‹ Essai sur les vrais principes, relativement à nos connoissances les plus importantes (volume 4)Chapitre 18 sur 48 · IV. De l'examen · texte numérisé non relu

IV. De l'examen

1 . Comme il ne s'agit ici ni d'une indifférence oisive et paresseuse, ni d'un doute opiniâtreet téméraire , la seconde chose que doit faire celui qui aime la vérité , c'est d'examiner attentivement quel est en dernier ressort le jugement qu'il doit porter des opinions qu'il a mises en réserve , ou du moins de celles sur lesquelles il entrevoit chaque jour , et à mesure qu'il réfléchit davantage , la confusion , l'obscurité de ses idées; mais il doit considérer d'abord quels sont les objets qui méritent le plus son attention.

2. Parmi une infinité de questions qui partagent les hommes , il en est un très grand nombre à l'égard desquelles le parti le plus raisonnable seroit peut-être celui de demeurer indifférent toute sa vie (i). Tout ce qui ne peut nous rendre ni plus

il) Nesch-e qtiœdam , magna pars saincniùv.

( «07) sages, ni meilleurs, tout, ce qui ne peut contribuer au bien commun, tout ce qui n'a aucun rapport n notre avantage réel et à notre bonheur, est-il fait pour nous enlever des moments qui passent si vite, et dont l'usage est si important pour quiconque sait réfléchir ?

3. A l'égard des choses qu'il est de notre intérêt de connoître, il faut, comme nous l'avons déjà dit plusieurs fois (^ci-dess., I, 2 , et sect. 1", IV, 10 et suiu.) , consulter fidèlement ses idées, les comparer , les rapprocher les unes des autres , envisager leur objet sous plusieurs faces, examiner attentivement si elles sont liées à quelque vérité déjà connue, ou si ellesy sont contraires, et prendre bien garde de confondre, par exemple , les choses purement possibles avec celles qui sont actuellement existantes ou absolument nécessaires. Il faut s'arrêter principalement sur les fondements les ])lus essentiels de nos opinions, afin de considérer s'ils sont vrais ou non, et jusqu'à quel point on peut s'y reposer sûrement.

4 . La plupart des hommes ont de la répugnance pour cet examen (1); les uns parce qu'ils le jugent inutile , les autres parce qu'ils s'en croient incaj>ables; mais il n'en est pas moins constant que tous ceux qui font profession d'aimer la vérité, tous ceux qui en connoissent le prix et qui ne veu-

(1) Locke, De la conduite de l'esprit^ etc. , § la , 24 , 3o.

lent pas se tromper eux-mêmes , doivent prendre la route que nous venons d'indiquer, pour peu qu'ils soient en état de le faire. C'est en cela seul que consiste cette liberté de l'entendement qui convient à une créature douée d'intelligence, à un esprit raisonnable, et sans laquelle ce ne seroit plus un entendement; c'est imagination, fantaisie, extravagance, ou toute autre chose plutôt qu'entenlendement, si l'on reçoit des .opinions sans aucune preuve solide qui leur serve de fondement. On peut dire que c'est là en quelque sorte la plus dangereuse de toutes les supercheries que l'on puisse se faire à soi-même . et que c'est en imposer à celle de nos facultés que nous devrions garantir avec le plus de soin d'un pareil malheur.

Esclaves de la mode à l'égard des opinions comme à l'égard des ajustements, nous prostituons, pour ainsi dire, notre esprit au premier venu, et il sufEt que nous ayons adopté un sentiment, de quelque manière que ce soit , pour le regarder ensuite comme le seul qui puisse être vrai et bien fondé ; encore une fois ce n'est pas là le moyen de parvenir à une véritable connoissance , à moins que l'entêtement ne change la nature des choses ; ce qui n'arrivera jamais. Quelque idée que nous nous forgions, les êtres continueront toujours à suivre le même cours , et ils auront à perpétuité les mêmes rapports les uns avec les autres.

Mais, pour tout dire en un mot, si ce n'est pas à

la raison à nous présenter les motifs de détermination , il faut convenir qu'il n'y a plus de remède contre Terreur, et que le vrai et le faux ne sont plus alors que de vains noms qui signifient la même chose.

