‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantes (volume 4)Chapitre 17 sur 48 · III. De l'équilibre de l'esprit, ou de l'indifférence · texte numérisé non relu

III. De l'équilibre de l'esprit, ou de l'indifférence

1 . La première de ces dispositions qu'un sens droit nous prescrit (i) , c'est de se remplir du plus pur amour de la vérité, de manière à ne s'entêter d'aucune opinion (liv. V, c. v, 12* princ), et à ne désirer qu'aucune soit vraie, jusqu'à ce qu'on ait de bonnes preuves qu'elle l'est en effet; et alors tous nos souhaits seront superflus. Il n'y a rien de faux qui mérite de notre part un pareil zèle ni ^

(1) Locke, Ue la coiiUuiie, ce. , § u.

même le moîudi'e désir àr. lui voir tenir la place de la vérité. Cependant rien n'est plus commun que cetamour mal entendu. Les hommes admettent une infinité de choses sur le simple respect qu'ils ont pour d'autres hommes , ou parce qu'ils les trouvent établies dans leur secte, ou par d'autres raisons souvent plus équivoques; ils s'imaginent qu'ils doivent les soutenir à quelque prix que ce soit, qu'autrement tout est perdu, quoiqu'ils n'aient jamais examiné les principes sur lesquels ces propositions sont fondées, et qu'ils ne soient pas en état de les prouver aux autres.

Nous devons combattre. avec ardeur pour la vérité, mais il faut être bien assuré que c'est la vérité qu'on défend; puisque, sans uue pareille certitude, onpourroit combattre contre Dieu, qui en est le principe. Nôtre zèle , quelque bouillant et quelqu'enflammé qu'il soit, ne nous excusera pas , s'il est aveugle et indiscret ; ce n'est alors qu'un préjugé tout pur.

2 . Je me repi'ésente un jeune homme doué d'un heureux naturel, et que l'éducation qu'on lui a donnée a même disposé au développement de ses facultés, mais qui a eu le malheur de naître au milieu des préjugés, des erreurs, et, si l'on veut même, dans le sein de l'ancienne Rome et du paganisme. Après avoir pendant long-temps reçu les impressions de la coutume, de l'exemple, etles leçons de ses ])remiers maîtres, il est arrivé enfin à cet âge où l'es-

( 'o. ) prit acquiert une nouvelle force, et où il est sollicité en quelque sorte par les lumières naturelles à réflécliir et à examiner par lui-même. La lecture ou l'entretien de quelques philosophes qui lui parlent de la vérité, de manière à lui faire désirer de la connoître, excite en lui cet amour que lui doivent tous les hommes , et dont le germe est caché dans le fond de noire ame. Ce jeune homme ne tarde pas à s'apercevoir que tout dépend de l'attention à interroger ses idées et de la fidélité à régler ses jugements sur ce qu'elles nous découvrent. Mais il ne peut rentrer dans lui-même qu'il ne reconnoisse de jour en jour qu'il est rempli d'idées vagues, obscures, incertaines, et que ses notions les plus importantes ne sont fondées, pour la plupart, que sur des demi-vraisemblances , sur des aU' torités équivoques, sur des principes qui n'ont aucun fondement dont il puisse rendre une raison suffisante. D'un côté le témoignage de quelques grands hommes le retient encore , et la foule dont il est environné arrache malgré lui son respect pour des oj)inons adoptées si universellement ; de l'autre, tous les avantages qu'il trouve à les suivre , toutes les douceurs qu'elles semblent lui promettre, toutes les facilités qu elles lui donnent de satisfaire ses goûts et ses penchants, l'arrêtent d'une manière encore plus sensible. Mais enfin il conçoit que ces grands hommes qui lui parlent avec tant de vénération des chimères du paganisme, ont pu se trom-

( .on per, qu'ils ont pu être entraînés par des motifs absolument étrangers à la chose même ; il reconnoît d'ailleurs qu'ils ont presque Aujours déguisé leurs sentiments ; il ne trouve pas en eux cette sincérité , ce tendre amour pourla vérité qui pourroit donner quelque poids à leurs jugements. Bien plus, il les voit divisés sur leur mythologie et sur l'explication de ces fables indécentes, inventées à la honte de leurs prétendus dieux. A l'égard de la multitude, quel poids peut avoir son ^utorité, si on ne découvre dans ses idées aucune trace des dispositions naturelles et confirméfs par la raison ? enfin, pour ce qui est de ses propres intérêts, de ses inclinations secrètes , il sent que cela ne peut pas rendre une opinion vraie , si elle ne l'est pas; de manière qu'il n'aperçoit aucun motif solide pour acquiescer à toutes celles qu'il a embrassées jusqu'alors , puisqu'il n'a encoi*e aucune preuve qu'elles soient telles qu'on les lui a repi'ésentées.

