IV. Des iJécs considtÇrécs du côté de l'entendement
1 . Ou l'idée qui se présente à notre esprit est assez vive pour nous faire distinguer un objet de tout autre, et nous mettre en état de lereconnoître lorsqu'il reparoît , quoique nous ne puissions dire exactement quelle est sa différence propre d'avec les autres objets, et c'est ce qu'on nomme idée claire; ou l'on peut assigner cette dilTéi'ence, c'est-à-dire les marques particulières qui distinguent une chose des autres , et c'est ce qu'on nomme idée distincte; ou l'idée n'est pas même claire , c'est-à-dire qu'elle nous représente un objet en gros et si confusément, qu'elle ne fait qu'une très légère impression sur
( 64 ) nous, et que nous avons peine, lorsque l'oBjet reparoîl de nouveau , à reconnoître si c'est lui ou un autre, et cette idée s'appelle obscure. Comme les idées qui ne sont pas distinctes conservent encore , même avec toute leur clarté , beaucoup de confusion , on peut ajouter un quatrième terme, qui est celui à'idée confuse, pour exprimer le défaut de distinction qui se trouve jusque dans l'idée claire (i).
2. Nous avons suffisamment expliqué nos définitions sur les idées obscures (/. I, c. i, après la déf. i5, «// / a diverses sortes d'idées. ..n^, claires, et distinctes pour ne pas devoir nous y arrêter plus long-temps. Nous en avpns même assez dit pour qu'on pût observer facilement qu'il ne falloitpas confondre l'idée distincte avec l'idée complète ( ihid. , déf. 20 ); car l'idée complète ou adéquate, comme on l'appelle quelquefois, doit renfermer encore des idées distinctes de chaque marque à laquelle on reconnoît un objet.
3. L'idée distincte est celle que nous devons surtout nous attacher à acquérir, du moins par rapport aux objets qui peuvent en être suscepti-
(i) Je sais qu'on propose encore une division plus simple : avoir des idées claire* et distinctes , disent quelques philosophes, c'est avoir des idées , et n'avoir que des idées obscures et confuses , c'est n'en point avoir. Quoi qu'il en soit , cette divi:>ion m'a paru moins propre à expliquer les opérations de l'c.ilcndement; ce qui m'a engagé à retenir colles de I.ockc et de presque tous ceux qui ont parlé dos idées.
( 65 ) Lies. C'est là en quelque sorte la pierre de touche Je toutes nos connoissances.
Nous croyons souvent pouvoir démêler un objet de tout autre , et nous en être formé une idée claire , tandis que , faute de pouvoir assigner les marques particulières qui le distinguent, il nous arrive à tous moments de le confondre avec des objets bien différents : ainsi , au lieu d'une notion claire et exacte, nous n'avons dans l'esprit qu'une connoissance vague et incertaine que nous prenons pour de la clarté. Ce n'est pas cependant que nous puissions former le même doute sur toutes les idées qui nous paroissent claires. Il y en a qui s'offrent si souvent à notre esprit , et qui y laissent une impression si vive et si permanente , qu'il nous est impossible de ne pas discerner en tout temps ce qu'elles représentent , quoique nous soyons hors d'état de l'expliquer aux autres : telles sont les idées du bleu, du vert, du rouge, etc.
Il faut observer d'ailleurs que presque tous les objets de nos idées véritablement claires nous sont connus par le sentiment intime , auquel nous pouvons nous en rapporter comme à l'évidence même : ainsi je ne pourrai pas exprimer distinctement en quoi diffèi'ent la perception d'un son et celle d'une couleur, mais je suis convaincu par le sentiment intérieur qu'elles diffèrent entre elles , et je nesaurois les prendre l'une pour l'aulre.
Pour que les idées obscures deviennent aussi TOME III. 5
( 66 ) claires qu'elles peuvent l'être , il faut se les rendre extrêmement familières , et y faire une sérieuse attention toutes les fois qu'elles se représentent; leur plus ou moins de clarté ne dépend ordinairement que de cette impression vive, durable et réfléchie qu'elles auront faite sur notre esprit.
