TOME III
{ 98 ) comportent. Ainsi la vérité la plus certaine peut être préjugé dans bien des esprits, comme l'erreur la plus grossière.
2. Des suppositions fausses ou douteuses qu'on reçoit comme des maximes incontestables (i), sont presque toujours ce qui nous empêcbe de parvenir à une connoissance réelle. Tels sont , par exemple , (/iV. I, c. II, 19" priric, et c. viil, 1), les préjugés qui viennent de l'éducation , du parti où l'on se trouve , du respect que l'on a pour certaines personnes , des entretiens de ceux en qui l'on prend une sorte de confiance, de la mode qui est reçue, de l'intérêt et du penchant qui nous dominent, etc. C'est ici la paille que l'on voit dans l'œil de son voisin , quoiqu'on ne s'aperçoive pas de la pierre qu'on a dans le sien. Car où est l'homme qu'on ait jamais réduit à bien examiner ses principes , et à voir s'ils peuvent soutenir la pierre de touche? Cependant c'est un des premiers pas que doivent faire tous ceux qui veulent bien conduire leur esprit dans la recherche de la vérité.
3. Rien de plus juste que de faire une revue exacte de ses préjugés avant que de se mettre en peine de ceux des autres. On auroit beau nous accuser de ce foible, si nous n'étions les premiers à nous en convaincre , puisque nous avons tous le
(i) Locke , De la conduite de l'esprit dans la recherche de la vérité^ § 10.
( 99 ) droit de réci'iminer contre nos accusateurs. Ainsi l'unique moyen qui nous reste pour bannir, autant qu'il est possible, cette cause universelle de l'ignorance et de l'erreur, c'est que chacun s'examine làdessus de bonne foi , et qu'il consulte la raison comme la règle primitive de l'homme et la loi que Dieu même lui a imposée. Si les autres ne veulent pas s'acquitter de ce devoir, cela change- t-il mes erreurs en véx'ites, ou cela doit-il me les rendre plus chères [Uv. II, c. viii, 2^ princ. etUv. IV, c. II, 2* princ. )? .
4 . Il est presque toujours aisé ( ï ) de distinguer si c'est le préjugé ou la raison qui nous gouverne. Tout homme qui embrasse une opinion , doit supposer, à moins qu'il ne se condamne lui-même, qu'elle est fondée sur des principes solides , qu'il ne la reçoit qu'à proportion de l'évidence, de la certitude ou des degrés de vraisemblance sur lesquels elle est appuyée, et que ce n'est point par inclination ou par quelque fantaisie qu'il la soutient, mais parce qu'il en a de fortes preuves. Si malgré tout cela il ne peut souffrir qu'on la combatte , ni examiner avec soin les arguments de ses adversaires , ou les conseils des hommes éclairés et exempts de passion sur le même objet, n'avouera-t-il pas d'abord que le préjugé le tyrannise? Ce n'est ». point l'évidence de la vérité qui le persuade, mais
(1) Locke.
il se repose Irauquillement sur une supposition anticipée, sur quelque préjugé qu'il chérit, et dont il ne veut pas qu'on le dépouille. Si ro2)inion qu'on lui a fait recevoir, si le système qu'il s'est formé, si le principe par lequel il prétend se conduire a toute l'évidence qu'il lui attribue, si les raisonnements qui l'aj^puient sont solides, pourquoi craindroit-il d'entendre ce que l'on y oppose ? et si cette opinion n'a en effet aucun fondement, pourquoi refuse-t-il de s'instruire?
Toute personne capable deréflexion^ tout homme qui veut se garantir de l'erreur , ou se défaire des préjugés dont il a été imbu dès ses premières années, en un mot, qui, pouvant faire usage de son entendement , veut n'avoir rien à se reprocher, doit entrer dans des dispositions bien différentes de celles où nous sommes pour la plupart.