Or je demande maintenant quelle est la disposition d'esprit dans laquelle ce jeune homme doit chercher à s'affermir, s'il veut bien user de son entendement. Si j'interroge des hommes sages , éclairés et sincères, si je m'adresse même à tout autre personne qu'à un païen aveugle et entêté , la difficulté est résolue, il doit avant tout au tre chose , me dira-t-on , être bien persuadé que la vérité est préférable à tout ce qui ne peut s'accorder avec elle ( /iV. IT, c. vjii , a' prirw. et. c. iir.) ; il doit

( 104 ) considérer que rien n'est plus propre à nous conduire aux véritables biens, que de s'appliquer tout entier à la connoît^; il doit désirer uniquement d*y parvenir, de quelque côté qu'elle se rencontre (/iV. V, c. V, 1 ^^ princ. ) , et sous quelques couleurs qu'elle se présente; enfin il doit non-seulement écarter toute prédilection [ci-dess., sect. i"^*^, IV, 24.), tout ce qui pourroit le conduire à se passionner pour un objet plutôt que pour un autre s'il ne veut pas risquer de se tromper lui-même, mais encore suspendre son jugement {ci-dess. , I, 3 , ef II, 3.), et se défier de ses opinions jusqu'à ce qu'il ait acquis assez de lumières pour prononcer à cet égard. Or cette disposition est précisément celle que nous avons indiquée, c'est-à-dire l'équilibre de l'esprit par rapport aux choses dont nous n'avons aucune connoissance suffisante , et cette sage indifférence qui laisse à l'entendement toute la liberté nécessaire pour acquiescer aux preuves , ou pour écarter toutes les fausses suppositions qui forment les préjugés.

3. Etre indifférent à l'égard de deux opinions, dit Locke (1) , et ne pas soubaiter que l'une soit plutôt vraie que l'autre, c'est la juste situation où l'esprit doit se trouver, pour se mettre à couvert de l'illusion , et les examiner avec tout le calme requis ; c'est le plus sûr, ou même l'unique moyen

(i) De la conilitite tic l'esprit, etc. , § i>.

( »o5 ) de parvenir à la vérité ; mais si l'on croît qu'il est iadilVérent d'embrasser la vérité ou le mensonge, c'est le grand chemin qui conduit à l'erreur. Ceux qui n'ont pas la première indiflërence tombent dans l'autre ; ils supposent sans aucun examen que ce qu'ils croient est véritable , et ils s'imaginent ensuite qu'ils doivent le soutenir à quelque prix que ce soit. L'ardeur qu'ils témoignent pour défendre leurs opinions est une bonne preuve qu'elles ne leur sont pas indifférentes ; mais il paroît en même temps qu'ils ne se mettent pas fort en peine si elles sont vraies ou fausses, puisqu'ils ne peuvent souffrir qu'on les révoque en doute , ni qu'on les attaque, et qu'ils ne les ont jamais examinées.

4. L'indifférence qu'exige Locke ne peut produii'e sur l'entendement un effet aussi étendu et aussi complet que l'intérêt de la vérité le demande, sans ce doute méthodique , sans cette ignorance de convention, par laquelle , dit M. Guéneau (1) , un philosophe s'élève au-dessus de ses opinions, que le vulgaire appelle ses connoissances , afin de les juger toutes avec une fermeté éclairée, d'assigner à chacune son degré précis de probabilité, de rejeter toutes celles qui ne sont pas fondées, et de s'attacher inviolablement à la vérité mieux connue. Ce doute estappelé méthodique, parce qu'il suppose une méthode sûre de distinguer l'obscur de l'évi'-

( ») Nouvelle colLcUon académique , etc., diicours prclùnr

( 106 ) dent , le faux du vrai , et même le vrai du vraisemblable; il ne suspend notre jugement que lorsque la lumière vient à nous manquer ; il diffère essentiellement du pyrrhonisme , qui n'est autre chose que le désespoir d'un esprit foîble qui a su- se désabuser de ses préjugés, mais qui, n'ayant pas le courage de chercher la vérité, fait de vains efforts pour l'anéantir .

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