‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantes (volume 4)Chapitre 14 sur 48 · SECTION DEUXIÈME · texte numérisé non relu

SECTION DEUXIÈME

Réflexions sur nos jugements.

I. De la nature de nos propositions, et de la règle que nous devons suivre pour bien juger.

I. Après avoir conçu les choses par nos idées(i), nous comparons ces idées ensemble ; et trouvant que les unes conviennent entre elles, et que les autres ne conviennent pas, nous les lions ou les séparons, ce qui s'appelle fl)5^rmer ou nier, et généralement juger.

Ce jugement s'appelle sluss'i proposition, et il est aisé de voir qu'il n'en est point qui ne doive être composée au moins de trois termes, ou exprimés ou sous entendus , savoir le terme duquel l'on affirme, ou duquel on nie, qui est appelé sujet, le terme que l'on affirme ou que l'on nie et qui est appelé attribut , et enfin le terme par lequel on lie ou l'on sépare le sujet et l'attribut de la proposition, ce qui se fait par le moyen d'un verbe, ou seul, pour marquer l'affirmation, ou joint à une particule négative, pour marquer la négation.

Je lis y forme un jugement ou. une proposition

(i) Voy. VArt de penser^ anie part., chap. m.

( 94 ) qu'on peut développer par ces mots^e suis lisant. Je est le sujet , lisant est l'attribut de la proposition, suis marque l'affirmation. Je ne lis pas, ou je ne suis pas lisanttorme la proposition contraire, qui est déterminée par la particule ne.

2. Ce que nous avons dit sur les idées nous laisse peu de remarques à faire sur ce qui concerne les jugements , puisque tout se réduit ici à consulter fidèlement nos idées mêmes et à ne rien nier ou à ne rien affirmer qui ne soit conforme à ce qu'elles nous représentent (^ci-dess. , c, m, II, i , et sect. I , IV, 9 et suivants^.

En effet, si lorsqu'une idée est obscure dans mon esprit, je m'avoue à moi-même son obscurité, je comprendrai aussitôt que je ne puis prononcer sur sa convenance ou sa disconvenance avec une autre idée ; que je ne puis l'y joindre ou l'en séparer sans risquer de me tromper. Si je mesure exactement mes jugements sur mes idées, je dirai: telle chose a telle propriété , lorsque j'apercevrai évidemment que l'idée de telle propriété est renfermée dans l'idée de tel sujet , et alors mon jugement sera absolu parce qu'il sera appuyé sur l'évidence même ; je dirai encore : je suis certain que telle chose existe, lorsque j'aurai des fondements d'une certitude réelle par rapport à son existence actuelle; mais je dirai : telle chose me ^aro/f vraisemblable , lorsque je n'apercevrai que des degrés de probabilité touchant la réalité de ce même

( 95 ) objet, et je serai alors d'autant plus réservé dans mon jugement», que ce qui est vraisemblable pour l'un , l'est souvent et avec raison très peu pour un autre , dont la vue s'étendra plus loin, et embrassera plus de choses. Quand je ne verrai pas le rapport de telle idée avec telle autre, je pourrai affirmer que je n'aperçois pas ce rapport, mais je n'irai pas jusqu'à assurer que ce rapport n'existe jjas ; car il faudroit pour cela que j'aperçusse que telle idée exclut telle autre. Dans une proposition composée de plusieurs jugements, je distinguerai avec soin les idées qui me seront suffisamment connues d'avec celles qui ne me le seront pas, afin de suspendre le consentement de mon esprit sur la liaison qui se trouve entre ces dernières (i). En un mot, on peut dire que si nous étions toujours également attentifs et fidèles à suivre cette méthode, nous serions d'autant plus infaillibles que nous ne craindrions pas d'avouer

(i) Voici un exemple de ces sortes de propositions : L'étendue qui forme Vcssence de la matière a été le sujet de la dispute de bien des philosopluis. Bans cette proposition, les idées pTinci|)ales sont celles-ci : L'étendue a été le sujet de la dispute , etc. ; il est aisé de prononcer sur la liaison de ces idées et sur la vérité de ce jugement , pour peu qu'on soit initié dans la philosophie Mais cette proposition incidente, Vélendue cjui Jorme l'essence de lu matière , peut n'être pas également vraie, et tant ([ue je n'aurai pas des idées distinctes à ce sujet, je dois éviter d'y acquiescer pleinement.

( 96 ) à chaque instant notre ignorance ou notre incertitude sur les choses qui ne seroieni pas assez présentes à notre esprit pour qu'il fût en notre pouvoir d'en bien juger.

3. Par tout ce que nous venons de dire, il est aisé de s'apercevoir que les mêmes causes qui s'opposent à la clarté ou à la distinction de nos idées (^sect. I, IV, 4 et suivants^, s'opposent aussi à l'exactitude de nos jugements; et comme ce que nous avons dit à l'égard de celles-là peut s'appliquer exactement à ceux-ci , nous nous contenterons d'ajouter ici quelques réflexions dont l'unique objet sei'a de nous rendre toujours plus circonspects, de nous apprendre à nous tenir sans cesse en gai'de contre l'erreur, et par là même de nous disposer de plus en plus à la connoissance de la vérité.

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