TOME ni. A
( 5o) qui peut être séparé, au moins par l'esprit et ]«u* Ja pensée, de la chose dont il est mode, sans que l'idée de cette chose soit détruite dans notre esprit, comme rond , blanc , pieux , pruden^t.
11 est aisé de s'apercevoir maintenant de quelle utilité peuvent être ces 'divisions , lorsqu'on examine des objets extrêmement compliqués, ce qui arrive à chaque instant dans les mathématiques, dans la physique et dans les autres sciences. Ces différentes sortes d'idées universelles forment autant de classes, auxquelles on rapporte plus ou moins , selon le besoin qu'on en a , tout ce qui concerne l'objet que l'on considère (i); mais il ne faut pas oublier de ranger dans notre esprit ces mêmes idées selon leur degré d'universalité ou d'étendue , c'est-à-dire selon qu'elles se sui'passent l'une l'autre en étendue ou en universalité. En appercevant de la sorte la subordination des différentes idées , nous accoutumons par là notre esprit à voir les choses avec ordre , et dans leur arrangement naturel , ce qui donne une très grande facilité pour concevoir, définir, diviser et exprimer les choses clairement.
9. Un dernier avantage des idées universelles et des abstractions, c'est que par elles on aperçoit d'un coup d'œil ce qui convient à plusieurs choses,
(i) La Clef des sciences , etc. , p. aS.
( 5. ) ou on reconnoît plus aisément ce qui les distingue les unes des autres.
Divers individus se présentent à nous (i) , par exemple , quelques tiges avec leurs branches, leurs rameaux et leiu's feuilles; nous remarquons qu'elles sont toutes conformes entre elles à l'égard de ces diverses parties. Cette observation faite, nous les rappelons à un genre commun que nous appelons arbre; mais en partant plus loin notre attention , nous trouvons qu'outre les circonstances qui s'accordent, il y a pourtant des différences notables dans leurs écorces, dans leurs feuilles et dans leurs fruits; sur quoi nous divisons le genre arbre en certaines espèces , à chacune desquelles nous donnons un nom particulier. C'est ce qui produit les dénominations de pommier, de poirier, de cerisier et autres semblables. Nous allons plus loin encore, et trouvant des dissemblances sensibles entre les arbres d'une même espèce , par rapport à la figure ou au goût des fruits, nous formons de nouvelles espèces inférieures et subordonnées aux précédentes, qui ont aussi leurs dénominations particulières. Tel est notre procédé à l'égard de tout ce (]iui tombe sous nos sens , ou de ce dont nous acquérons d'ailleurs quelque connoissance. Si nous étions destitués de ces notions universelles des espèces et des genres, et que notre ame n'eût que
( i) Réflexions pliilosophiques sur l'immortalité de l'itmc , § 1 4 •
( 52 ) de simples représentalions des individus, il nous seroit absolument impossible de penseï et de conclure d'une manière raisonnée. Concevez que les sens transmettent à notre amela seule image d'une chose , sans qu'il se passe rien au-delà , et sans que nous affirmions ou niions quoi que ce soit de cette image , nous ne pourrons pas, sur ce simple acte, nous qualifier raisonnables. Il n'y a que la notion des espèces et des geni-es qui nous mette proprement en état d'affirmer ou de nier d'une manière raisonnable , à l'égard des choses qui sont hors de nous, de les mettre en opposition ou en parallèle , de réunir ce qui tient ensemble , d'en séparer le reste , et d'aller ainsi de conséquence en conséquence.
Si nous n'avions point d'idées universelles et abstraites des choses corporelles (i), nous ne pourrions nous procurer aucune idée distincte , ni en communique!* aux autres. Nous avons appelé idée distincte celle qui fait reconnoître et désigner les marques par lesquelles un objet se distingue des autres. Concevez à présent que l'on veuille repasser en soi-même ou exprimer à un autre les marques qui distinguent un pommier d'un cerisier, vous trouverez qu'une partie des pensées qui naissent, et des mots qu'on prononce pour cet effet répondent à de pures idées universelles. Et pour
(i) Réflexions philosophie/ iijs sur iiminovUtliic de Vtime, § G7.
( 53 ) acliever de s'en convaincre , qu'on fasse un essai , et qu' on exprime les marques auxquelles on aperçoit qu'un tel objet n'est pas un arbre , mais que c'est une maison, on s'apercevra bientôt que les idées distinctes supposent en effet des notions universelles; plus on aura de facilité à assigner les marques d'un arbre , celles d'une maison , et la différence qu'il y a entre elles , et plus on sera convaincu de la vérité de notre assertion.
