Nous devons considéi'er encore si l'idée qui
(i) La Clc/'des sciciicci ^ elr.
( 7^ ) s'offre à notre esprit nous représente son objet comme appartenant aux vérités nécessaires ou simplement aux choses possibles , ou à ce qui est absolument impossible , et qui renferme contradiction, ou aux choses qui existent hors de nous, ou enfin à ce qui n'existe que dans notre ame.
Par rapport aux vérités nécessaires, letude des attributs de la Divinité, des devoirs de l'homme , de la géométrie, nous donne à chaque instant des exemples de choses que nous concevons distinctement , ou par elles-mêmes , ou par leur liaison évidente avec d'autres vérités , ne pouvoir être autrement qu'elles ne sont en effet.
i3. A l'égard des choses possibles (i), on peut s'assurer de leur possibilité , ou par l'expérience ou par la démonstration. L'expérience nous apprend si l'objetd'une idée est possible, lorsque nous recherchons avec soin s'il ne se trouve rien dans le monde à quoi cette idée puisse convenir; on s'assure de la démonstration de la possibilité d'une idée , en ces deux manières : ou en montrant comment la chose peut exister, ou en cherchant s'il n'en découle rien dont nous connoissions déjà la possibilité ou l'impossibilité : car s'il découle d'une idée des choses impossibles, l'objet que présente cette idée ne sauroit être possible ; ainsi l'idée du duangle rectiligne est une pure chimère ,
(i) Wolf.
( 73 ) parce qu'il suivroit de sa possibilité que ces lignes droites pourvoient se couper en deux points , quoiqu'il soit démontré qu'elles ne peuvent se couper qu'en un seul; l'idée d'un Dieu injuste est également chimérique, parce que cette supposition renferme des contradictions manifestes : aussi ne peuton rendre de pareilles idées ni claires ni distinctes; au contraire l'idée d'une montagne d'or nous oflre un objet évidemment possible, quoique ce soit une idée de pure invention.
Mais de ce qu'une chose est possible {^ci-dess. , III, 44)7 il ne s'ensuit pas qu'elle soit actuellement; il faut donc alors recourir encore à l'expérience , ou déduire de l'idée de cette chose quelques propriétés qui nous fassent connoîlre si son existence a une liaison nécessaire avec l'état actuel des choses que nous connoissons.
i4. Enfin nous devons consulter avec beaucoup de soin nos idées , pour connoître si elles nous représentent leur objet comme ayant un fondement réel hors de nous , ou comme appartenant purement à notre ame.
Prenons pour exemple nos sensations(i). Iln'est pas douteux qu'il ne faille admettre dans les corps des qualités qui occasiouent les impressions qu'ils font sur nos sens; la difficulté est de savoirs! ces qualités sont semblables à ce que nous éprouvons. Pour
( I ; Essai sur l'origine , etc. , chup. 11 , § 12.
( 74 ) répondre à celte question , une seule remarcjue sur les couleui's, les odeurs , etc. , paroît devoir suffire, tant qu'en réflécliissant sur ces sensations , nous les regardons comme à nous, comme nous étant propres, nous en avons des idées fort claires; mais si nous voulons, pour ainsi dire, les détacher de notre être, et enenncliirles objets, nous faisons une chose dont nous n'avons plus d'idée; nous ne sommes portés à les leur attribuer que parce que d'un côté nous sommes obligés d'y supposer quelque chose qui les occasione , et que de l'autre , cette cause nous est tout-à-fait cachée.
i5. L'imagination nous engage souvent dans des erreurs beaucoup plus dangereuses. Les traces que les objets sensibles impriment dans le cerveau se conservent après que ces objets ont disparu ; les images qu'ils présentent à l'esprit reparoissent en leur absence avec une nouvelle vivacité ; l'esprit les rassemble , les confond ou les désunit ; il les augmente ou les diminue , et après toutes ces opérations, il croit voira l'extérieur ce qu'il ne voit qu'en lui-même. C'est alors qu'il faut consulter fidèlement nos idées , et qu'il faut nous demander à nous-mêmes si elles nous représentent une liaison réelle, entre ce que nous apercevons intérieurement et la présence actuelle de quelque objet extérieur.
16. Mais comment nos idées pourroient-elles nous garantir cette liaison si nous les consultions
( 75 ) bien fidèlement, puisqu'elles nous engagent même à douter si les objets qui excitent actuellement nos sensations sont tels qu'ils nous paroiSsent, du moins lorsque nous n'ayons pas appelé à notre secours l'expérience , que nous ne pouvons pas reconnoître si nous sommes à une juste distance de l'objet que nous apercevons , et que nous n'avons pas employé, s'il est nécessaire, le témoignage de plusieurs sens pour nous convaincre ? Un bâton droit , plongé à moitié dans l'eau, paroît rompu à la vue , et l'on découvre qu'il est droit en le touchant. L'éloignement fait paroître ronde une tour carrée , et généralement tous les objets plus petits qu'ils rie sont en effet.
