II. Quels sont les devoirs qui nous concernent directement
I . L'amour de moi-même exige que je travaille à ma conservation et à ma perfection , pour acquérir tout le bonheur dont je suis capable conformément à ma nature et à mon état.
En effet , je ne puis m'aimer d'un amour éclairé par la raison , je ne puis espérer de parvenir à la félicité après laquelle je soupire nécessairement, qu'autant que je me conformerai à la volonté du souverain être (/. IV, c. x , 22** princ?). Or, j'ai reconnu que Dieu m'a formé pour le glorifier autant qu'il est en moi, et pour acquérir, selon mes lumière&et mes forces , tout le degré de bon té qui convient à ma constitution, ainsi qu'aux rapports que j'ai avec le tout; il suit de là par conséquent que, pour m'aimer d'un amour éclairé , je dois travailler avant toutes choses à me conserver pendant cette vie, autant que ma constitution, mes forces et le bien du tout le comportent, puisque c'est là un
moyen nécessaire pour remplir, selon la volonté du créateur, les objets dont je viens de parler.
Je suis convenu que Dieu est l'auteur de mon être, que je n'ai en moi-même aucune des raisons de mon existence , et qu'elles sont toutes dans la volonté et dans le pouvoir de celui qui m'a créé(i). Cela étant , je n'ai absolument aucun droit sur ma vie, et j'usurperai celui du maître suprême en me l'ôtant, sous cet unique prétexte qu'elle me seroit devenue à charge (2).
Au reste , ceux qui ont regardé comme un acte héi'oïque de savoir se donner la mort quand on est las de la vie, ne me paroissent pas avoir eu
(i) Formey, Mélanges philosophiques .^ tom. I, dissertation sur le meurtre de soi-même.
(2) C'est à Dieu qui nous a ici envoyés , non pour nous seulement, mais pour la gloire et service d'autrui , de nous donner
congé quand il lui plaira, non à nous de le prendre Nous
ne sommes pas nés pour nous , mais aussi pour notre pays : les lois nous redemandent compte de nous pour leur intérêt et ont action d'homicide contre nousj autrement, comme déserteurs de notre charge , nous sommes punissables en l'autre monde.
Proxima deindi lenent mouti loca , qui $tbi leilium Iniontet peperere manu , luctmqu9 perosi Projtctr* animai
Msttxt. , vert. 434.
C'est le rôle de la foiblcsse , non de la vertu , dit Montaigne , de s'aller tapir dans un creux , sous une tombe massive, pour
éviter les coups de la fortune Il y a plus d'épreuve de
fermeté en Beguliu qu'en Caton; c'est l'indiscrétion et l'impa-
( »3) une idée bien juste de cette magnanimité qui fait le caractère des héros (i).
2. Pour ce qui concerne ma perfection, qui est liée si étroitement à la gloire de la Divinité et à mon bonheur, il est bien évident qu'elle consiste ici-bas dans le bon état et un usage convenable de toutes mes facultés spirituelles et corporelles, de manière cependant que, toutes choses d'ailleurs égales. Je soin de l'ame l'emporte sur celui du corps , puisqu'il est vrai de dire que l'ame est la partie de moi-même la plus noble, la plus propre à glorifier le créateur, et dont la perfection est la plus essentielle à ma félicité.
tience qui nous hâtent le pas. Nuls accidents ne font tourner le
dos à la vive vertu , elle ne rompt son chemin et son train
pour orage qu'il fasse.
Si fraelut illabalur orbi»
Imptaiium ferunt ruina.
HoKlT. , 1. ui , Tcn. 7.
Et puis y ayant tant de soudains changements aux
choses humaines, il est mal aisé de juger à quel point nous sommes justement au bout de notre espérance 3 toutes choses , disoit un mot ancien , sont espérables à un homme pendant qu'il vit.
Voy. Montaigne , Essais , liv. II , chap. m , où il rapporte les raisonnements de ceux qui prétendent justifier l'homicide de soi-même , et de ceux qui combattent ce faux et dangereux «ystème.