Pourquoi donc des hommes, d'ailleurs très respectables et très éclairés, voudroient-ils bannir entièrement les notions abstraites et les idées universelles , comme si c'étoit élever un temple à V erreur, que d'établir sur elles quelque conséquence. Ces philosophes célèbres et si dignes de l'être , sont bien plus redevables qu'ils ne pensent aux notions qu'ils réprouvent. Sans elles ils n'auroient pas connu ce qui forme proprement l'expéiience , et ils ne nous auroient pas donné d'aussi bons ouvrages.
lo. Les idées universelles abstraites ne sont pas plus arbitraires que les autres , lorsque nous ne les étendons qu'au degré d'universalité qui leur convient, et que nous ne raisonnons que d'après les degrés de clarté qu'elles ont en effet (i). Lorsqu'on a déterminé géométriquement quelle est l'inclinaison qu'il faut donner à un mortier , pour que la
(i) Voy. M. Hook , Rel. nal.^ moi: philosophiœ ^ p. 1^9 et seq.
( 54 ) bombe soit pœ'tée à une certaine distance , ou bien encore, quelle courbure on donnera à la proue d'un vaisseau pour qu'il fende les eaux avec une extrême vitesse , certainement on a acquis une yConnoissance réelle , n'y eut-il devant nous, dans le moment présent , ni mortier, ni bombe , ni vaisseau. Si la science à laquelle on parvient au moyen des notions abstraites, et en comparant les rapports qui se trouvent entre les différents objets n'étoit qu'illusion et que fantôme, elles ne produiroit pas hors de nous des effets si réels, et les liomli'en retireroient pas, comme ils le font, les plus gi'ands avantages (i).
3' De l'abus drt idées uninerselles rt des abstruclioas.
1 1 . Mais il faut avouer en même temps que , comme il nous arrive assez souvent de faire un mauvais usage de nos idées , ou parce que nous les consultons mal , ou parce que nous en tirons des conséquences précipitées, ou par d'autres opérations aussi peu exactes , de même aussi nous abusons tous les jours de la facilité que nous avons d'abstraire et des notions universelles que nous avons acquises. C'est ce qui arrive : i» lorsque les notions générales que nous nous formons, n'oni
( ! ) Artcm et scientiam itemo negavcvit.
( 55 ) pas un fondement suftisant , soit que nous ne nous arrêtions pas assez à ce qui peut nous donner des idées distinctes sur la nature des objets que nous examinons^ et sur ce qui suit nécessairement de leur constitution, soit que nous négligions à l'égard des choses accidentelles de rassembler un assez grand nombre de faits et d'observations pour pouvoir établir des conclusions certaines , et nous mettre en droit d'en appeler à l'expérience. De là cette foule de notions vagues et confuses qu'on donne pour autant de principes, et qui, n'étant le résultat d'aucune connoissance réelle et solide , ne font que multiplier à l'infini nos préjugés et nos erreurs. De là enfin ces écarts si fréquents dans la métaphysique, la physique, la politique et la morale.
12. En second lieu, nous nous servons mal des idées universelles, lorsque nous les rapportons à des choses auxquelles elles ne sauroient convenir, et que nous les étendons plus loin que ne le comportent les connoissances , les idées dont elles résultent. Lorsque les notions universelles ne sont pas évidentes par elles-mêmes, il faut pouvoir remonter des idées particulières aux notions générales, et redescendre sur la même ligne des nolions générales aux idées particulières qui ont dû concourir à les former. Il faut que la liaison du principe avec les conséquences qu'on en tire , soit incontestable. Si lorsqu'une maxime n'est vraie
( 56 ) que généralement parlant, j'en déduis, pour tous les cas particuliers auxquels je l'applique, une couséquence nécessaire et absolue , il est bleu évident que la conclusion s'étend plus loin que le principe. Ceci arrive encore , lorsqu'on passe d'un genre à un autre , de l'esprit au corps , du corps à l'esprit , ou lorsqu'on ne prend pas assez de soin de distinguer les espèces, ou même lorsqu'on presse trop l'analogie entre des objets qui se rapportent à la même classe; par exemple , quoique différentes portions d'un même métal soient semblables parles qualités que nous leur counolssons , il ne s'ensuit pas qu'elles le soient par celles qui nous restent à connoître. Si nous savions en faire la dernière analyse, peut-être trouverions-nous autant de différence entre elles, que nous en ti'ouvons maintenant entre des métaux de différente espèce. Les philosophes ne craignent pas d'avancer que dans une même rivière il ne se trouve pas deux goul tes d'eau parfaitement semblables.