17. Lorsqu'on est parvenu à former des idées distinctes , on peut s'attacher si l'on veut à les rendre aussi complètes qu'il est possible , en cherchant à se faire de nouveau des idées également distinctes de chaque marque à laquelle on reconnoît un objet et on le discerne des autres , après quoi on pourroit encore analyser ces dernières idées , et ainsi de suite.
Mais il scroit superflu (1) , et même souvent impossible de continuer cette analyse jusqu'à en venir à des idées qui , à cause de leur simplicité , n'admissent plus aucune décomposition. Ou peut être content et s'arrêter, lorsqu'on a suffisamment ana-
,1) Wolf.
(76) lysé une idée pour atteindre le but qu'on s'est proposé. Or les idées nous servent ou à exprimer à un autr^ ce que nous avons dans l'esprit ou à fonder un raisonnement. Nous remplissons donc nos vues dans le premier cas , lorsque nous nous faisons entendre de celui à qui nous parlons , c'est-à-dire lorsque nous poussons l'analyse d'une idée, jusqu'à des marques dont il a des idées claires, quoique confuses, et dans le second, lorsque notre raisonnement ou notre démonstration se trouve d'une telle évidence , qu'elle ne laisse plus rien à désirer.
i8. Comme nous oublions facilement les choses auxquelles nous pensons peu, ou que nous rejetons d'abord pour penser à d'autres, il peut se faire que les marques qui distinguent les choses les unes d'avec les autres , s'effacent de notre souvenir , de sorte que les idées complètes ou adéquates se changent en incomplètes, les distinctes en confuses, et les confuses en obscures; il peut même arriver que l'idée d'une chose s'efface entièrement de notre esprit.
Mais pour prévenir cet accident, on doit se rappeler souvent ces idées, retrancher tout ce que l'on peut y apercevoir d'inutile , et bien 'prendre garde de ne pas s'embarrasser de trop de choses à la fois. Il est bon , surtout dans les sciences, de mettre par écrit les idée^ distinctes que l'on a découvertes, parce que le })apier les conserve plus fidèlement que la mémoire. Veut-on d'ailleurs s'as-
( 77 ) surer en quelque manière de celle-ci, on doit lier ses idées autant qu'il est possible , ou à des objets sensibles qui y aient quelque l'apport, ou à d'autres idées qui nous soient extrêmement familières, en sorte que ces dernières venant à s'offrir à notre esprit, elles réveillent aussitôt celles que nous y aurons attachées; l'expérience confii'me tout le prix de cette méthode ; c'est ainsi que les fables ou les traits d'histoire éclatants sont d'un secours merveilleux pour imprimer dans l'esprit d'un en • faut les maximes les plus importantes. Il faut surtout étudier par ordre , c'est-à-dire n'embrasser aucune science que l'on ne se soit affermi dans la connoissance de ce que l'on y présuppose , et que l'on n'ait rendu par l'attention et par l'examen ses idées aussi vives qu'elles peuvent l'être.
19. Mais un défaut qui, au jugement de Locke (i), est d'aussi mauvaise conséquence que la précipitalion , et qui vient d'un principe de paresse , mêlé d'orgueil , c'est la légèreté avec laquelle on passe d'un objet à l'autre : il y a des hommes qui se lassent d'abord de tout; ils ont autant de dégoût pour une étude suivie et continuée que les femmes du monde en ont pour des ajustements qui ne sont plus de mode ; comme l'assiduité forme une sorte de contrainte , et qu'ils ne sont pas d'humeur à se contraindre long-temps , ils ne conservent de ton-
{\)l)ela Conduite de l'esprit , elc, § 17.
les choses qu'une idée vague , et perdent tout le fruit de leur ti'avail , aussi-bien que ceux qui , par une étude superficielle et une marche précipitée, ne font qu'effleurer tous les objets qui se présentent.
De la présomplion.
20. La précipitation fait naître très souvent la présomption , et celle-ci augmente à son tour cette funeste disposition d'esprit qui nous fait passer rapidement sur ce qu'il seroit de notre plus grand intérêt d'approfondir.
• C'est assez parmi nous d'avoir étudié les éléments d'une science pour croire la posséder, d'avoir parcouru la préface d'un livi'e , pour penser qu'on est en état d'en rendre compte , et de s'être fait quelques principes généi'aux, bien ou mal fondés, pour se croire un homme universel. Avec ce fonds de connoissances , on peut décider impunément des matières les plus importantes , surtout si l'on a l'avantage de porter un plumet et des talons rouges , ou du moins de passer pour un bel esprit.
