pas en notre pouvoir qu'elles fussent faites ou qu'elles ne le fussent pas.

Mais il faut remarquer que les omissions sont mises au rang des actions , ce qui arrive toutes les fois qu'on peut les concevoir comme l'effet d'une suspension volontaire de l'exercice de nos facultés.

3. J'ajoute , parmi tous les actes que je puis con^ cevoir et faire : car, premièrement, je ne puis être tenu qu'aux choses dont j'ai déjà ou dont j'ai pu avoir quelque idée , ce qui suppose que je ne me suis pas rendu coupable , en négligeant de former et de cultiver ma raison (lY y 2 , note a). En second lieu, je ne puis être obligé qu'à ce qui ne surpasse pas mes facultés. Et il faut avouer que y dans de certains actes qui ne sont pas absolument néices-

( *oo )

saires pour le bien de la société y le plus parfait à l'égard de chaque homme en particulier est censé i*aisonnablement dépendre autant de la mesure de ses forces, estimées à peu près leur juste valeur, que de celle de ses lumières; par exemple, le temps que celui-ci peut employer au travail ne sera pas le même que celui-là peut y donner. L'un se fatigueroit mal à propos par une application trop constante , et l'autre auroit tort de substituer à des occupations plus utiles et qu'il lui est aisé de soutenir , des amusements qui par là même seroient vains et déplacés.

J'ai dit en dernier lieu le plus propre, ou Pu/j des plus propres à avancer le bien commun , et cela a été expliqué par tout ce que nous avons observé jusqu'ici (III, 2 , et IV, 2) (1). Il suffit actuelle-

(1) Je n*ai point renfermé les bètes dans le système des êtres dont i*ai parlé , parce qu'elles ne paroissent pas capables de connottre les rapports qui « sont entre Dieu et des créatures in- « telligentes et raisonnables , ni de s'occuper du bien commun; « ce qui est cause qu'on ne peut paatles considérer comme sus- « ceptib]es de vertu, ni nième de société proprement dite ce avec les bommes; l'une et l'autre, ajoute Comberland, a étant fondée sur la considération du bien commun , ce bien oc commun que les lois naturelles ont directement et immédia- « tement en vue , c'est celui des êtres raisonnables. Je ne nie « pourtant pas qu'elles ne demandent de nous quelque soin R pour ces êtres d'une nature inférieure , entièrement destitués or de raison, et purement corporels; car elles nous enjoignent, a par exemple , de procurer la nourriture aux bètes, de semer

ment de faire attention à cette vérité: qu'étant moi-même une partie du tout, les biens que je puis me procurer dans tout le cours de cette vie , font aussi' partie de celui dont je viens déparier , et que parconséquentjilsserventàl'avancerjorsqu'ilssont réels 9 et qu'ils n'ont rien de contraire à un plus grand bien possible , quel qu'il puisse être (III^ 4)-

YI. 1 . Si nous recbercbons maintenant quel doit être le motif de nos actions , il ne nous sera pas sans doute bien diiScile de le reconnoitre^ puisqu'il se trouve lié immédiatement à nos principes (/iV. III, c. X, princ. aa).

L'être suprême a formé les créatures pour sa gloire, et à cette gloire est uni l'ordre et le bien universel ; il veut , en un mot , que les êtres intelligents qu'il a formés procurent autant qu'il dépend d'eux le bien commun de tout le système des êtres raisonnables , ce qui renferme aussi à l'égard de chacun de nous en particulier, notre propi*e perfection et notre bonheur. Or ce bien même

a pour faire croître des plantes , de cultiver en gënéraj la terre, a autant que ceTa peut être utile selon les vues de Dieu , et « pour le bonheur des hommes. Mais en cela on ne se propose « pas proprement , ou du moins principalement de perfection* 5 ner de telles choses ; en regarde seulement Pusage qu'on peut < tirer de leur concours avec nos propres actions , pour ce qui c concerne le bien des êtres raisonnables et sensés ^ etc. Voyez

le Traité phUoaofAùfue des lois natur, , chap. ▼, § 8 , traduct. de Barbeyrac»