i3. Un dernier abus des notions universelles , et dont les hommes les plus éclairés ont peine à se défendre , c'est celui qui consiste à réaliser toutes nos abstractions , comme si ce que nous avons séparé des êtres particuliers au moyen de la pensée , pouvoit subsister seul et par soi-même dans la nature; on en est venu par là à changer , pour ainsi dire, les modes en substances, et à donner un esprit et un corps aux attributs; ces idées réalisées de la
( 5; ) sorte ont été d'une fécondité merveilleuse (i) , c'est à elles que nous devons l'heureuse découverte des qualités occultes , des formes substantielles , des espèces intentionnelles. Le temps, séparé des changements successifs qui arrivent dans les choses crééœ, est devenu un être. Cependant qu'est-ce que le œmps (2)? c'est une durée successive; tout le ni(jfade convient de la vérité de cette définition. Or la durée, c'est l'existence continuée; l'existence, c'est la chose même qui existe , car vous ne tenez pas deux choses en votre main , votre livre et son existence, quand vous considérez ce livre seulement en tant qu'existant, et sans penser attentivement à tout ce qui le distingue , et qui le fait nommer tel; il naît alors dans votre esprit une idée applicable également à d'autres êtres, mais c'est une idée qui n'offre plus rien de réel , si vous la séparez de ces êtres auxquels elle doit se rapporter, puisqu'on ne peut pas supposer d'existence , si l'on sup2)Ose que rien n'existe. Le temps d'une chose , c'est donc cette chose même, en tant qu'elle existe successivement, c'est-à-dire cette chose même recevant des variations , cette chose même variée et diversement modifiée.
On voit par là combien il est utile, après avoir considéré par abstraction , une relation, un mode,
(i) Voy. Essai sur l'origine, etc. , l'e pari, , sectiou v, § 3. (i) Crouzas , tom. II , scct. m, chap. 4*
( 58 ) d'en revenir à une façon de penser plus exacte t'L plus précise , et de considérer ces substances mêmes; qui font naître ou auxquelles sont attachés ce mode ou ce rapport, en se les représentant comme modifiées d'une certaine façon , ayant telles ou telles forces, tel ou tel pouvoir, et se trouvant dans un certain état.
Quand je dis qu'il y a du mouvement dans tel corps, je veux dire que tel corps s'agite, sort de sa place , existe en passant successivement d'un lieu à un autre, et parcourt ainsi dans un temps déterminé, comme, par exemple, deux minutes, un espace aussi déterminé , comme deux toises. Mais que doit-on penser de l'espace lui-même , et de tant d'autres idées qui ont fait le tourment des hommes les plus savants?
L'abus des notions abstraites réalisées (i) s'est montré encore bien visiblement lorsque les philosophes , non contents d'expliquer à leur manière la nature de ce qui est, ont voulu expliquer la nature de ce qui n'est pas ; on les a vus parler d<s créatures purement possibles, comme des créatures existantes, et tout réaliser jusqu'au néant d'où elles sont sorties.
i4. Arrêtons-nous cependant, et pour ne rien <lire ici que de vrai, demandons nous à nousmêmes : la possibilité d'un être séparé de son exis-
(i) Essai sur l'origine^ elc.^ l'cpait. , p. aaS.
(59) stenceest-ellequelque chose ou ii'est-ellerien?sî elle n'est rien , il s'ensuivra qu'on ne doit plus distinguer le possible de l'impossible, ce qui est évidemment faux; si elle est quelque chose, existe-t-elle dans un être qui est purement possible ? Ce seroit supposer que cet être existe avant que d'exister. Ouest donc cette possibilité ? Rappelons-nous ce qui a été dit en expliquant le sens que nous attachions au terme d'essence (/iV. III, c. i, dcf,^ 2"" note, 3). Les géomètres démontrent que le mouvement perpétuel est impossible, du moins a#^ec les forces qui sont en notre pouvoir; au contraire une montre est possible, lors même qu'elle est conçue pour la première fois par un artiste, et avant qu'il ait travaillé à réaliser l'idée qu'il s'en est formée ; ce qui fait la simple possibilité de la montre , ce n'est donc pas son existence, c'est uniquement parce qu'il y a dans l'univers une intelligence capable d'en concevoir l'idée ; parce qu'il y a une cause capable de la réaliser; enfin parce que l'idée de cette monti'e et de l'existence de cette montre ne renferme rien qui se contredise. Ainsi, sous ce rapport, on est bien fondé à dire qu'une chose est possible , qu'une chose peut exister , quoiqu'elle n'ait pas une existence actuelle. La possibilité ne se prend point alors d'une idée abstraite de la chose, en tant qu'elle est actuellement hors de nous , et que nous l'etranchons par la pensée .son existence, pour ne considérer que son essence ou ses proprié-
tés ; mais elle se prend des causes dont nous venons de parler, lesquelles sont quelque chose de réel et de très capable de produire l'efTet que l'on a une fois conçu. Tout ce qui est possible a toujours été possible , parce qu'il y a toujours eu un premier être souverainement intelligent et tout puissant pour le produire , mais tout ce qui est possible n'existe pas actuellement, ou n'a pas toujours existé. Par cette remarque nous apprenons , ce me semble, à ne pas confondre les notions les plus distinctes, et à ne^pas traiter de chimère ce qui est appuyé sur les principes les plus évidents.
