‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantes (volume 4)Chapitre 13 sur 48 · TOME ITI · texte numérisé non relu

TOME ITI

( 82 ) de le dissiper, de le distraire autant qu'il est possible; en un mot, on doit s'eirorcer de le ramener à d'autres objets, qui l'attacbenl à leur tour, et qui diminuent par là même la vivacité des premières impressions. Peut-être pouiTa-t-on saisir bientôt après un moment de calme et de tranquillité, où l'esprit, rendu en quelque sorte à lui-même , soit en état de considérer toutes les faces sous lesquelles l'objet de sa passion auroit dû se présenter à lui, et par là de s'en faire une idée distincte^ ainsi que de toutes les circonstances qui l'environnent. Mais rien ne pourra nous être ici d'un plus grand secours que les conseils des bommes sages, éclairés, et dégagés de toutes les entraves qui pourroient nous retenir.

V. De la liaison des mots et des idées , et premièrement de l'obscurité ou de la confusion qui peuvent résulter de ce rapport; utilité des définitions. '

1 . Nous avons considéré jusqu'ici nos idées en faisant abstraction des termes qui servent à les exprimer ; cependant, comme cette liaison influe considérablement sur les idées mêmes, il est absolument nécessaire de nous y arrêter.

2. Les mots ne sont que des signes arbitraires dé nos pensées, puisqu'il est vrai de dire que chaque peuple parle un langage tout différent, et que cette variété règne constamment parmi les liommes. De là vient aussi que les mêmes mots

( 83 ) n'excitent pas toujours les mêmes pensées dans l'esprll de ceux qui parlent la même langue (i). Il est vrai que parmi ceux-ci , l'usage attache , par un consentement tacite, certains mots à certaines idées , de sorte que quiconque ne les applique pas à ces idées , parle impropi'ement et d'une manière inintelligible. Mais il faut avouer que l'usage ne détermine pas toujours le sens des termes que nous employons , de manière qu'il n'y ait 'absolument lieu à aucune équivoque, ou que nous ayons une idée bien claire ou bien distincte de *ce qu'ils signifient. D'ailleurs nous apprenons la plupart des mots dont nous nous servons avant que de connoître les idées et les choses qu'ils expriment; c'est pourquoi il y a non-seulement des enfants, mais des hommes, qui font usage de ces mots par la seule habitude qu'ils ont contractée dès l'enfance , de les prononcer dans quelques circonstances sans en bien comprendre la signification, ousans que leur esprit y ait attaché un sens déterminé; aussi ont-ils souvent bien de la peine à donner aux auties une idée claire ou distincte de leur pensée, par cela seul qu'ils ne s'entendent pas eux-mêmes , ou parce qu'enfin les idées des hommes variant beaucoup sur un même sujet , il arrive que le même terme qui est chez l'un le nom d'une certaine idée, est chez l'autre le nom d'une idée très dilTéreute; et

(i) Voy. I.ockc, Essai, liv. III , rliap. ii , § 7, et 8.

( 84 ) ces idées, pour avoir quelques traits conformes, n'en sont que plus propres à occasioner une méprise. De ces différentes causes naissent les disputes de mots (i), l'entêtement , l'esprit de parti ; par là on se communique des idées qui manquent de justesse et d'exactitude; par là même nos idées s'obscurcissent de plus en plus, ou du moins elles demeurent constamment aussi obscures qu'elles l'étoient auparavant.

3. L'unique moyen d'éviter ces inconvénients, c'est de ne laisser passer aucun terme obscur ou équivoque, sans déterminer exactement avec soimême ou avec les autres , ce qu'on veut qu'il serve à exprimer.

J'entends par un terme obscur celui qui ne laisse dans notre esprit (Qu'une idée véritablement obscure de ce que l'usage, les autres hommes ou nousmêmes lui faisons sigaifier. Tels sont une infinité de termes qu'on apprend dans les écoles et qu'on répète , sans pouvoir dire précisément ce qu'ils signifient , et cela par une bonne raison , qui est que le plus souvent ils ne signifient rien. Ces mots n'ont été inventés que pour exprimer des idées vagues et pour donner le change , en faisant croire qu'on entend très bien ce qu'en effet on ne comprend en aucune manièi'c.

J'entends par termes équivoques, non-seulement

(i) Voy. Locke , Essai, cliap. ii, § 4 et. sniv.

ceux qui signifient dans une même langue des choses toutes diflëien tes, selon les circonstances où ils sont placés , mais tous ceux auxquels nous n'avons pas attaché une idée ou une collection d'idées assez fixe et assez déterminée pour ne pas craindre de leur donner, dans une même conversation ou dans un même discours , un sens diflérent de celui que nous y aurons considéré en premier lieu. On doit mettre encore au rang des termes équivoques, ceux que nous pouvons soupçonner que l'on prendra dans un sens plus ou moins étendu que celui que nous leur donnons.

