TOME m
On demande si toutes nos idées viennent des sens, et de la réflexion de notre ame sur les idées mêmes qu'elle a reçues par leur entremise (i).
Cette proposition me paroît susceptible de deux interprétations toutes différentes : selon la première , il s'agira uniquement de savoir si les impressions faites sur les organes de nos sens sont l'occasion prochaine ou éloignée de toutes nos idées; selon la seconde, on va jusqu'à demander si toutes nos idées tirent leur origine de nos sens, de manière qu'il n'y en ait aucune qui ne nous représente des objets qui ont fait impression sur nos organes , ou du moins qui ne nous représente des objets formés de ces derniers, soit par composition , comme lorsque des images séparées, de l'or et d'i:^ne montagne, on s'en fait une montagne d'or; soit par accroissement et diminution, comme lorsque de l'image d'un homme d'une grandeur ordinaire on s'en forme un géant ou un pygmée; soit par une sorte de proportion, comme lorsque l'idée d'une maison qu'on a vue , fait qu'on se forme ensuite l'idée d'une maison qu'on n'a pas vue.
2. Pour répondre à la première question, il me semble que l'on peut faire valoir en faveur de l'opinion qu'elle nous présente les raisons qu'ap-
(i) Locko, Essai, \iv. II , uUup. i, § 2 »;t suiv.
( 35 ) porte Locke (i), et qui sont fondées en quelque manière sur l'expérience. En effet , les idées d'un enfant paroissent se développer à mesure qu'il re- -çoit différentes impressions des objets extérieurs. Plus un homme est privé des organes des sens , plus il est sépai'é du commerce des autres hommes , et moins il a de connoissances de toute espèce. Je crois qu'il n'auroit pas fallu demander à cette sauvage que l'on trouva vers le milieu du siècle dernier (2) , si elle avoit des idées de l'éternité , de l'infini , du vice et de la vertu.
Ce n'est pas que je veuille dire par là qu'il soit impossible que Dieu agissant immédiatement sur l'ame , cette substance simple et indivisible , lui donne de semblables idées , indépendamment de toute impression sur nos organes (ci-<^w.j /. IV., c. VII, II, 9), mais je veux dire seulement que, dans l'état présent des choses , il me semble qu'on peut soutenir, sinon comme quelque chose de certain , du moins comme vi'aisemblable , que nos sens sont la cause occasionelle de toutes nos idées ( 3 ) , c'est-à-dire qu'ils ont commencé par faire sur nous des impressions auxquelles ont répondu dans notre
(1) Voy. l'Essai iur L'entendement humain^ liv. II, chap. i, § 30 et suiv.
(a) Voy. les OEuvres de Racine le fils, èp.-isur f homme. (3) Sur la génération et le déi>eloppement de nos idées. Voyez le discours prëliniinaire de V Encyclopédie.
( 36 ) esprit de certaines idées qui se sont développées et étendues ensuite par la réflexion.
Au reste ce qui m'empêche de rien assurer à cet égard, c'est que je ne vois pas bien distinctement qu'on puisse en appeler à une expérience précise et incontestable sur la manière doiit toutes nos idées naissent dans notre esprit, puisque nous n'avons fait attention que très tard aux opérations <le l'entendement et à la génération de ces mêmes idées.
3. La seconde question , plus facile à décider, mérite aussi plus d'attention. Nous ayons remai'qué ci- dessus (I, 4) ? qu'il y a des idées qui appartiennent à l'imagination, et d'autres qui appartiennent à l'intelligence ou à l'entendement pux, en sorte que celles-ci ne laissent aucune image dans le cei-veau. Or il est aisé de s'apercevoir que ces dernières n'ont aucune proportion avec les impressions faites sur nos organes , puisqu'elles ne représentent en elles-mêmes aucun objet sensible, et qu'elles ne tiennent en aucune manière de ces sortes d'objets (^ci-dess., l. III, c. Ji , II, 3, note, etc. m, IV, Y, VI et VII). Prenons, par exemple, l'idée de l'éternité et celle de l'infini. Quel raj)port ces idées ont elles avec tous les objets qui nous environnent? partout nous apercevons des changements, des successions , des êtres limités, dont les uns sont plus grands, les autres plus petits, les uns plus imparfaits, les autres moins:
(37 ) mais d'ailleurs rassemblez tous ces objets, augmentez-les, diminuez-les, comparez-les, faites sur eux toutes les opérations que vous pourrez imaginer , sans détruire l'objet tout entier , ils ne sei'ont jamais capables de vous offrir quelque propriété qui ait le moindre rapport avec les idées d'éternel et d'infini : que dis-jê? .ils ne cesseront jamais de renfermer une opposition essentielle avec ces mêmes idées; l'éternel et l'infini de Locke (i) ne sont que de véritables indéfinis, semblables aux inassignables des géomètres , comme nous l'avons déjà i-econnu.
