I. De l'amour de nous-mêmes
I . En s'offrant à l'homme pour être le dernier terme de toutes ses affections , le créateur n'a pas prétendu nous dépouiller tellement de nous-mêmes, qu'il nous ait défendu de nous aimer. Que dis-je? cet amour si essentiel à tout être qui connoît, qui sent et qui veut , est, comme nous l'avons déjà vu , un des premiers principes de nos devoirs ; il fait essentiellement partie de l'amour du bien commun (/. IV, c. II, 8' elQ" princ.).
Si, sous prétexte que l'amour de nous-mêmes , mal entendu et mal ménagé, est la source d'une infinité de désordres, on vouloit condamner ce sentiment comme mauvais en soi (i), il faudroit aussi condamner toutes nos facultés , accuser sans ^k 1
(i) Voy. Burlamaqui , Principes , etc. , tom. I , chap. v, § 7.
cesse l'auteur de nolro existence , et regarder comme un poison funeste ses dons les plus précieux, puisque c'est de l'abus qu'en font les hommes que proviennent les plus grands dérèglements.
2. C'est l'amour de nous-mêmes, c'est ce penchant si naturel et si légitime , que Dieu fait servir de degré pour nous élever jusqu'à lui ; nous y découvrons la source de nos désirs , de nos craintes , de nos espérances , et le principe de toutes nos affections, (i)
Nous aimons les autres choses parce qu'elles nous procurent quelque contentement et qu'elles nous paroissent avantageuses (2). Or nous n'aimerions pas ce qui nous contente et ce qui nous est avantageux, plutôt' que ce qui nous est inutile ou qui nous mortifie, si nous ne nous aimions pas nous-mêmes.
Pourquoi, parmi les attributs de la Divinité, en est-il qui, abstraction faite de tous les autres, n'excitent que notre admiration ? pourquoi en estil d'autres qui attirent tout notre amour ? Quelque grand, quelque puissant, quelque immense que Dieu nous paroisse , ces perfections n'ont rien d'aimable à nos yeux, si nous ne les unissons en secret
(1) C'est l'amour de nous-mêmes
Qui forme en nous tout autre amour.
(a) Crouzas , tom. I , chap. 11.
avec sa bonté ; elles nous seront indifférentes sî nous n'y apercevons rien qui puisse contribuer à notre bonheur (i); mais il ne faut au contraire qu'être bien persuadés que Dieu nous aime , pour nous sentir disposés à l'aimer.
3 . A l'égard de nos semblables , si nous considérons bien tout ce qui nous lie avec eux , et en quoi consistent toutes les sources de nos amitiés , nous trouverons (2) qu'elles se réduisent à l'intérêt , à la reconnoissance , à la proximité , à la sympathie et à une convenance délicate que la vertu a avec l'amour de nous-mêmes , qui fait que nous croyons l'aimer pour elle dans ceux qui en sont ornés , quoique nous l'aimions en effet pour l'amour de nous» et qu'enfin tout cela se réduise à l'amour de nousmêmes.
(i) Aussi est-ce un grand égarement , dit Abadie , d'opposer l'amour de nous-mêmes à l'amour divin , quand celui-là est
bien réglé L'amour de Dieu est le bon sens de l'amour
de nous-mêmes ; c'en est l'esprit et la perfection Quand
l'amour de nous-mêmes se tourne vers Dieu , il se confond avec l'amour divin. Et plus loin : S'aimer soi-même et aimer son souverain bien se confondent ensemble, ce ne sont pas là deux amours, mais un seul amour considéré en deux manières ; savoir, par rapport à son principe et à son objet. "VArt de se connottre toi-mcine^ ira* part. , chap, vi. Cette deuxième partie mérite d'être lue attentivement; elle nous développe, par rapport au cœur humain , ce que l'expérience et un peu de retour sur nousmêmes confirment si hautement.
(a) Abadie , Aft de se connokre.
X»a parenté tire de là toute la force qu'elle a pour exciter nos aflections. Nous aimons nos enfants parce qu'ils sont nos enfants; s'ils étoient les enfants d'un autre , il s'en faudroit bien qu'avec le même mérite ils nous fussent aussi chers. Au reste , comme il y a proximité de sang , de religion , de pays , etc. , il est certain aussi que les affections se diversifient à cet égard en une infinité de manières ; il faut remarquer cependant que l'intérêt agit ordinairement avec plus de force que la proximité. L'intérêt va directement à nous, la proximité n'y va que par réflexion. Mais en cela, comme en tout autre chose , les circonstances particulières changent beaucoup la proposition générale. En entrant dans le détail de nos sympathies, nous reconnoîtrions encore qu'aimer ainsi , c'est chérir une certaine conformité que d'autres hommes ont avec nous, c'est avoir le plaisir de nous aimer eu eux. Qu'il seroit à souhaiter que la jalousie ou quelque raison semblable ne vînt point altérer ces dispositions !
L'amour que nous avons naturellement pour les hommes vertueux y gagneroit aussi. Toutes les vertus favorisent l'amour de nous-mêmes, du moins d'une manière générale. Les portraits les plus beaux que vous en puissiez faire sont pris des secrètes convenances qu'elles ont avec nous ; sans cette convenance délicate, la vertu paroît estimable; mais nous la rendons plus aimable, quand
(lo) nous la représentons comme intéressant nojtre cœur.
Comment n'aimerions-nous pas la clémence , elle est toute prête à nous pardonner nos crimes?
La justice défend nos droits et nous rend ce qui nous appartient; la prudence nous dirige , la bonté nous soulage et nous fait du bien ; « mais si les vertus font du bi*n, ce n'est pas à moi qu'elles le font. M Je le veux, mais si vous vous trouviez en d'autres circonstances , elles vous en feroient ; elles supposent une disposition à vous en faire , si cela se rencontroit. Disons donc qu'on ne peut guères s'empêcher de savoir gré à un homme d'être vertueux , à cause de ces rapports délicats dont nous venons de parler; ce qui ne vous permet pas d'en douter , c'est que vous éprouvez que vous aimez davantage les vertus , à mesure que vous y trouvez plus de convenance avec vous.
En un mot , c'est cet amour de nous-mêmes qui nous donne, si je puis m'exprimer ainsi^ la clef du système de l'homme. C'est lui qui établit les diflerents rapports qui nous lient à tous les êtres.
4. Ce n'est donc pas à détruire ce germe précieux de nos sentiments les plus doux et tout à la fois les plus justes et les plus nécessaires; ce n'est pas à étouffer l'amour de nous-mêmes que doivent . consister nos efforts, mais c'est uniquement à l'éclairer et à le diriger de manière qu'il ne dégénère pas en amour-propre [déf. 2 et l. Il , c. vin, 6"^
règle), qu'il ne se fasse pas sou dernier terme à luimême, n'étant pas à lui-même son souverain bien, et qu'il ne sorte pas de la règle générale du bien commun; autrement cet amour- propre deviendroit la source de mille injustices , et le principe de tous nos maux , par le contre-coup que ces mêmes injustices ne manqueroientpas de nous porter (/.V, c. v, 7"" princ.; l. IV, c. 11, 9"* et iS""" princ.)