4. Déterminer l'une manière précise le sens que nous prétendons attacher à tel ou tel terme , c'est ce qu'on appelle définir. Au reste , il ne faut pas confondre la définition de nom (1), qui est celle dont il a été question jusqu'ici, avec celle qui consiste à définir la chose même. Dans cette sorte de définition, on laisse au terme qu'on définit son idée ordinaire, dans laquelle on prétend que sont contenues d'autres idées ; au lieu que dans la définition de nom on ne considère que l'usage particulier auquel celui qui définit un mot veut qu'on le prenne pour bien concevoir sa pensée , sans se mettre en peina»si les autres l'ont pris ou ne l'ont pas pris jusque là dans le même sens. C'est ce qui distingue encore cette définition de la définition

(i) Àrl de penser, i« part. , ch»p. xiu

{ 86 ) grammaticale, qui consiste dans l'explication de ce qu'un mot signifie, selon l'usage ordinaire d'une langue ou selon son étymologie.

5. De tout ce qui vient d'être dit, il suit, !« que les définitions de noms sont arbitraires (ainsi que nous Favions déjà reconnu dans un autre endroit, (disc.prélim., j, noté), au lieu que celles de choses ne le sont pas; car chaque son étant indilTérent de soi-même et par sa nature à signifier toutes sortes d'idées (i) , il m'est permis pour mon usage particulier, et pourvu que j'en avertisse les autres, de déterminer un son à signifier précisément une certaine chose , sans mélange d'aucune autre ; mais il en est tout autrement de la définition de choses ; car il ne dépend pas de la volonté des hommes que les idées comprennent ce qu'ils voudroient qu'elles comprissent ; de sorte que si en voulant les définir, nous attribuons à ces idées quelque chose qu'elles ne contiennent pas , nous tombons nécessairement dans l'erreur.

Il s'ensuit, en second lieu, que les définitions de noms ne peuvent pas être contestées, par cela même qu'elles sont arbitraires; car vous ne pouvez pas nier qu'un homme n'ait donné à un son la signification qu'il dit lui avoir donnée, ni qu'il n'ait cette signification dans l'usage qu'en fait cet homme, après nous en avoir avertis; mais pour

(I) Art dépenser^ chap. x.ii.

(87 ) les définitions de choses , on a souvent droit de les contester, puisqu'elles peuventêtre fausses, comme nous l'avons montré.

6 . Néanmoins ce que nous venons de dire , que la définition de noms nepouvoit être contestée, a besoin d'explication ; car cela n'est vrai qu'à cause que l'on ne doit pas nier que l'idée qu'un homme a désignée d'une certaine manière , ne puisse être appelée du nom qu'il lui a donné ; mais on n'en doit rien conclure à l'avantage de cette idée , ni croire , pour cela seul qu'il lui a donné un nom, qu'elle signifie quelque chose de réel. Si un philosophe me dit, j'appelle pesanteur le principe intérieur qui fait qu'une pierre tombe sans que rien la pousse, je ne contesterai pas cette définition; au contraire je la recevrai volontiers, parce qu'elle me fait entendre ce qu'il veut dire; mais je pourrai lui nier que ce qu'il entend par ce mot de pesanteur soit quelque chose de réel , et qu'il y ait un tel principe dans les pierres.

ObservaiioDi particulières louchant la dériiiitioii de noma.

7 . Après avoir expliqué ce que c'est que les défitions de noms, et combien elles sont utiles et nécessaires, il est important de faire quelques observations sur la manière de s'en servir, afin de n'en pas abuser.

La première , c'est que la définition de noms doit déterminer si exactemont le sens qu'on attache au

( 88 ) terme que l'on veut définir, qu'elle ne laisse sur cet article aucun lieu à l'obscurité, et qu'elle ne couvre aucune équivoque, puisque c'est là en effet son pinncipal objet.

J'avoue qu'il n'y en a presque pas'à laquelle un lecteur de mauvaise foi ne puisse attribuer un sens différent de celui que l'auteur y aura exprimé et qu'elle présente naturellement ; mais cette affectation se découvre d'elle-même, au lieu que si celui qui définit a dans l'esprit de composer avec art les termes de sa définition , pour pouvoir ensuite, sans en avertir ou sans que le nouveau sujet que l'on vient à traiter, supplée naturellement à cet avis , la prendre dans plusieurs sens différents (i), on s'a-

(i) Il y a une si petite provision de mots , en comparaison de cette diversité infinie de pensées qui viennent dans l'esprit , que les hommes manquant de termes pour exprimer au juste leurs véritables notions, seront obligés souvent, quelque précaution qu'ils prennent, de se servir du même motdans des sens un peu différents; et, quoique dans la suite d'un discours ou d'un raisonnement , il soit bien malaisé de trouver l'occasion de donner la définition particulière d'un mot aussi souvent qu'on en change la signification, cependant, le but général du discours, si l'on ne s'y propose rien de sophistique , suffira, pour l'ordinaire, à conduire un lecteur intelligent et sincère dans le vrai sens de ce mot. Mais lorsque cela n'est pas capable de guider le lecteur, l'écrivain est obligé d'expliquer sa pensée , et de faire voir en quel sens il emploie ce ternie dans cet endroit là. Essai sur V entendement humain , liv. II , chap. xi , § 27 . A cette remarque de Locke, on doit joindre encore celle de M. le baron de Wolf , dans sa Logique allemande ^ chap. xi, § S , où il dit ;

(89 ) percevra difficilement de son peu d'exactitude; et avant que les philosophes éclairés aient su la démêler, bien des hommes moins attentifs et moins instruits en auront été la dupe. C'est, si je ne me trompe , ce qui est arrivé à l'égard de Spinosa.