Ces sortes de propriétés d'une substance intelligente que nous appelons vertus et a;ices (2), les idées de grand, petit, long, large, haut, profond , qui se rapportent aux corps , toutes ces notions , dis-je , s'acquièrent à la vérité à l'occasion des objets qui agissent sur les sens , mais la chose même qui est renfermée dans une teile notion , ne sauroit passer pour quelque chose de corporel et de purement sensible : par exemple nous voyons une chose qui avance beaucoup au-delà d'une autre , et alors nous appelons l'une grande , et l'autre petite. Par conséquent la notion du grand et du
(i) Essai, fie, liv. le', chap. xiv, § 29 etsuiv., et cli. xvn, § 1 et suiv.
(2) Réflexions philosophiques sur C immortalité de Céim^ , elc. §64.
( 38 ) petit entre en nous à la faveur de deux objets différents qui frappent nos yeux. Néanmoins ni le grand , ni le petit n'existent proprement dans les corps, ils ne sont que dans le jugement que nous en portons, après les avoir comparés. De là vient que ce que nous appelons grand à un certain égard, est à\\, petit k un autre ^gard. Si le grand et le petit étoient quelque chose de corpqfel , qui résidât dans les corps mêmes, une chose qui auroit été une fois reconnue grande , devroit toujours passer pour telle, dans quelque comparaison qu'elle fût placée. Mais comme cela n'a pas lieu, on voit par là que \e grand et le petit n'ont d'autre fondement que la force de comparer et de juger de notre entendement. Ce que nous nommons vertus et vices rend la chose encore plus sensible. Il est bien certain que diverses actions extérieures de l'homme qui tombent sous les sens, nous fournissent occasion d'arriver aux notions des vertus et des vices. Mais la chose même qui est exprimée par la dénomination de tel vice ou de telle vertu n'est pourtant rien de corporel , qui soi t du ressort des sens; c'est un jugement que l'entendement forme sur certaines actions et certaines dispositions de l'ame, qui rendent souvent la même action ou louable ou blâmable , selon le motif et la fin qui ont porté à la faire. En un mot les opérations extérieures des vertus et des vices alfectent bien nos sens, parce qu'elles s'exercent sur des choses
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corporelles ; mais les verlùs et les vices mêmes né sont rien qui ait du rapport au corps et aux sensations. Ce sont des propriétés d'une substance* intelligente, qui se manifestent par certaines actions , et dont nous nous formons une notion.
Toutes ces particules, mais, si, car, or, c'est pourquoi, donc , ainsi, etc. , lesquelles servent à lier nos idées et nos jugements, excitent en nous des idées qui n'ont aucun rapport avec les impressions faites sur nos organes; ce sont des notions purement intellectuelles.
Enfin, pour m'en tenir à un dernier exemple, chacun tombera d'accord de cette vérité*, qu'i/e^t impossihle qu'une chose soit et ne soit pas en même temps. Or, je demande de qui avons-nous appris cette vérité ; car nous avons une persuasion secrète que cet axiome est véritable, avant qu'on l'ait énoncé devant nous. Que je dise à un enfant : l'endroit où nous sommes s'appelle Paris; ainsi il y a une ville qui s'appelle Paris; il riera et me dira que oui : que j'ajoute ensuite : cependant il n'y a point de ville de Paris, ce même enfant pensera que je me moque de lui , tant cette vérité est évidente , qu'une chose qui est ne peut pas tout à * la fois n'être pas. Dira-t-on maintenant que leg * sens nous ont donné cette connoissance ? mais j'accorde qu'ils l'aient pu faire pour une partie, en nous rapportant que telle chose est; sont-ce eux ({ui nous rapportent aussi que telle chose n'est
pas , et la raison pourquoi elle n'est pas ? On ne peut pas l'aisonnablement soutenir cette proposition , car il faudroit que les sens jugeassent des choses non-seulement absentes , mais aussi des choses non existantes, ce qui est absurde : mais, dira-t-on, les sens les jugent non existantes ailleurs , dès là qu'ils les aperçoivent existantes en leur présence, comme ils jugent que Paris ne peut pas ne point exister, parce qu'ils le voient existant actuellement. Ce n'est rien dire encore : car, qui a enseigné aux sens que Paris ne peut pas ne point exister? qu'on y fasse réflexion, et on verra évidemment qu'il n'est pas possible de produire une nouvelle raison à cette instance.