devient le plus grand et le plus parfait motif que la raison puisse proposer à tous les bommes (cùdess. ,

a. Qu'y a-t-il qui doive plus nous intéresser que la gloire de notre créateur, seul principe de notre existence , tout grand , tout parfait , et Tunique source de tous les biens? Qu'y a-t-îl ensuite qui doive plus toucher un cœur sensi]>le et généreux , que le bien de tous les êtres avec lesquels il peut avoir quelque rapport ? Qu'y a-t-îl enfin qui soit plus capable de nous déterminer que la vue de notre propre bonheur, après lequel nous soupirons nécessairement? En un mot, et c'est ce qui achève de nous convaincre de la volonté du créateur à cet égard (/iV. III, c. x, princ. 23) , qu'y a-t-il de plus propre à nous attacher constamment à l'exécution de ses lois , que la réunion de ions ces motifs qui se confondent si naturellement avec l'objet même de nos devoirs, et qui, d'un côté, en nous repi'ésentant la volonté de l'être suprême , de manière que nous agissions par un principe de respect pour le souve* rain législateur , de soumission à sa loi , de désir de lui plaire, et d'exprimer dans toute notre conduite ee qui peut servir davantage à annoncer sa gran* deur et ses attributs; de l'autre, en nous laissant envisager tout le bien qui doit résulter de telle ou telle action pour nous et pour les autres , dans cette vie ou dans l'autre, excitent par cela seul dans notre ame ce sentiment si nécessaire de l'obli-

galion parfaite où nous devons nous considérer i chaque instant d*agir de telle ou telle manière (c. i^ déf. 5, 6 et 7, c. III, II et Vil, 2)?

3. Il ne s*agit pas ici de séparer les motifs dont je viens de parler; ce seroit encore une fois vouloir désunir ce que la nature des choses , la vérité , la raison, ce que Dieu même unit nécessairement. En vain prétendrions-nous , par un sentiment plus épuré , rechercher tellement la gloire du souverain être , que notre cœur se déit>bàt totalement au désir de son propre bonheur : j'ose le dire , ces sentiments si purs ne sont qu'une illusion adroite^ que de brillantes chimères aux yeux de ceux qui connoissent un peu le cœur de l'homme. La nature nous contraint invinciblement de nous aimer, et lorsque nous croyons nous dégager davantage de cet amour, c'est alors qu'il agit en nous d'une manière plus forte et plus subtile.

4. Mais aussi que penser de ceux qui s'occupent tellement d'eux-mêmes, qu'ils deviennent en quelque sorte à eux*mêmes leur dernière fin , comme s'ils pouvoient trouver en eux , et par leurs propres forces , le véritable bien ? On appelle cela s'aimer; mais convenons du moins que c'est un amour bien (ajix et bien mal réglé , puisque c'est se soustraire à la fin principale que le souverain être nous a assignée , et qu'il est vrai de dire que le premier et le plus beau moyen de procurer sa gloire, c'est de la désirer et de s'en faire un motif.

Où trouverons-nous rien de plus propre à ennoblir toutes nos actions et à les rendre agréables à la Divinité ? Ne craignons pas de l'affirmer^ si jamais nous ne perdons ce motif de vue ^ en considérant d'ailleurs que notre bonheur s'y trouve lié de la manière la plus étroite y tout ce que nous ferons sera dans l'ordre , et toutes nos actions seront autant de pas vers notre félicité. En un mot^ il doit se trouver ici la même proportion que nous avons déjà observée entre les lois particulières de la nature (i) : c'est-à-dire que nous devons avoir pour motif, i« la gloire du créateur, a» le bien de la société , 30 notre propre bien ; et comme nous envisageons ici, non-seulement tel ou tel bien en particulier, comme lorsqu'il s'agit de comparer l'effet de telle action avec l'avantage qui résulte de telle autre, mais encore le bien en général auquel

(i) Par la régie établie (c'est-à-dire par la régie da bien

commun), nous apprendrons en général, dit Cumberland, à

mettre dans chacune de nos affections et de nos actions la même

proportion entre elles et le total de nos forces , que le bien qui

revient de chacune d'elles nous paroît avoir la plus grande

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