5. A l'égard de ceux qui se croient incapables d'examiner, je me contenterai d'observer premièrement , que s'ils le sont en effet, ces réflexions no sauroient leur convenir, puisque c'est à des Hommes qu'elles s'adressent , et que cette idée suppose quelque chose de plus qu'un instinct purement machinal; mais comme il arrive souvent qu'on se décourage trop aisément, j'observerai en second lieu qu'un amour sincère de la vérité (/iV. V, c. V , 16^ princ. , et c. iv, I, 5 , IV), joint à l'élévation de notre cœur vers celui qui est la source de toute lumière, vers la Divinité une fois connue, nous fait trouver dans notre entendement beaucoup plus de ressource que nous ne nous le serions d'abord imaginé. Avouons d'ailleurs que nous rejetons la plupart du temps sur une humble défiance de nous-mêmes , ce qui n'est que l'effet d'une nonchalance d'autant plus condamnable , que nous ne manquons pas de talent pour bien discuter des affaires épineuses, lorsqu'elles nous intéressent ti'ès vivement. kS'e/vez-v^oiw de vos jambes, dit le pi-overbe angiois, et vous en aurez (1). Il n'y a personne

(1) Locke, § 3,.

( -o^) qui sache jusqu'où ses forces peuvent s'étendre, à moins qu'il ne les ait éprouvées. Cela est vrai , surtout à l'égarc] de l'esprit; sa capacité va plus loin qu'il ne s'imagine , et il acquiert de nouvelles forces à mesure qu'il avance dans l'étude et la méditation.

6. J'observerai, en dernier lieu , qu'il y a peu d'hommes dont l'incapacité paroisse être un défaut naturel pris dans la disposition de leurs organes ou dans des causes à peu près semblables. Le grand nombre (i) est de ceux que la mauvaise habitude de n'exercer jamais leur esprit a rendus incapables. Toutes leurs facultés sont presque émoussées pour n'en avoir fait aucun usage , et ils ont perdu cette force et cette étendue d'esprit que la nature leur destinoit, et qu'ils pouvoient acquérir par l'exercice. Ceux qui sont en état d'apprendre les premières règles de l'arithmétique et de supputer une somme ordinaire, seroient capables de l'examen dont il s'agit, s'ils s'étoient accoutumés de bonne heure àraisonner; mais lorsqu'ils ont tout-à-fait négligé la culture de leur esprit à cet égard , ils ne sont pas moins incapables d'en venir à bout, qu'un homme qui n'a nulle connoissance de l'arithmétique ne le seroit de tirer la somme totale d'un livre de comptes. Quoi qu'il en soit , il faut avouer que c'est faire un mauvais usage de

(i) Locke^ § 12.

son entendement, que de bâtir ses opinions, à l'égard des choses où il nous importe d'embrasser la vérité , sur des principes qui peuvent tout aussi bien nous conduire à l'erreur.

7. On doit voir par là combien il seroit essentiel de prévenir ces défauts par une bonne éducation, qui consiste non à ôter à l'entendement toute son activité et à le rendre esclave de l'autorité , mais à lui donner cette heureuse facilité de s'exercer sur ses idées, de les examiner, de les comparer ; à faire prendre à un jeune homme cette disposition et ces habitudes qui peuvent le mettre en état d'atteindre aux connoissances qui lui seront les plus utiles durant tout le cours de la vie , et surtout à former en lui une belle ame, en le remplissant du plus tendre et du plus sincère amour pour la vérité , dont le principe est Dieu même , et dont la fin est le bien commun , c'est-à-dire la gloire du souverain être, l'avantage de tous les êtres raisonnables, et notre propre bonheur.

8. On voit pour l'ordinaire que ceux que l'on a imbus d'une soumission aveugle , et que l'on a remplis d'opinions sans se mettre en peine de les conduire à des connoissances réelles par des preuves solides, lorsqu'ils viennent à se produire dans le monde, et qu'ils ne se trouvent pas en état de maintenir ce qu'ils ont si aisément adopté, rejettent sans distinction les vérités les plus importantes, donnent dans le pyrrhonisme^ et n'ont pas le

moindre égard pour tout ce qui s'apj>elle science , connoissance ou vertu. Ils ne tomberoient pas dans ces égarements, si on lesavoitaccoutumés de bonne heure à distinguer la lumière des ténèbres , la vérité de l'opinion, et à ramener tout à des principes exacts au moyen desquels ils pussent assigner à chaque preuve le degré d'autorité qui lui convient.

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