4. Mais ce que nous allons surtout examiner, ce sont les obstacles qui nuisent à la distinction de nos idées , et les moyens qu'il faut employer pour les rendre telles que nous devons désirer qu'elles soient.
La nonchalance et l'inattention , la précipitation et l'inconstance , la présomption et la passion , sont Six des principales sources de l'obscurité ou de la confusion de nos idées.
De la noiicliu lance et de riiialleiition.
5. La nonchalance est le défaut de ceux qui laissent aller leur esprit à toutes les idées qui s'y présentent ( 1 ) , sans prendre la peine d'examiner chaque idée en e/le-même, sans réfléchir, sans comparer une idée avec une autre idée pour les discerner, et pour voir ce qu'elles ont de semblable et ce qu'el- 1 es ont de différent , en un mot sans penser ; car c'est là ce qu'on entend, quand on dit qu'un homme ne pense pas , ou qu'il ne pense à rien.
(0 La CleJ des sciences tt des arts j 1" part. , chap. i, art. 3.
Tout le monde reconnoîl , dit Locke (i), qu'il y a une ti*ès grande ditlérence entre les esprits des hommes. Il faut avouer cependant que la plupart ne vont pas aussi loin qu'ils pourroient aller, parce qu'ils négligent de cultiver leur entendement. Il en est de l'esprit comme du corps; c'est surtout à l'exercice qu'il appartient de conduire toutes nos facultés à leur perfection.
Lorsqu'on ne s'accoutume pas de bonne heure à réfléchir sur ses idées (2) , on se rend incapable de les distinguer les unes des autres. L'action de pensern'est, à proprement parler, que le libre exercice de l'esprit sur ses perceptions et ses. idées. Il ne dépend pas toujours de nous d'avoir telle idée, mais il dépend de nous d'arrêter notre esprit à considérer ce que nos idées ont de semblable entre elles, ou ce qu'elles ont de différent, pour les séparer ; c'est ce que ne font point les esprits paresseux et indolents faute d'application ou d'attention.
6. L'attention , l'application nécessaire pour rendre les idées claires ou distinctes , consiste donc à fixer son esprit sur une idée , et à la considérer par rapport à une autre idée , en arrêtant le libertinage naturel de l'esprit , qui se laisse volontiers aller à toutes celles que lui présentent indifférera-
(i) Delà conduite de l'esprit dans la recherche de la vérité , § a et 4 ) tom. I de ses Œuvres diverses. (a) La CUf des sciences., etc.
( 68 ) ment les sens. Il est très important d'accoutumer de bonne heure les enfants à se rendre l'esprit attentif, et de les occuper selon la portée de leur entendement à des choses qui attirent naturellement l'attention, afin qu'ils contractent l'habitude de réfléchir et de penser, d'où dépend principalement la bonne conduite dans toutes les affaires de la vie.
7. A l'égard des hommes (1) qui se sentent portés à se laisser dominer par cette légèreté naturelle dont nous venons de parler, et à souffrir que des idées étrangères , que des idées vagues ou inutiles les entraînent à chaque instant , il faut qu'ils aient grand soin d'en arrêter le cours, et de ne souffrir jamais que leur esprit s'amuse à des bagatelles indignes de leur pensée. Si la plupart des hommes connoissent si bien le prix delà liberté corporelle, et ne souffrent pas volontiers qu'on les enchaîne , l'esclavage de l'esprit est beaucoup plus rude, et ils ne doivent rien oublier pour s'en garantir. Les efforts continuels peuvent en venir à bout, et si, dès que l'esprit s'attache à quelque vétille, nous l'en détournons au plus vîte et que nous lui présentions quelque nouvel objet plus solide, si nous tenons ferme, et que nous retournions plusieurs fois à la charge, nous réussirons tôt ou tard, et nous obtiendrons un tel pouvoir
(i) Locke , De la Conduite de Tesprit ^ rlr. , § 40.