Concluons donc qu'il est faux que toutes nos idées viennent de nos sens , en prenant cette proposition de la manière dont elle a été énoncée en dernier lieu. Quoique d'ailleurs on ait, ce me semble , quelque raison de croire que les idées qui sont dans notre esprit tirent leur origine de nos sens , par occasion , c'est-à-dire que les mouvements qui se font dans notre cerveau , qui est tout ce que peuvent faire nos .sens , donnent occasion à l'ame de se former diverses idées qu'elle ne se formeroit pas sans cela (i).
(i) Voy. encore ce qui est dit dans la logique de Port-Royal ou VArt de penser, au sujet de cette opinion , que toute IVvi- <lence des propositions vient des sens. On y prouve très bien
ni. Des idées considërëes par rapport à l'objet qu'elfes reprësentent.
I* D«( idée» de lubslaiire, de mode ,«lr. ; des idées simples et composées , primilifes et coraplexis.
1 . Tout ce que nous concevons nous est représenté, ou comme chose ou comme mode, ou comme chose modifiée. L'idée considérée du côté de son objet se divise par conséquent en idée de chose ou substance, idée de mode ou manière d'être, et idée de chose modifiée (/. in,c. i, déf. 6, 7 et 8). Nous ayons défini ces différents termes, et nous avons même établi à ce sujet un corollaire {J.bid., coroll. 5) qui nous a servi à détruire un des principes de Spinosa {ihid., c. 11, III).
2. Pour ne pas nous embarrasser ici dans des divisions réservées à la logique de l'école, telles que sont par exemple les catégories d'Aristote (ï), les attributs des lullistes, nous nous contenterons
que nous ne serions que probablement assurés de la vérité de cet axiome : le tout est plus grand que sa partie, si nous n'en étions assurés que pour avoir vu qu'un homme est plus grand que sa tête, une forêt qu'un arbre , une maison qu'une chambre, le ciel qu'une étoile, etc., 4"^ partie, chap. vi.
(i) Une des raisons qui rendent l'étude des catégories dangereuse , c'est qu'elle accoutume les hommes à se payer de mots et à s'imaginer qu'ils savent toutes choses , lorsqu'ils n'en connoissent que des noms arbitraires, qui n'en forment dans l'esprit aucune idée distincte, jért dv penser,, ir* part. ch. m.
( 40 d'observer, i» qu'entre les modes (i) il yen a qu'on peut appeler intérieurs , parce qu'on les conçoit dans la substance, comme la figure, le mouvement, etc. Il y en a d'autres qu'on peut nommer extérieurs, parce qu'ils sont pris de quelque chose qui n'est pas dans la substance , comme vu , aimé , désiré , qui sont des noms pris des actions ou des aflTeclions d'autrui; 2» si les objets représentés par ces idées, soit de substances, soit de modes, sont tels en effet que notre esprit les conçoit, on appelle alors nos idées des idées vraies; que s'ils ne sont pas lelsj nos idées sont fausses; et c'est ce qu'on appelle souvent des êtres de raison , lesquels consistent ordinairement dans l'assemblage qut l'esprit fait de deux idées réelles en soi, mais qui ne sont pas jointes dans la vérité pour en former une même idée; comme celle qu'on peut se former d'une montagne d'or, est un être de raison , parce qu'elle est composée des deux idées , de montagne et d'or, qu'elle repi'ésente comme unies, quoiqu'elles ne le soient pas effectivement.
3. Si l'objet représenté par l'idée est simple, l'idée qui le représente est appelée idée simple, sinon on peut l'appeler idée composée ( /. I , c. i , d^f. 2i).
Nous avons encoi*e distingué enti'e les idées pri-
(i ) An Je penser , !"■ pari in , dm p. i.
( 43 ) mitives et les idées complexes [ibid.). Les premières sont celles qui étant considérées relativement à d'autres idées, sont comme les éléments qui servent à former celles-ci. Les idées complexes, considérées relativement aux idées primitives, sont celles qui ont été formées de ces dernières et qui résultent de leur union. L'idée de l'ame est une idée primitive par rapport à l'idée de l'homme, et l'idée de l'homme sera une idée complexe par rapport aux idées de l'ame et du corps, etc.