1 5, Mais, pour en revenir aux véritables abstractions , c'est par une suite de l'abus que nous en faisons , que se sont introduits dans le langage des hommes une quantité de mots auxquels on n'attache aucune idée ( i ) , si ce n'est des idées fausses : tels sont les mots de nature, de hasard, etc. On peut même dire que les abstractions ont servi d'idoles aux païens. La valeur, la prudence, la vérité, etc., et non-seulement les vertus, mais les vices , les passions , les maladies , ont été érigées en divinités; on a bâti des temples à la peur.
11 est donc quelquefoisde la dernière importance de changer les manières de parler qui sont chargées de termes abstraits en d'autres qui, plus exacts, ne donnent point occasion à des méprises. On ne sau-
(i) Crouzas, i'» part. , scct. m , chap. iv.
roit trop s'accoutumer à faire ces changements. Ainsi au lieu de dire: cet homme avoit formé de grands projets, mais la fortune, au lieu de favoriser ses désirs , s'est plue à détruire toutes ses espérances, je dii-ai que ceJ: homme a rencontré à chaque instant des obstacles à ses desseins, et que des oppositions si constintes et si marquées sembloient avoir été tnénagt es par la Divinité même pour faire échouer toutes ses entreprises. De cette manière je donne occasion à celui auquel je m'adresse de se former une idée juste, au lieu que je ne lui aurois présenté que des termes vagues ou qui ne signifient rien. 1 6 . Il y a encore une autre espèce d'abstraction ( i ) qui se répand sur toute notre conduite, etquinous entraîne dans les plus funestes égarements, c'est celle qui consiste à n'envisager en toutes choses que le côté par lequel elles peuvent nous plaire, les avantages , les plaisirs qu'elles peuvent nous procurer , les espérances qu'elles nous donnent , sans faire une égale attention aux inconvénients qui y sont attachés , aux suites qu'elles entraînent , ou que du moins elles peuvent entraîner. Un homme qui va jouer, et qui souvent exposera sur une carte iine année entière de son revenu , se remplit d'idées de gain, et fait abstraction de celles de perte, quoiqu'il y ait ordinairement une raison égale, ou même beaucoup plus forte pour la perte que pour le gain.
(i) Voy. Crouzas , scct. 3, chap. iv.
Ceux qui se portent au crime s'exposent à une infinité de maux, mais ils font abstraction de toutes les^ suites qui les menacent, pour se livrer à la poursuite de quelque misérable avantage dont il leur plaît de s'occuper uniquement; et combien de gens trouvent moyen de dépouiller les actions vicieuses de tout ce qu'elles ont de criminel , en les regardant par abstraction dans leur simple état physique, sans faire attention ni à l'indécence qui les accompagne , ni aux désordres qui en peuvent naître !
S'il arrive au contraire qu'un homme entreprenne quelque chose qui soit opposé à nos intérêts, nous ne regardons son dessein que sous les faces les plus odieuses , et dans les relations les plus condamnables ; nous écartons tout ce qui poiuToit adoucir sa faute à nos yeux , et la rendre un peu excusable.
En un mot, la passion dont on est prévenu fait chei'cher dans son objet quelque endroit qui la favoi'ise, tandis qu'elle nous dérobe entièrement ce qu'il sei'oit le plus naturel d'y apercevoir.
17. Comme on donne dans les abstractions (1) quand on devroit les éviter, on n'en fait pas quand elles seroient nécessaires. D'où vient qu'en matière de bien public, aussi-bien qu'en matière descience, on ne profite pas des lumières de ceux qui sont dans un parti qu'on n'aime pas ?C'estqu'onnesait point
(1) A'oy. Crouzns , scct. 3,chaji. iv.
( 63 ) faire abstraction des considérations inutiles, pour examiner en elle-même la force des raisons. Un homme qui cherche à s'instruire ne doit faire attention au nom , au pays , à la profession de l'auteur dont il a l'ouvrage entre les mains, qu'autant que cela peut conjtribuer à lui en faciliter l'intelligence; mais d'ailleurs il faut écarter tout ce qui est personnel autant qu'il est possible, afin de juger plus tranquillement et plus sûrement des choses mêmes.
Enfin , comme tout dépend en dernier ressort de la manière dont nos idées aflectent notre esprit, considérons-les maintenant sous cet aspect, plus important lui seul que tous les autres.