(69) sur notre esprit, que nous pourrons transférer nos pensées d'un sujet à un autre avec la même facilité qu'on quitte une chose qu'on tenoit à la main, pour en prendre une toute différente. Cette liberté de l'esprit est d'un usage merveilleux pour l'expédition des affaires et des études , et celui qui la possède ne manque presque jamais de réussir dans tout ce qu'il entreprend.
De la prccipimiion ri àr I'iiiron>tanc«.
8. La précipitation consiste (i) à ne pas soutenir l'attention aussi long-temps qu'il est nécessaire pour faire un discermement juste. Cette disposition se fait sentir pour l'ordinaire dans les esprits vifs , et elle leur enlève plus souvent qu'aux autres hommes l'attention nécessaire pour bien discerner les idées , et les rendre ou claires ou distinctes.
9. La vivacité de l'esprit consiste (2) à concevoir promptement et à rappeler à point nommé les idées qui sont dans la mémoire ; mais la justesse de l'esprit consiste à se les représenter nettement, et à les distinguer exactement lorsqu'il y a de la diiférence entre elles, quelque petite qu'elle soit. Assembler promptement et avec une agréable va-
(1 ) La Clef des sciences, etc.
{1] Voy. Locke , Essai sur L'enlcildemeiU , etg. , liv. II ,
( 70 ) riété les idées qui paroissent avoir quelque ressemblance, et faire des peintures qui divertissent l'imagination, c'est avoir de l'esprit; distinguer exactement une idée d'avec une autre idée, s'il y a la moindre diflerence, et ne point prendre le change, c'est avoir du jugement.
lo. Mais pour faire cette juste distinction entre chaque idée, il faut savoir envisager un objet sous plusieurs faces, et ne le pas abandonner qu'on n'ait vu en quoi il diffère de tout autre.
On doit considérer pour cet effet avec beaucoup de soin {ci-dess., III, 3 et suivants) de quelles idées sont composées les idées complexes, pour en faire un juste discernement. Par exemple, si l'on cherchoit à se former une idée distincte de ce qui forme le vouloir (i), il faudroit se rappeler un cas particulier ou l'on auroit été déterminé à vouloir quelque chose pour la première fois , et se rendre attentif à ce qui s'est passé dans notre ame jusqu'au moment de cette détermination. Supposons que Cléanle, après avoir travaillé toute sa vie à se rendre digne d'un emploi considérable, apprend qu'une personne de distinction lui offre un poste qui lui sera avantageux , mais en exigeant de lui qu'il le remplisse pendant un certain nombre d'années; Cléante, considérant cette condition comme un moyen de faire fortune , se détermine à l'accepter.
(i] Wolf , Logique.
( 7» ) Je découvre ici premièrement une chose que Cléante met en délibération , c'est la condition qui lui est offerte; en second lieu les pensées qui l'occupent, en vue de l'utilité qui peut lui en revenir; troisièmement enfin , l'état intérieur de son ame dans ces moments; car il ressent non-seulement tle la joie de cet emploi à cause des avantages qu'il s'en promet, mais il sent encore une inclination , une envie de l'obtenir. Rassemblez à présent ces trois choses , et vous trouverez que le 'vouloir est un penchant de notre ame vers un objet qui se présente à nous sous l'idée d'un bien.
1 1 . Un des plus sûrs moyens de bien distinguer nos idées (i), c'est, comme nous l'avons déjà observé , de les rapprocher , de les comparer , pour voir en quoi leurs objets se ressemblent, en quoi ils dilT^rent, et pour découvrir ceux qui sont incompatibles. Une légère attention ne nous fait apercevoir que quelques traits de ressemblance ou de difféi'ence dans des objets dans lesquels une attention plus animée , plus soutenue , nous découvriroit beaucoup de traits semblables ou différents.
Faute d'examen, la modération paroît lâcheté , la modestie bassesse, la témérité valeur, l'avarice économie, la fausseté politesse, l'hypocrisie piété.