4. L'avantage des idées simples sur les idées composées, c'est que l'impression en est plus nette, plus claire, moins susceptible de variété, en sorte qu'on saisit bien plus aisément l'objet qu'elles représentent et le caractère essentiel qui le distingue de tout autre , pourvu cependant qu'on y fasse une «érieuse attention , et qu'on puisse dire avec vé rite que c'est une idée simple qu'on aperçoit.
On peut rapporter à cette sorte d'idée celles de l'unité, de l'existence, de l'infini, de l'ame, celles de la pensée, du désir, de la ci'ainte, celles du plaisir, de la douleur, de la couleur, du son et de toutes les idées de même nature (i). Quoique nos perceptions soient a la vérité susceptibles de plus ou de moins de vivacité, on auroit tort de s'imaginer que chacune d'elles soit composée de plusieurs autres. Fondez ensemble des couleurs qui ne
(1) Essai sur l'origine , etc. , i" part., scct. 3.
( 44 ) diffèrent que parce qu'elles ne sont pas également viveSp elles ne produiront qu'une seule perception : comment décomposer par e\emple celle qu'occasione la blancheur de la neige? Y distinguera-ton plusieurs autres blancheurs dont elle seroit formée ?
5. Des idées simples se formenten partie les idées primitives, parmi lesquelles il faut en compter une infinité d'autres qui nous représentent des objets réellement divisibles et composés. L'étendue renferme la composition et la divisibilité; cependant l'idée de l'étendue peut êti'e regardée comme une idée primitive, à l'égard d'une quantité d'autres; ainsi la même idée pourra êtreprimitive à quelques égards, et complexe sous un autre rapport. La composition et la divisibilité semblent nousoflrir deux idées primitives, à l'égard de l'étendue conçue d'une manière assez distincte; mais les philosophes examinent encore quelles sont les notions dans lesquelles celles de la divisibilité et de la composition vont se résoudre.
En parlant des idées claires et des idées distinctes , nous verrons de quel usage peuvent être ces réflexions.
»• IVs id*f h uiiitcrif lli'l el de l'abilractiiii.
6. L'idée, considérée du côté de son objet, se divise encore eu idée particulière et idée universelle. L'idée particulière est celle qui représente une seule substance ou un seul mode. A l'égard de l'idée ou notion universelle , nous avons expliqué ce que nous entendions par ce terme (/. I, c. i , déf. 1 9) , mais il ne sera pas inutile de placer ici un second exemple sur ce qui a déjà été dit à ce sujet. Si j'ai devant les yeux un triangle équilatéral (i), et que je m'attache à le considérer au lieu où il est avec toutes les circonstances qui le déterminent, je n'aurai l'idée que d'un seul triangle ; mais si je détourne mon esprit de la considération de toutes ces circonstances particulières , et que je m'applique uniquement à penser que c'est une figure bornée par trois lignes égales, l'idée que j'aurai pour lors me représentei'a d'une part plus nettement cette égalité de lignes, et de l'autre seia capable de me représenter tous les triangles équilatéraux.
Si je pousse l'abstraction plus avant , et que, ne m'arrêtant plus à l'égalité des trois côtés de la figure , je considère seulement que c'est une étendue bornée par trois lignes , je me forme par cette se-
(i) Lm, Clef des iciences et des lieaux-arls ^ [>. uo.
conde abstraction une idée capable de me représenter toutes sortes de triangles.
Enfin si , poussant l'abstraction encore plus loin, je ne pense qu'à une étendue bornée par plusieurs endroits, sans considérer la manière dont elle estboi'née, je rends l'idée encore plus universelle, puisque par cette dernière abstraction elle est capable de représenter toutes sortes de figures; car par le mot de figure , on entend une étendue bornée.
Cest ainsi que la notion universelle , après ayoir été form^ée par abstraction, convient également à plusieurs substances ou à plusieurs modes. Connoître par abstraction , c'est considérer une chose sans faire attention à une autre , avec laquelle elle a quelque liaison , comme lorsque je considèie ce triangle équilaléral , que j'ai devant les yeux , sans faire attention à l'égalité de ses lignes. Ce qu'il est très important d'observer ici , c'est en premier lieu l'utilité des notions universelles et des abstractions, et en second lieu les abus qu'il nous arrive très souvent d'en faire.