Ce n'est pas ainsi cependant qu'on parvient à se faire des idées bien nettes ni bien distinctes , et il fiaiut avouer que la présomption est la source de presque toutes les fatuités des hojnmes (1) et le plus grand obstacle au discernement, parce que ,
(1} La Clefden sciencet, etc.
( 79) non-seulement elle ôte la persévérance dans Tatleution , mais de plus elle suppose que les conditions nécessaires pour le discei*nement que nous devons faire de nos idées^ se ti'ouvent où elles ne sont pas.
2 1 . Un des plus sûrs moyens de détruire et d'éviter la présomption , c'est d'être exposé à la contradiction. Les grands se trouvent plus sujets à ce défaut que les autres hommes, parce qu'ils se trouvent plus investis de flatteurs qui nourrissent cette présomption. D'ailleurs le respect qu'on a pour leur rang , et l'intérêt qu'on a de les ménager, ne permet pas qu'on s'élève contre le droit que leur vanité s'attribue de juger de tout sans une connoissance suffisante ; et ils ne sont pas moins applaudis que s'ils apportoient l'attention nécessaire pour avoir des idées distinctes des choses dont ils parlent et dont ils décident.
C'est donc à eux plus qu'à tout autre à se méfier de leurs lumières et à se rendre d'autant plus attentifs dans la recherche et l'étude des vérités importantes , que tout semble concouinr à les leur dérober.
2 2 . Les jeunes gens, qui n'ont pas ordinairemen t le même avantage du côté du jugement que du côté de l'imagination , doivent aussi se tenir sans cesse sur leurs gardes, et craindre que la vivacité si naturelle à cet âge ne les entraîne dans une quantité d'erreurs, lors même qu'ils chercheront
à bannir tout préjugé, et ne les fasse tomber ainsi d'un excès dans un autre.
2 3. Enfin , les hommes savants et éclairée ne doivent pas oublier la foi blesse et les bornes de l'esprit humain. Les erreurs innombrables des sages de tous les siècles, sont pour ceux qui les suivent une assez bonne leçon , dont la vanité les empêche presque tous de profiter. Heureux celui qui tiendroit un peu de l'esprit de Socrate! Il croyoit ne devoir l'oracle d'Apollon , qui l'avoit nommé le plus sage de tous les hommes , qu'à l'aveu qu'il faisoi t de savoir uniquement qu'il ne savoit rien ( i ), non que ce philosophe paroisse avoir eu la manie du sept-icisme; mais c'est qu'en comparant nosconnoissances distinctes avec toutes les notions obscures ou confuses dont nous sommes remplis , en opposant au peu que nous savons tout ce qu'il nous reste à savoir, il est vrai de dire que nous ne savons rien.
(i) Hic ( Socrates ) in omnibus Jevè sermonibus , qui ab iis qui illuni audierunt , perscripU varie et copiosè sunt , ita disputât ut nihil affirmai ipse, refollat alios , nihil se scire ipse dicat , nisi id ipsum : eoque prœstare cœteris, quodilli quœ vesciant , scire se puient ; ipse se nihil scire , id unum sciât : ob eamque rem se ai^ bilrari ab Appolline omnium sapientissimum esse dictum , quod iioc esset una hominis sapientia , non arbitrari sese scire cjuod ncsciat^ quce cum diceret constanter, et in ed sentenliâ permaneret , omnis ejus oralio lantum in virtute laudanda , et in omnibus hominibus ad Tirliilis studium cohortandis consumebatur, Cic. , Acad, ,1,5.
Des pauiofi!'.
24. La plupart des idées fausses (i)que nous nous formons tirent Jeur origine des passions. Bien loin de nous permettre d'acquérir des idées nettes et distinctes , elles captivent notre entendement pour le soumettre plus aisément à l'erreur ; elles confondent et obscurcissent toutes nos idées, elles donnent au mensonge les couleurs de la vérité, nous rendent agréables les fantômes qu'elles nous présentent, et remplissent ainsi notre esprit de chimères et d'illusions. 11 est inutile dé nous arrêter à prouver qu'un homme passionné n'a jamais eu une idée exacte de l'objet de sa passion ; c'est une vérité dont tout le monde convient.
25. Mais quel remède pourrons-nous apporter à un mal si dangereux ? Ce sera en premier lieu de bien étudier les mouvements de notre cœur, afin de démêler s'il se peut les influences secrètes qu'ont l'amour-propre et l'intéi'êt sur presque toutes nos idées. Ce sera en second lieu, de nous défier de nos passions toutes les fois qu'elles peuvent trouver matière à déployer leur activité. Enfin , tant qu'on peut s'apercevoir que l'esprit est tellement rempli des idées que la passion lui présente, qu'il n'est pas libre de se plier en tous sens pour bien examiner l'objet dont il s'agit, on ne doit s'occuper que du soin
{i) y oy. La Clefdea sciences, iT^e y,att. y ait. ^.