Au reste on éviteroit ici toute erreur, si toutes les fois qu'on tombe sur un mot qui a été défini , on substituoit la définition à la place du défini, ou qu'on eût du moins cette définition si présente à l'esprit , qu'aussitôt que le discours nous présente le terme qui a été désigné pour signifier telle ou telle idée , on pût y attacher immédiatement l'idée dont il est signé.

8. La deuxième observation (i) est qu'il ne faut pas entreprendre de définir tous les mots , car lorsque l'idée que les hommes ont de quelque chose est ou assez claire ou assez distincte , et que tous ceux qui savent parler une langue forment la

Que quand un mot peut avoir plusieurs signiBcations, il peut arriver qu'on lui en donne une dans un de ses ouvrages, et un autre dans un autre ouvrage. D'où il s'ensuit que nous ne devons pas couclure légèrement qu'un lel auteur est tombé en contradiction avec lui-même en conservant toujours le même sens. ï Par exemple : le mot infini a deux sensj l'un philosophique , et qui ne convient qu'à l'infini réel , l'autre dont les mathématiciens se servent au lieu du terme S'indéfini^ inassignable , indéterminé. Leibnitz s'est servi de l'un et de l'autre de ces deux sens , suivant que les cas l'cxigeoicnt; mais il ne s'est pas contredit pour cela.

(i) Voy. Art de penser, chap. xii.

( 90) même idée en entendant prononcer un mot, ilseroit inutile de le définir, puisqu'on a déjà la fin de la définition , qui est que les mots ne soient ni obscurs ni équivoques.

9. La troisième observation est que quand on est obligé de définir un mot, on doit, autant que l'on peut s'accommodera l'usage, en ne donnant pas aux mots des sens tout-à-fait éloignés de ceux qu'ils ont , et qui pourroient même êti'e contraires à leur étymologie, comme qui diroit, j'appelle parallélogramme une figure terminée par trois lignes; on peut se contenter pour l'ordinaire de dépouiller les mots qui ont deux sens de l'un de ces sens, pour s'attaclîer uniquement à l'autre ; par exemple , la chaleur signifiant dans l'usage commun , et le sentiment que nous avons, et une qualité que nous nous imaginons dans le feu , laquelle est tout-à-fait semblable à ce que nous sentons; pour éviter cette ambiguité, je puis me servir du nom de chaleur, en l'appliquant à l'une de ces idées , et le détachant de l'autre ; comme si je dis : j'appelle chaleur le sentiment que j'ai quand je m'approche du feu; pour ce qui est de la cause de ce sentiment, je lui donnerai un nom qui la distingue du sentiment même.

La raison de cette observation est que les hommes , ayant une fois attaché une idée à un mot, ne s'en défont pas facilement , et ainsi leur ancienne idée revenant toujours, leur fait aisément oublier

(9-) la nouvelle que vous voulez leur donner par votre définition; de sorte qu'il seroit plus facile de les accoutumer à un mot qui ne signifieroit rien du tout , comme qui diroit , j'appelle hara une figui'e terminée par trois lignes , que de les accoutumer à dépouiller le mot de parallélogramme de l'idée d'une figure dont les côtés opposés sont parallèles , pour lui faire signifier une figure dont les côtés ne peuvent être parallèles.

lo. La quatrième et dei'nière observation, c'est qu'il n'est pas toujours également utile de se sei'vir de la méthode des géomètres , et de définir les termes à la lete de chaque livre, ainsi que nous l'avons fait nous-mêmes jusqu'ici. Il est vi'aiqueles définitions réunies dans un môme endi'oit peuvent se prêter un nouveau jour, et donner par là d'autant plus de facilité pour bien comprendre tout ce qui doit suivre , et pour en saisir d'avance l'enchaînement et les rapports. Il arrive aussi que dans un ouvrage fort étendu, et dont les matières sont faites pour être liées étroitement les unes aux autres, un même terme sei'vira souvent pour toute la suite des autres livres , en sorte que chaque mot principal a besoin d'avoir un lieu fixe et déterminé où l'on sache en retrouver aisément la définition. Mais dans les ouvrages où ces précautions ne sont nullement nécessaires , il semble qu'on ne doit définir un mot (i) que lorsqu'on sera parvenu à la

(i) Voy. Logique deCrouzas, p. 862.

( 9^ ) chose même que l'on veut examine!', dont on veut expliquer les propriétés, ou que l'on doit démontrer. De cette manière , celui qui lit la définition en voit aussitôt l'usage , et les raisonnements qui la suivent immédiatement en rendent l'idée assez familière pour qu'elle se grave dans la mémoire sans qu'on ait l'ennui de la répéter, et qu'on soit exposé par trop de précipitation à n'en prendre qu'une idée vaguent imparfaite.

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