7. Le peu d'étendue de notre esprit (1) fait qu'il ne peut comprendre parfaitement les choses un peu composées qu'en les considérant par parties , et comme par les diverses faces qu'elles peuvent recevoir; ainsi on considère un mode sans
(1) Art de f>enser , l'e part. , chap. v.
(47) faire a tien lion à la substance, oudeux modes qui sont joints ensemble dans une même substance , en les re gardant chacun à part ; c'est ce qu'ont fait les géomètresqui ont pris pour objet de leur science le corps étendu en longueur, largeur et profondeur ; car, pour le mieux connoître , ils se sont premièrement appliqués à le considérer selon une seule dimension, qui est la longueur, et alors ils lui ont donné le nom de ligne; ils l'ont considéré ensuite selon deux dimensions, la longueur et la largeur, et ils l'ont appelé surface. Après quoi , considérant toutes les trois dimensions ensemble, longueur, largeur et profondeur, ils l'ont appelé solide ou corps.
On voit par là combien est ridicule l'argument de quelques sceptiques, qui veulent faire douter des vérités qu'enseigne la géométrie, parce qu'elle suppose des lignes et des surfaces qui ne sont j)oint dans la nature. Car les géomètres ne supposent pas qu'il y ait des lignes sans largeur ou des surfaces sans profondeur ; mais ils supposent seulement qu'on peut considérer la longueur sans faire attention à la largeur , ce qui est indubitable ; comme lorsqu'on mesure la distance d'une ville à une autre , on ne mesure que la longueur des chemins, sans se mettre en peine de leur largeur.
Or, plus on peut séparer les choses en divers modes , et plus l'esprit devient capable de les bien connoître. Tant qu'on n'a pas distingué dans le mouvement la détermination vers quelque endroit
( 48 ) tîu mouvement même, et qui plus est, diverse^ parties dans une même détermination , on n'a pu rendre de raison claire de la réflexion et de la réfraction. Ce qu'on a fait aisément par cette dis" tinction, comme on peut le voir dans le chap. 2 de la Diop trique de Descartes.
8. Un second avantage de l'Abstraction et de» idées universelles, c'est qu'elles nous sont d'un très grand secours pour mettre de l'ordre dans nos connoissances. Afin de nous en mieux convaincre, commençons par définir les cinq sortes d'idées universelles qu'on nomme genre, espèce, différence , propriété et qualité accidentelle.
Une idée universelle est appelée genre quand elle s'étend à d'autres idées qui sont encore universelles , c'est-à-dire qui conviennent aussi à plusieurs substances ou à plusieurs modes. Par exemple, la substance ou l'idée de la substance prise d'une manière indéterminée , est genre à l'égard de la substance étendue qu'on appelle corps , et de la substance pensante qu'on appelle esprit. Le corps lui-même est genre à l'égard du corps organisé et du corps non organisé, et ainsi du reste.
L'idée universelle se nomme espèce quand elle est sous une autre idée plus générale. L'esprit et le corps sont les espèces connues de la substance; il est aisé de s'apercevoir que la même idée peut être genre et espèce sous différents rapports.
Quand l'objet de l'idée universelle est un attribut
( 49) primitif qui distingue une espèce d'une autre, comme étendu , animé, sensitif , raisonnable , on l'appelle différence.
Mais il arrive assez souvent (i) que l'on ne voit dans certaines choses aucun attribut qui soit tel qu'il convienne à toute une espèce, et qu'il ne convienne qu'à cette espèce ; et alors on joint plusieurs attributs ensemble, dont l'assemblage, ne se trouvant que dans cette espèce , en constitue la différence. C'est ce que nous faisons dans l'idée que nous nous formons des animaux.
Si l'objet de l'idée universelle est un attribut qui soit comme inséparable de son sujet, et qui cependant ne soit pas le premier que l'on y conçoit, mais seulement une dépendance de ce premier, on l'appelle propriété, comme divisible, indivisible. Ce qui est propre s'applique à tous les individus d'une même espèce, ce qui fait qu'on le considère comme une notion générale et commune.
On a étendu quelquefois ce terme beaucoup plus loin, et il aiTÎve qu'on donne le nom de propriété, non-seulement à un mode qui convient à plusieurs espèces différentes , mais même à une qualité qui peut très aisément être séparée de son sujet.
Quoi qu'il en soit, à prendre les termes d'une manière plus stricte, l'idée universelle est appelée qualité accidentelle^ quand son objet est un mode
(i) Art de penser^ chap. vu.