(1) Kebus in adversis facile est contemnere vilain , Foriiter illej'acit qui miser essa poLcst.
MA.RÏ. , liv. II, •'•p'&' ^1'
3. Le soin de l'ame emporte deux choses, former mon esprit et régler ma volonté.
Il est donc de mon devoir (i) de ne rien négliger pour perfectionner ma raison,* pour lui donner l'élévation et l'étendue dont elle est susceptible , pour apprendre avant toutes choses à discerner le vrai du faux, l'utile du nuisible, et à me faire une idée juste des objets qui m'intéressent davantage. C'est en cela que consiste la perfection de l'entendement.
Il faut ensuite que je me détermine, et que j'agisse constamment suivant cette lumière, après m'être pénétré de plus en plus de l'amour de l'ordre et du vrai , pour les exprimer dans toute ma conduite; de là naissent la sagesse, la justice, prises dans le sens le plus général , et toutes les vertus ; de là se forme la perfection de la volonté , sans quoi les lumières de l'entendement ne seroient d'aucun usage.
4. Au reste, nos facultés sont faites pour s'aider réciproquement; la volonté et la liberté ne peuvent être destituées de touteconnoissance(2), elles supposent toujours quelque opération de la part de l'entendement. Quel moyen en effet de se déterminer ou de suspendre ses déterminations, et de se tourner d'un côté plutôt que d'un autre,
(i) Principes du dix>it nat. , toni. II, chap. iv , § i. (2) Ibid.j toni. I, chap. 11, § i3 et 3.
( »5 ) si l'on ne connoîl en aucune manièi'e ce que l'on doit choisir? Dès qu'il y a du choix , il y a comparaison d'un parti à un autre ; et qui dit comparaison dit toujours une réflexion, du moins confuse, et unesorte de délibération, quoique prompte et presque imperceptible , sur le sujet dont il s'agit.
5 . Pour parvenir à la vérité et au bonheur , ou du moins pour nous en rapprocher dans cette vie , l'entendement et la volonté «ous offrent des secours , l'un dans la perception , l'attention , l'examen, dans la combinaison des idées, des jugements et des raisonnements, dans la manière de les disposer , ce qui s'appelle méthode ; de l'entendement naissent encore les jugements intérieurs de la conscience à laquelle nous ne saurions faire trop d'attention. L'autre nous offre des secoux-s d'un genre différent, tels sont les instincts, les inclinations et les sentiments contraires par lesquels nous nous éloignons de ce qui nous paroît un mal ', parmi toutes les inclinations de l'ame et tous les sentiments qui lui sont propres , il n'en est point qui ne puissent contribuer en quelque chose à notre félicité et qui ne puissent tourner au profit de la vertu , quand ils sont ménagés par la raison , en étudiant la nature de l'homme , sans chercher à la détruire.
6. Mais l'expérience m'apprend aussi que l'esprit a une infinité de maladies; telles sont, par rapport aux objets les plus essentiels, l'ignorance , l'erreur,
( »6 ) et tout ce qui sert à entretenir l'une et l'autre, et à nous éloigner de plus en plus de la vérité. La volonté trouve également des difficultés à vaincre pour se rapprocher des véritables biens. Elle est contrainte en quelque sorte par les passions , c'est-à-dire par ces mouvements impétueux {déf. 6) qui se forment du dérèglement de nos penchants les plus légitimes. Les passions, prises uniquement dans le sens que j'y ai attaché, m'entraînent au-delà de mes principes : <elles portent le trouble dans mon ame, elles me jettent dans l'esclavage, et sont le plus grand obstacle à ma perfection et à mon bonheur.
Je dois donc étudier ces passions dangereuses, prévenir leurs progrès ou m'attacher à les vaincre ; la connoissance que j'en aurai acquise me servira encore à l'égard des autres hommes ; le moindre usage de la vie civile nous démontre assez combien cette étude nous devient essentielle par rapport à ceux avec lesquels nous vivons.